Concepts au cœur de la RSE : Éthique et Développement Durable

By 2 December 2012

La RSE, une notion en gestation – Chapitre I.

Section 1. Une préoccupation ancienne, des défis contemporains

B. Les concepts au cœur de la RSE

La Responsabilité sociale de l’entreprise mobilise de nombreux concepts qui, s’ils sont très largement usités, ne vont pas sans problème et nécessitent ainsi d’être préalablement défini. La difficulté de donner une définition stable de la notion de RSE résulte en partie du caractère mouvant et parfois ambivalent des concepts sur lesquels elle se fonde, comme ceux d’éthique, de développement durable ou de responsabilité.

1. Éthique et Développement Durable

a. Altruisme et éthique

Prima facie, l’altruisme semble en totale opposition avec le profit économique. L’altruisme est la propension désintéressée à se consacrer au bonheur et au bien être d’autrui, la générosité sans contre partie. Cet intérêt désintéressé pour autrui est parfois appelé “éthique de réciprocité”, principe d’origine religieuse selon lequel il convient de traiter autrui comme on voudrait soi-même être traité. Le mouvement de la socio- économie d’Amitai Etzioni s’inscrit dans cette démarche altruiste et se présente comme une alternative au paradigme utilitariste. Sans pour autant nier l’importance de l’intérêt, ce « nouveau paradigme »51 ambitionne de resituer l’individu dans le contexte des rapports sociaux et de montrer que l’homme n’est pas uniquement mû par des motifs égoïstes et rationnels, mais également par des valeurs et la morale. Comme le titre de son ouvrage52 l’indique, Etzioni cherche à réintroduire la dimension morale dans les rapports entre agents économiques. Selon lui « les actes moraux sont motivés intérieurement et ne font pas l’objet d’une analyse fin-moyen. […] Ils sont en opposition avec la rationalité instrumentale, laquelle repose sur des considérations de coûts et de bénéfices »53. « Si le vice des économistes est de tout comprendre en fonction des intérêts, le vice sociologique est de voir en l’homme l’exécutant passif des normes sociales »54. Ainsi, à l’inverse, on peut légitimement s’interroger sur le caractère purement désintéressé d’un acte. Y a-t-il une utilité de l’altruisme? Il s’agit ici de tenter de replacer l’altruisme des multinationales entre les deux extrêmes que sont la rationalité pure et le don désintéressé. Dans le cadre de la réflexion sur la RSE, l’entreprise est en quelques sorte poussée à l’altruisme par égoïsme, à travers notamment la notion d’éthique.

L’éthique est devenue un véritable leitmotiv contemporain. On fait du tourisme éthique, on consomme éthique, on se réfère à des comités d’éthique… Les anglos-saxons confondent indifféremment éthique et morale, dont l’origine étymologiquement est d’ailleurs identique. Les deux mots signifient ainsi « une façon d’agir déterminée par les mœurs, les coutumes d’un pays »55. À l’inverse, les latins opèrent une distinction entre les deux termes. La morale renvoie à l’héritage des valeurs considérées comme universelles qui constituent le socle commun des démocraties libérales. Pour Kant, l’action morale correspond à l’action dont le principe sous-jacent est universalisable. Elle est généralement appréhendée comme étant d’origine divine et perçue comme inaccessible car renvoyant à une vertu inexistante. Le terme de morale est ainsi affublée d’une connotation conservatrice. Selon Alain Minc, le terme possède un « cachet victorien, suranné et répressif »56.

À l’inverse, l’éthique s’apparente à une philosophie de terrain, à des principes laïcs qui guident l’action, qui doit être, comme le souligne Aristote dans son Ethique à Nicomaque, empreinte de prudence. L’éthique s’opère dans un cadre spacio-temporel précis et s’appuie sur des valeurs par nature subjectives. « Un crime n’est pas crime parce qu’il est réprimé mais il est réprimé parcequ’il est crime »57. Ainsi, « c’est à chaque fois à « notre » reconnaissance que sont renvoyées les prétentions à la validité normative »58. L’éthique est donc contingente voire susceptible d’entrer en confrontation avec une autre éthique. En ce sens, « la morale commande » tandis que « l’éthique recommande »59. La modernité occidentale a vu l’abandon progressif du terme de morale au profit de celui d’éthique, sans que celle-ci soit considérée comme l’arbitraire de chacun. Comme le souligne Paul Ricoeur, les deux termes demeurent cependant indissociables. Selon le philosophe, la loi impérative est ce qui fait passer de « l’intention éthique » ou de « la visée éthique » à la morale60. Si la morale n’est qu’un horizon vers lequel tendre, la responsabilité collective de la société réside dans une sorte « d’éthique communicationnelle »61, c’est-à-dire un effort de coopération et de discussion dans le but de donner des réponses communes à des problèmes communs. Selon Habermas, « au lieu d’imposer à tous les autres une maxime dont je veux qu’elle soit une loi universelle, je dois soumettre ma maxime à tous les autres afin d’examiner par la discussion sa prétention à l’universalité. Ainsi s’opère un glissement : le centre de gravité ne réside plus dans ce que chacun souhaite faire valoir, sans être contredit, comme étant une loi universelle, mais dans ce que tous peuvent unanimement reconnaître comme une norme universelle »62.

Appliquée au monde économique et à l’entreprise, l’éthique implique que la décision ne soit pas uniquement la résultante d’une considération économique et financière, mais également environnementale et sociale. Historiquement, les sphères éthiques et économiques ont successivement entretenu des rapports de soutien et de tension.

« L’économie moderne est pour l’essentiel issue de l’éthique »63 et son père fondateur, Adam Smith, était lui-même professeur de philosophie morale, l’économie étant alors considérée comme une discipline de l’éthique. Pourtant, c’est paradoxalement avec la théorie de la main invisible64 que l’économie s’émancipe et prétend expliquer les échanges sans prendre en compte les contingences historiques et sociales.

Depuis quelques décennies, face aux difficultés économiques modernes et aux excès du capitalisme, la question éthique resurgit. Ainsi, selon Amitai Etzioni, il convient d’introduire en économie ou plutôt de réintroduire, deux sources d’utilité : le plaisir et la moralité65. Aussi prisé que dénoncé, le concept, pourtant largement répandu, d’éthique des affaires est encore aujourd’hui sujet à controverse. Pour certains auteurs, l’éthique accaparée par l’entreprise courrait à sa perte. Selon d’autres, l’entreprise, lieu de la rationalité par excellence, à tout à gagner à se préoccuper d’éthique. La légitimité des entreprises n’est plus donnée, elle se construit et se vend grâce au marketing des valeurs. Si les notions d’éthique des affaires66 et de responsabilité sociale sont proches, elles ne sont pas pour autant synonymes. Tandis que l’éthique des affaires fait essentiellement référence au comportement individuel des dirigeants, la RSE doit être comprise comme une responsabilité de l’entreprise dans son ensemble. Par ailleurs, alors que l’éthique se réfère à un jugement de valeur, la RSE fait référence à une logique managériale d’efficacité et de responsabilité. Il est possible de distinguer trois états des relations entre éthique et entreprise : l’éthique ignorée, l’entreprise ne se préoccupe pas d’éthique ; l’éthique périphérique, l’entreprise est amenée à s’intéresser à l’éthique à travers la législation qui la véhicule ; et l’éthique intégrée, l’entreprise associe la réflexion éthique à ses choix stratégiques. Les liens entre éthique et entreprise peuvent être résumé par les « 3 C de l’éthique » de l’entreprise67: la Conformité aux règles, la Contribution à la société et les Conséquences de l’activité marchande. Selon Gilles Lipovestky, l’éthique stratégique des entreprises consiste à orienter leurs efforts de communication sur l’adéquation avec les valeurs de la société, et ce dans le but du bien commun. L’éthique intégrée à la sphère économique se propose de limiter les dérives du marché livré à lui- même. L’introduction de l’éthique dans la sphère économique s’opère à travers des politiques de RSE sous-tendues par un concept, désormais communément appelé développement durable.

b. “Sustainable development” ou Développement Durable

« Nous n’héritons pas la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants » Antoine de Saint-Exupéry

La Responsabilité Sociale de l’Entreprise s’inscrit dans une perspective plus large qui est celle du développement durable, notion qui est devenue la pierre angulaire de nombreuses politiques. Le développement durable s’articule autour de trois piliers : économique, social et environnemental. Si l’expression de développement durable est communément admise, abondamment employée voire omniprésente, elle n’est pas pour autant sans équivoque. Un bref retour historique et conceptuel s’avère nécessaire. Dans les années 1960, la communauté internationale prend peu à peu conscience des effets néfastes du mode de développement capitaliste adopté depuis la révolution industrielle. Le chômage de masse révèle les inégalités grandissantes au sein des sociétés occidentales anciennement industrialisées et l’écart de développement se creuse au niveau global pour créer ce que l’on a appelé la fracture nord/sud. Le monde commence à saisir les limites du développement capitaliste basé sur l’exploitation de ressources naturelles dont nous savons désormais qu’elles sont finies. Les conséquences de l’activité humaine sur l’environnement sont mises en évidence par les scientifiques. Cette nouvelle préoccupation contraste avec la philosophie des Lumières qui préconisait, selon la formule de Descartes, de « se rendre comme maître et possesseur de la nature »68. L’époque où Jean-Baptiste Say déclarait « les richesses sont inépuisables car sans cela nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant être multipliées ni épuisées elles ne sont pas l’objet des sciences économiques »69 est révolue. À la fin du XX° siècle, l’environnement, c’est-à-dire, la nature modifiée par l’homme, devient une préoccupation majeure et incontournable. Face à ce constat, la notion de développement durable se pose en tentative de réponse aux défis environnementaux et socio-économiques contemporains. Il s’agit d’inventer un mode de développement capable de concilier trois piliers au demeurant antagonistes : économique, environnemental et social.

Dans un premier temps, le concept de développement durable s’est largement construit autour de la préoccupation environnementale. Il faudra attendre le Sommet de RIO de 1992 pour que, sous la pression des pays du Sud, la dimension sociale du développement durable naisse. Cependant, les trois piliers du concept resteront largement déséquilibrés en faveur de l’environnement. En 1972, le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (le PNUE) donne pour la première fois un nom à cette l’idée : l’“éco-développement”. Il faut attendre les années 1980 pour voir apparaître le terme de “sustainable development”, signifiant littéralement développement “soutenable”, mais communément traduit par développement durable. En 1987, la Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement, mandatée par le Secrétaire Général des Nations Unies rend un rapport intitulé « Nôtre avenir à tous » et institutionnalise l’expression de développement durable. Le rapport Brundtland70 définit le développement durable comme « un développement qui satisfait les besoins actuels sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs ». Alain Etchegoyen souligne le pouvoir des mots. Selon lui, le choix de la locution développement durable est opératoire car elle « lève des ambiguïtés et des contradictions héritées des mots mêmes de responsabilité et de valeur, parasitées par le cynisme ou l’incompréhension »71. En 1992 au Sommet de Rio, le développement durable se hisse en haut de l’agenda politique de la communauté internationale avec l’adoption de la Déclaration de Rio et l’élaboration de l’Agenda 21, un programme d’action de gestion des biens publics mondiaux. Non contraignant, ce programme fixe les objectifs à atteindre ainsi que les moyens à mettre en œuvre. Les champs d’influences du développement durable sont extrêmement vastes. Classiquement, le développement durable repose sur « trois piliers interdépendants qui se renforcent mutuellement », le développement économique, social et la protection de l’environnement, mais se fait aujourd’hui ressentir sur bien d’autres domaines, notamment politiques et culturels.

Ce n’est qu’au tournant des années 2000 que le développement durable s’immisce dans le monde entrepreneurial pour devenir un enjeu majeur de la gouvernance d’entreprise. Peu à peu, les entreprises prennent conscience de l’impératif de gestion de la rareté et de prise en compte de données extra-économiques. Par conviction, pragmatisme ou opportunisme, les firmes multinationales s’emparent du concept de RSE, forme d’engagement en faveur du développement durable à l’échelle micro-économique. « La RSE n’est plus à considérer comme le dernier thème à la mode : l’entreprise doit se mettre en adéquation avec le nouveau paradigme du XXI° siècle, le développement durable »72. L’élaboration de politiques efficaces en matière de développement durable ne se fera pas sans le concours des acteurs incontournables que sont les multinationales. Ainsi, le Sommet de Johannesburg de 2002 donne une nouvelle impulsion au développement durable en invitant pour la première fois à sa table des chefs d’entreprises.

Le développement durable a suivi un logique « top-down »73. D’abord insufflée par les organisations internationales, la notion est aujourd’hui adoptée tant par les citoyens que les entreprises. Le revers du succès fait que l’expression a tendance à être utilisée comme un “mot-valise” et vidé de sa substance, notamment par les médias. « À vouloir tous utiliser le vocable “développement durable”, au mieux, vous laisserez rapidement indifférent, au pire, vous serez taxé de cynisme, ce que ne manquera pas de croire un public qui n’est pas acquis à votre cause »74. En juin 2005, un sondage intitulé “les Français et le développement durable ” effectué pour le Club RmD2 révèle que si 58,5% des sondés disent avoir entendu parler du développement durable, seulement 16,2% affirme pouvoir le définir. C’est la raison pour laquelle certaines ONG comme Green Peace Québec refuse d’employer le terme, trop galvaudé selon eux. Malgré les difficultés et les critiques, la notion de développement durable s’est imposée au cours des vingt dernières années et a posé le cadre de réflexion pour la refonte du modèle économique international et le rôle des entreprises.

Après l’éthique et le développement durable, il convient de définir le concept de responsabilité, au cœur de la controverse sur la RSE, et la notion de principe de précaution qui en découle.

Lire le mémoire complet ==> (Responsabilité sociale : un nouvel enjeu pour les multinationales ?)
Mémoire pour l’obtention du Diplôme
Université PAUL CEZANNE – AIX-MARSEILLE III – Institut D’études Politiques

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50DAVIS, « The case for and against business assumptions of social responsibilities », Academy of Management Journal, vol. 16, n°2, 1973, p. 312-322, en référence à la « loi d’airain économique » développée par Lassalle.
51 Titre du premier chapitre du livre d’Amitai ETZIONI, The Moral Dimension. Towards a New Economics, New York, 1998, The Free Press
52 ETZIONI Amitai, The Moral Dimension. Towards a New Economics, New York,The Free Press, ibid.
53 ibid, p43
54 ELSTER Jon, Justicia Local, Gedisa Editorial,1995, p144
55 BALLET et DE BRY, L’entreprise et l’éthique, Editions du Seuil, 2001, p28
56 cité dans BALLET et DE BRY, L’entreprise et l’éthique, Editions du Seuil, 2001, ibid, p34
57 DURKHEIM Emile, Les Règles de la Méthode sociologique, 1895
58 HABERMAS Jürgen, De l’éthique de la discussion, 1991, Traduction française. Cerf, 1992, p139
59 COMTE-SPONVILLE André, Le capitalisme est-il moral ?, Albin Michel, 2004
60 RICOEUR Paul, Soi-Même comme un Autre, Seuil, Paris, 1996, p320
61 HABERMAS Jürgen, De l’éthique de la discussion, 1991, Traduction française. Cerf, 1992, op. cit.
62 HABERMAS Jürgen, Morale et communication, 1983, Traduction française. Le Cerf, 1986, p86
63 SEN Amartya, SEN Amartya, L’économie est une science morale, La Découverte, 1999, p6
64 SMITH Adam, Essai sur la richesse des nations, 1776
65 ETZIONI, The Moral Dimension. Towards a New Economics, New York, 1998, The Free Press, p.21
66 CAPRON et QUAIREL-LANOIZELEE, Mythes et réalités de l’entreprise responsable, op. cit.
67 SOLOMON et HANSON, La morale en affaire, clé de la réussite, Les Editions d’Organisation, 1989, 274p
68 DESCARTES René, Discours de la Méthode, Flammarion, Paris, 2000, 192p
69 Cours d’économie politique pratique, 1820, cité par René PASSET, L’économique et le vivant, Paris, 1996, Economica, op. cit. p34
70 Du nom de la présidente de la commission, la norvégienne Gro Harlem Brundtland
71 ETCHEGOYEN Alain, « le sens du développement durable », Les Échos, 18 mars 2003
72 RIOS Michel, fondateur RSE Paradigm21, « Trois termes indissociables : stratégie, développement durable et innovation», le Journal du Net, 20 octobre 2008
73 Expression de Patrick d’Humière, membre du Conseil National du Développement et fondateur de la société Ecodurable.