La maîtrise du patrimoine viticole du Chianti

By 30 November 2012

3.2.2 Rivalités et revendications au sujet de la maîtrise du patrimoine :

Les élus locaux et les producteurs se retrouvent finalement à intervenir dans le même domaine, celui de la politique d’aménagement touristique du terroir. Or comme les deux groupes de protagonistes ne défendent pas la même politique et qu’ils ne travaillent pas en collaboration, cette situation débouche sur des conflits de pouvoir et des blocages. Un exemple illustre ce phénomène de rivalité entre les communes du Chianti et le Consortium.

Le Consortium a élaboré un projet visant à réaménager le couvent de Santa Maria al Prato, situé à Radda in Chianti, pour en faire le siège de la Fondation pour la préservation du Territoire Chianti Classico. Cette construction du 18ème siècle a été acquise par l’organisation pour abriter une collection d’objets d’art religieux et accueillir des expositions temporaires d’art moderne. Une annexe est de plus aménagée pour servir d’espace d’information touristique, de librairie et d’œnothèque. L’ouverture de ce complexe, dont les fonctions s’apparentent à celles des musées municipaux d’art religieux et à celles des offices de tourisme, est prévue pour 2011. Cette initiative semble être un signe de rivalité avec les communes du Chianti. Le Consortium cherche en effet vraisemblablement à concurrencer les communes dans le domaine de la mise en valeur touristique du patrimoine local. Les thèmes d’activités proposés dans le couvent réhabilité rappellent en effet ceux des musées municipaux et comprennent des domaines qui ne sont pas en relation directe avec le patrimoine viticole. Parmi les différentes fonctions du patrimoine identifiées par V VESCHAMBRE, nous pouvons soupçonner le Consortium de tirer profit de la « fonction légitimante » que peut induire l’appropriation du patrimoine rural local. Celle-ci renvoie de fait aux « capacités d’intervention dans la sphère publique, d’infléchissement de l’aménagement de l’espace que donne la maîtrise d’un patrimoine et le prestige qui y est associé » (VESCHAMBRE, 2007). Or cette fonction semble prendre tout son sens dans notre cas d’étude. Parce que le Consortium contrôle un patrimoine à forte identité et qu’il est puissant d’un point de vue économique et social à l’échelle locale, il est en mesure d’intervenir dans les domaines tels que l’aménagement et la promotion touristique des territoires du Chianti, qui sont également du ressort des communes. Les propos du secrétaire général de la Fondation pour la préservation du territoire Chianti Classico en témoigne :

“Nous avons un consortium qui s’occupe de l’huile, un autre du vin et nous avons notre Fondation dont le siège officiel est à Radda en Chianti, où nous possédons un grand couvent, qui s’occupe de l’art, des oeuvres et de la préservation du paysage. Et donc ce sont beaucoup d’actions orientées contre l’administration communale, parce que [les élus] veulent contrôler la conservation du territoire et qu’ils condamnent la construction et la spéculation etc. Et pour pouvoir agir, le consortium a créé une fondation pour le préservation du territoire et de l’art”.32 (M.CASSANO, Responsable marketing du Consortium Chianti Classico et secrétaire de la Fondation pour la Préservation du territoire Chianti Classico, annexe E, entretien n°5).

Ces démarches sont en conséquence à l’origine de tensions. La commune de Radda in Chianti, qui n‟était pas favorable au projet, aurait ainsi tout fait pour empêcher l’acquisition du couvent Santa Maria al Prato par le syndicat en 1999 (M.CASSANO, Responsable marketing du Consortium Chianti Classico et secrétaire de la Fondation pour la Préservation du territoire Chianti Classico, annexe E, entretien n°5).

Aussi, le Consortium étant puissant et populaire, les actions d’aménagement qu’il souhaite mettre en place pour promouvoir son vin à l’échelle internationale peuvent être considérées comme une menace ou une opposition susceptible de perturber leurs projets : « Ils nous considèrent comme une organisation privée trop puissante. Et donc nous sommes des concurrents politiques selon eux »33. Le fait que cet acteur privé intervienne dans des domaines aussi importants que l’aménagement et la politique économique et culturelle des territoires explique vraisemblablement cette situation. Les logiques d’acteurs en présence dans le Chianti et les tensions qui s’en suivent montrent ainsi que la mise en tourisme d’un patrimoine viticole est un processus complexe. Parce que cette démarche peut suivre des modèles de développement économique diverses, la maîtrise de l’héritage viticole devient alors un enjeu majeur pour les différents protagonistes impliqués, ce qui engendre parfois des oppositions.

Conclusion

La patrimonialisation et le développement touristique du Chianti sont ainsi à mettre en relation avec la construction du terroir du Chianti Classico, qui a induit une mobilisation collective de la part des producteurs locaux et la mise en valeur d’un savoir-faire commun localisé en vue de fabriquer un produit identitaire. Le terroir, une fois défini et reconnu par un système d’appellation et grâce à un système de communication étudié, pose les bases de ce qui attirera le futur touriste : un produit typique et de qualité, un savoir-faire, une identité collective spatialisée et matérialisée par un patrimoine bâti et des paysages.

Les étrangers ont aussi contribué à la mise en valeur du patrimoine rural. Ils ont ainsi réhabilité des domaines viticoles sur le modèle des imaginaires formés et véhiculés par les voyageurs depuis des siècles. En parallèle, les grands propriétaires locaux ont amorcé la même démarche, voyant dans le tourisme une manière de donner une nouvelle fonction aux dépendances inoccupées depuis la fin de la mezzadria et la modernisation des techniques de production.

Les choix de valorisation des patrimoines immatériel et matériel ont donc été largement influencés par le regard des consommateurs, qui considère comme supérieurs les vins historiques et rattachés à une identité collective localisée. Toutefois, le point de vue des visiteurs a également, voire davantage, été déterminant dans le processus de valorisation du patrimoine matériel, qu’il s’agisse des paysages ou du patrimoine bâti. Les étrangers ont en effet cherché à reconstituer les paysages tels qu’ils les avaient idéalisés, et les grands propriétaires ont été guidés par les attentes de leurs futurs clients dans leur démarche de reconversion des dépendances agricoles.

Enfin le développement du tourisme viticole dans le Chianti est à mettre en relation avec les législations nationales et régionales mises en place à partir des années 1980, ainsi qu’à l’existence de mouvements nationaux favorables à l’essor de l’œnotourisme. Les producteurs et les communes du Chianti Classico ont alors entamé un processus de valorisation touristiques de leurs ressources en vue de dégager des revenus supplémentaires. Le patrimoine viticole a donc progressivement revêtu un enjeu économique et social. Détenu et mis en tourisme par une diversité d’acteurs, la maîtrise de cette ressource est devenue l’objet de rivalités.

Lire le mémoire complet ==> (La mise en tourisme du patrimoine viticole : l’exemple du Chianti)
Mémoire professionnel présenté pour l’obtention du Diplôme de Paris 1 – Panthéon Sorbonne
Université de Paris 1 – Institut de Recherche et d’Etudes Supérieures Du Tourisme

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31 « Il Chianti è un tutt’uno che ha le sue particolarità e le sue diversità », traduction V. ANGER.
32 Abbiamo uno consorzio chi si occupo di olio, un altro del vino e abbiamo nostra fondazione di cui il sede officiale é a Radda in Chianti, dove abbiamo uno grande covento ,che si occupa del arte, dei artisci e della tutela del paesaggio, e quind i sono molto attivi contro l’amministrazione communale, perche vogliono controlare la conservazione del territorio e condannano la costruzione e la speculazione etc. E per povere agire, il consorzio ha creato una fondazione per la tutella del territorio e dell’arte. Traduction V.ANGER
33 “Considerano ci come una struttura privata per loro troppo forte. E quindi siamo concorenti polititice, secondo loro.” Traduction Virginie Anger.