Le vieillissement : un nouveau rapport au temps

By 24 November 2012

3.2. Un nouveau rapport au temps

3.2.1. Utiliser de manière constructive le temps restant

L’avancée en âge permet une prise de recul sur la vie et le temps passé. Ce recul fait naître le sentiment d’un temps qui passe vite, plus vite qu’auparavant. En effet, aux premières années de la vie, le temps alloué paraît abondant. Cependant l’entrée dans la vie active change le rapport au temps. Le temps qui structure la vie des individus est celui du temps de travail. Le temps libre se raréfiant, l’individu a alors le sentiment de ne pas voir le temps passer. Ainsi, certains enquêtés considèrent n’avoir pas pris conscience de leur avancée en âge et dans le temps :

« Mais c’est vrai que la vie passe très très vite, on est accaparé par beaucoup de nos préoccupation professionnelles, et à un moment donné on se dit mais c’est pas possible, j’ai une fille de 15 ans, 20 ans, et maintenant 30 ans. C’est assez époustouflant. Au départ de la vie quand on commence on se dit c’est long, c’est loin. Mais mes anciennes collègues qui étaient plus âgées que moi me disaient toujours tu verras ça passer très vite à un moment donné parce que le temps que tu te retournes tu te dis j’ai déjà fait 20 ans. Et c’est le cas pour moi maintenant. » (Laurent, H, 54 ans, capitaine de police)

Le rapport de l’individu au temps est également lié au temps à venir. Face à une perspective temporelle qui se raccourcit le temps devient une denrée précieuse. Elle est d’autant plus précieuse que les effets du vieillissement peuvent paralyser l’individu dans sa liberté d’action. La diminution du temps alloué n’est cependant pas perçu d’un mauvais œil Elle a un impact constructif. L’individu considère en effet qu’il est temps de profiter de la meilleure façon qu’il soit du temps restant. L’avancée en âge entraîne ainsi une rationalisation de la gestion du temps:
« On se dit qu’on a maintenant plus de temps derrière nous que devant nous, qu’il faut bien l’utiliser. On le voit plutôt en constructif et en positif. On se dit que justement il ne faut pas se laisser aller, c’est plus dans le sens de dire utilisons au mieux de ce qui reste du temps en forme. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

En vieillissant, l’individu prend du recul sur sa vie. Certains enquêtés ont d’ailleurs écrit leur autobiographie. Si l’écriture permet de poser un regard réfléchi sur le passé, elle n’est cependant pas un acte visant à revivre le passé. Au contraire, ce travail d’écriture constitue une introspection de la vie passée pour mieux construire la vie qu’il reste à mener. Certains enquêtés s’exclament que la vie est trop courte. La prise de conscience des échecs qui ont pu marquer leur vie les amène alors à reconsidérer l’avenir comme un temps de reconstruction de la vie après ces regrets. L’avenir est aussi un temps de reconstruction du rapport au temps. Il s’agit en effet de profiter du temps restant au maximum afin de saisir tout ce qu’il reste à découvrir du monde.

« Je pense toujours à reconstruire parce que je trouve qu’une vie d’abord c’est trop court. J’ai écrit une autobiographie qui est sortie au mois de mars, je m’aperçois que j’ai oublié des tas de choses et qu’il me faudrait 5 ou 6 vies comme un chat. Une vie c’est pas assez pour pouvoir exploiter tous les domaines dans lesquels on est capable. Mais on n’a pas le temps, et quand on est passionné, ça vous démord entièrement. Donc la vie est trop courte et il faut reconstruire solidement. Le principal c’est de se donner à fond. Toute sa vie il faut construire et partager. J’ai encore des livres à écrire et il faute que je me dépêche. » (Jean, H, 58 ans, Professeur de sport)

Il n’est donc jamais trop tard pour reconstruire sa vie. Certains enquêtés ayant connu des ruptures professionnelles ou familiales sont dans une phase de reconstruction. La naissance d’un nouvel enfant, ou encore la revisite des priorités entraînant une valorisation de la vie familiale sur la vie professionnelle sont des nouveaux départs qui marquent la vie présente et à venir :

« Je suis dans une période de reconstruction, j’ai fait un enfant, je fais le tri parmi mes soi-disant amis, parmi mes relations et dans le choix de mes missions. Donc j’essaye d’avoir du temps libre pour le consacrer plus à ma famille, pour avoir des amis plus qualitatifs, et quand-même garder un domaine social.[…] Finalement la notion de reconstruire est toujours beaucoup plus forte. C’est en soi, il faut reconstruire toujours plus fort, le plus solide possible en essayant d’éviter les erreurs qu’on a fait avant. Donc aujourd’hui à presque 60 ans, je regarde toujours devant, je regarde jamais derrière. » (Jean, H, 58 ans, Professeur de sport)

3.2.2. Le temps d’aller à l’essentiel : les rapports humains

Avec l’avancée en âge, la sociabilité de l’individu s’accroît. Certains enquêtés considèrent prendre plus conscience de l’importance de maintenir de bons rapport humains. L’expérience de la mort de l’entourage amène en effet l’individu à prendre conscience du caractère fini de la vie humaine, vie qui peut basculer à tout moment. Face à l’avancée en âge et une perspective d’avenir qui se réduit peu à peu, l’individu accorde alors davantage d’importance au fait de conserver de bons rapports humains. Il s’agit alors de préserver les relations sociales. La qualité des liens sociaux a ainsi une fonction de transmission d’une « bonne » image de soi. Elle apaise également la conscience des individus soucieux de partir sans regrets. L’individu s’attache donc à préserver de bonnes relations sociales, à profiter des rencontres car l’avenir reste incertain :

« Là je trouve que les relations avec les autres ont plus d’importance pour moi. Je ne sais pas. On a sans doute plus conscience des relations avec les autres. Je crois qu’il y a aussi les épreuves de la vie, les décès, on perd des êtres proches, des parents, des grands-parents. Donc tout ça ça fait qu’on prend conscience que du jour au lendemain tout peut s’écrouler. La vie peut être complètement chamboulée à la minute qui suit. Donc on prend peut-être plus conscience qu’il faut préserver des bonnes relations avec les autres. » (Marie, F, 49 ans, pharmacienne)

Certains enquêtés accordent davantage de valeur aux liens sociaux dans le cadre d’une revisite de leurs priorités. En effet, le recul porté sur la vie passée et la conception de l’avenir en tant que période de fin de vie limitée mais inscrite dans une perspective de mise à profit du temps alloué, encourage l’individu à aller à l’essentiel. Ainsi certains enquêtés ayant privilégié leur vie professionnelle réévaluent la notion de réussite. La réussite n’est plus considérée comme étant d’ordre professionnelle et financière. Elle est d’ordre social :
« Réussir c’est quoi ? Gagner beaucoup d’argent ? Réussir au détriment de quoi ? Et puis il y a l’après- carrière. Pour moi la réussite c’est d’être bien dans sa peau, d’être social, c’est-à-dire de savoir partager. » (Jean, H, 58 ans, Professeur de sport)

Cette « soif » de sociabilité dans le cadre d’une revisite des priorités correspond également à une démarche d’accompagnement du vieillissement. En effet, certains ne désirent pas vivre leur vieillesse dans l’isolement social. L’ouverture sociale est ainsi perçue comme une posture nécessaire. L’individu ne désire pas non plus être catégorisé dans la classe d’âge de la vieillesse. La sociabilité favorise donc le maintien des rapports intergénérationnels :
« Le gros truc, le travail sur soi qu’on doit faire quand on vieillit c’est vraiment d’être sympathique. Sinon, par rapport à la jeunesse de maintenant qui est très costaud, très hard, il y a une différence. Moi je bouge beaucoup, je suis avec des jeunes et moins jeunes, je prends le métro tôt et je reviens des fois tard. Je me dis que si t’es pas sympathique, t’es vite cadré comme un vieux con. C’est quand-même très direct maintenant, c’est très trash comme vous dites. » (Sophie, F, 60 ans, nurse)

L’individu vieillissant apparaît donc comme un être plus sociable. Au sein du cycle de vie, trois rapports à la sociabilité sont alors distinguables. Pendant la période de socialisation primaire, l’individu cherche à se définir socialement. Il se rapproche des groupes sociaux qui le définissent socialement, sa capacité à être un homme sociable contribue ainsi à son intégration sociale. A l’âge adulte, l’individu est intégré socialement, sa sociabilité est alors moins développée. Elle n’est qu’un vecteur de maintien des relations sociales. A l’approche de l’âge de la vieillesse, la sociabilité est mise en valeur. L’ouverture aux autres est une démarche d’accompagnement de la vieillesse. Les relations sociales sont revalorisées face à un nouveau rapport au temps qui amène l’individu à aller à l’essentiel, au propre de l’homme d’être « un animal social ».

Lire le mémoire complet ==> (Les 45-60 ans : âges de transition)
Master 2, Magistère de sciences sociales appliquées à l’interculturel
Université Paris Descartes, Faculté des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne

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37 SINGLY, F. de., Les uns avec les autres. Quand l’individualisme crée du lien, Paris, A. Colin, 2003