Beauté et vieillissement sont-ils compatibles ?

By 19 November 2012

1.4. Beauté et vieillissement sont-ils compatibles ?

1.4.1. Vieillir altère la beauté

Les signes de vieillissement altèrent l’apparence physique des individus. Or « L’image de soi est la matière première de la construction identitaire »28. Les représentations des individus entre beauté et vieillissement apparaissent alors fondamentales dans l’image qu’ils portent sur eux. Comme le décrit Simone de Beauvoir dans La vieillesse29, beaucoup de peintres ont dénoncé la laideur de la vieillesse, à l’image de l’œuvre Le vieillard et le petit-fils peinte vers 1490 par Domenico Ghirlandaio qui dépeint les traits d’un homme âgé avec un réalisme poussé jusqu’à la cruauté. Ainsi, l’image de la vieillesse n’est pas celle de la beauté. Aujourd’hui encore, les critères de beauté sont à l’effacement de tout signe de vieillesse. Il semble donc qu’entre le XVème siècle et le XXIème siècle, les représentations entre beauté et vieillissement n’aient pas virées totalement de bord. Ce ne sont pourtant que des représentations collectives. Il convient alors d’explorer les représentations qu’ont les individus sur leur propre vieillissement et sur le rapport établi entre beauté et vieillissement. Certains individus se considèrent moins séduisants. Les changements physiques amorcés par le vieillissement sont alors décrits comme une atteinte à leur apparence :

« Je dirais que je suis moyennement séduisant. […]Parce qu’on change physiquement. Je pense que je suis moins qu’avant, surtout au niveau capillaire ! » (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

Vieillir est présenté comme un processus atteignant progressivement la beauté esthétique de l’individu. Certains considèrent alors le vieillissement en dissonance avec la beauté. Cependant, cette évolution progressive est décrite comme imperceptible pour l’individu :

« Le vieillissement c’est l’agonie interminable de la beauté. C’est même d’un particulier sadisme ! La beauté c’est un bijou sur lequel on marche tous les jours sans aucun égard, et à la fin il ne reste rien. C’est un bijou au départ, mais sans s’en rendre compte on la malmène. Pas nous volontairement, mais le vieillissement. Vieillissement et beauté c’est un couple maudit. » (Rémi, H, 54 ans, psychiatre)

Face à ces représentations, la jeunesse est donc idéalisée comme étant l’âge d’apogée de la beauté :
« Ce que j’aime chez les jeunes c’est qu’ils sont beaux comme moi je l’ai été aussi. C’est vrai qu’il y a des femmes âgées très belles, mais quand-même c’est plus difficile d’être belle à nos âges que quand on était jeune. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Avec l’avancée en âge, l’individu ne conçoit ainsi pas le maintien de sa beauté et de sa capacité séductrice indépendamment d’un entretien de soi. Il s’agit ainsi de « faire des efforts », de mettre un peu d’artifice dans une nature dénaturée par le temps :

« Il y a des fois je dis à mon mari je te séduis, mais il faudrait que je fasse quelques changements comme me maquiller plus, changer de style de vêtements. Moi je dis qu’on peut encore séduire après 50 ans, mais il faut aider la nature, il faut faire des efforts quand-même. On ne peut pas séduire comme ça, il faut faire des choses pour séduire. » (Carole, F, 52 ans, mère au foyer)

1.4.2. Une autre forme de beauté : de la séduction au charme

Certains individus se représentent le vieillissement comme un processus qui n’altère pas nécessairement la beauté. Ces représentations sont d’une part fondées sur des figures stéréotypées d’individus vieillissant comme certains acteurs populaires qui en dépit de leur âge avancé maintiennent une image valorisante. Ces représentations sont d’autre part issues de l’expérience et du regard porté sur les individus vieillissants. Ces représentations permettent notamment de mieux définir le concept de beauté, qui n’est alors pas dépendant du cycle de vie. Ainsi, contrairement à l’imaginaire populaire tel qu’il est présent dans les médias, la norme de beauté n’est pas uniquement associée à la jeunesse :

« On peut très bien vieillir en restant beau. La beauté n’égale pas forcément la jeunesse. Je ne pense pas que beauté et vieillissement soient incompatible. On peut être plein de rides et encore beau. Il y a des acteurs comme Jane Fonda, Robert Redford qui ont 70 ans et qui sont encore esthétiques. On peut soit évoluer, soit rester comme on était. On peut garder en vieillissant une certaine esthétique qu’on avait étant jeune, ou alors inversement on peut trouver une certaine beauté qu’on n’avait pas étant jeune en vieillissant. » (Jacques, H, 51 ans, anesthésiste)

Certains enquêtés se considèrent toujours séduisants. Néanmoins, c’est une autre forme de beauté qui prend place. Face à l’arrivée des signes de vieillissement, la beauté ne signifie plus perfection esthétique. Elle prend une dimension plus interne. Ainsi la posture, notamment l’attitude d’ouverture des plus âgés face aux autres et au monde, laisse transparaître leur beauté. Pour d’autres, la façon d’être au monde, la façon de se mouvoir laisse s’exprimer un charme qui surpasse le poids des rides. Avec l’âge, la séduction prend ainsi une autre tournure. Elle n’est plus uniquement physique, mais est davantage pensée comme un rapport aux autres et au monde :

« Je pense qu’on peut être éteint dans le regard. Quand on est tourné vers les gens on reste jeune, et je pense que le vieillissement peut être physique, mais quand on est dynamique, curieux des autres, je pense que la beauté se transparaît. Je pense qu’on peut être aussi jeune et éteint à la limite. Le vieillissement peut être physique ou intérieur et quand il y a les deux, c’est triste. Je vois des gens âgés même avec des cheveux blancs qui sont toujours très beaux. » (Pauline, F, 45 ans, assistante commerciale)

Avec le vieillissement, la beauté ne se défait pas. Néanmoins, le mot séduction sonne pour certains trop fort. Ils ne se considèrent pas séduisants, mais davantage comme une personne charmante. Avec l’avancée en âge, la beauté prend alors une autre forme, et la séduction devient charme :

« Je ne dirais peut-être pas que je suis séduisante, le terme est peut-être un petit peu fort ! Mais pourquoi pas ! J’ai de l’allure, séduisante peut-être pas. Mais pour mon âge ça va. Je vois des personnes qui ont mon âge et qui sont moins bien que moi, il y en a peut-être qui sont mieux que moi. » (Marie, F, 49 ans, pharmacienne)

Comme l’analyse Y. Travaillot dans Sociologie des pratiques d’entretien du corps30, les normes de beauté évoluent avec la société. L’auteur fait ainsi une typologie historique de l’évolution des canons de la beauté. Les critères de beauté n’évoluent cependant pas uniquement en fonction des tendances sociétales, elles évoluent également en fonction du cycle de vie de l’individu. Ainsi, avec l’avancée en âge, la beauté intérieure est davantage mise en avant. La manifestation d’une certaine sagesse avec l’âge, ou encore les traits du visage laissant transparaître une histoire, sont autant des signes de beauté. De la beauté physique à la beauté intérieure avec l’avancement dans le cycle de vie, la beauté a donc bien une dimension multiple. Elle est ce qui est communément défini comme la caractéristique d’une chose qui au travers d’une expérience sensorielle procure une sensation de plaisir ou un sentiment de satisfaction. Avec l’avancée en âge, les conceptions de la beauté évoluent donc. Elles rejoignent une approche platonicienne de la beauté assignée au bien, au vrai. On retrouve alors ce goût tant prononcé de rester naturel, au plus vrai de soi-même malgré les signes de vieillissement qui altèrent l’apparence :

« Dans la séduction il y a le physique mais il y a également le mental. C’est une histoire de définition. C’est sûr que les jeunes sont très jolis, il y a des jeunes qui sont très très beau, on le voit autour de nous. Mais aussi il y a des personnes âgées qui sont belles, c’est d’autres critères. C’est la class, quelque chose qui émane d’une certaine sagesse. Un visage lisse c’est beau, mais un visage qui a une histoire, qui a une âme, qui exprime quelque chose c’est très beau aussi. Donc tout dépend de la définition et des critères de beauté. La beauté c’est très relatif. » (Claudine, F, 60 ans, médiatrice familiale)

Avec l’avancée en âge, deux conceptions de la beauté prennent finalement place. Certains conçoivent la beauté incompatible avec le vieillissement. Le temps est alors venu de s’entretenir davantage. D’autres conçoivent une autre forme de beauté qui se détache de l’esthétique et des critères de beauté superficiels. Mais ces deux représentations de l’affinité entre beauté et vieillissement dessine somme toute une nouvelle appréhension de soi.

Lire le mémoire complet ==> (Les 45-60 ans : âges de transition)
Master 2, Magistère de sciences sociales appliquées à l’interculturel
Université Paris Descartes, Faculté des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne

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28 KAUFMANN, J.C., L’invention de soi : une théorie de l’identité, Paris, A. Colin, 2004, pp 69
29 DE BEAUVOIR, S., La vieillesse, Paris, Seuil, 1970