La jeunesse et le rap, Socio-ethnographie d’un espace intermédiaire

By 18 October 2012

“… mutation de la société et de sa jeunesse, les sciences de l’éducation ont un rôle à te nir. Comprendre l’éducation, c’est aussi identifier ses nouvelles formes. Car enfin, l’éducation ne traite-t-elle pas de l’ensemble des mécanismes par lesquels une société ou un groupe transmet à ses membres les savoirs, savoir-faire et savoir-être qu’elle estime nécessaire à sa perpétuation6. Une nouvelle approche s’impose donc.
Pour notre part, nous nous intéresserons plutôt à une approche situationnelle qui renvoie à l’interactionnisme symbolique. Celle-ci permet de penser les interactions constitutives des constructions sociales …”

Université Paris X
UFR SPSE

Département des Sciences de l’Education

La jeunesse et le rap
Socio-ethnographie d’un espace intermédiaire

Bordes Véronique
DEA

Sous la direction de
Alain VULBEAU

1999-2000

Introduction :

Alors que je décidai de reprendre mes études, mon choix s’est naturellement porté sur les sciences de l’éducation. Situées au carrefour de plusieurs disciplines, elles offrent la possibilité d’ouvrir de nombreux champs de recherche.
Animatrice de formation, si mon expérience de terrain était relativement importante, toutes les théories tournant autour de mon métier et du public concerné restaient très floues.

Pourtant, dès mon travail de licence, il m’est apparu comme important d’allier à la fois les savoirs universitaires et le terrain. L’approche méthodologique en observation m’a beaucoup intéressée et, peu à peu, m’a conduite vers la découverte d’une approche d’abord ethnographique, puis socio-ethnographique.

Dans le même temps, mon attention s’est portée sur le mouvement hip-hop et la jeunesse des villes. Lors de mon travail d’animatrice, j’avais eu l’occasion de mettre en place des ateliers de break dance, quand le hip-hop faisait ses débuts en France. J’ai été intriguée par la montée du rap et cette nouvelle jeunesse présentée souvent de façon négative et, de toutes façons, sans avenir par les médias et la rumeur publique.

J’ai donc tenté dans mon travail de maîtrise1 de saisir cette jeunesse pratiquant le rap.
Le contact avec les jeunes s’est établi facilement, me permettant d’utiliser leur réseau de connaissances. Cependant, à chacune de mes démarches sur les structures réservées aux jeunes, ces derniers sont restés invisibles.
Cette approche des institutions a été très intéressante car elle m’a permis de saisir un certain malaise dans la relation avec la jeunesse.

Le discours des responsables me présentait invariablement l’existence de «bons jeunes » et de «mauvais jeunes », les rappeurs étant automatiquement classés dans la dernière catégorie.
J’ai pourtant pu constater que le rap permettait à des jeunes, souvent en situation d’exclusion de l’école et de la vie en général, de trouver une façon d’accéder à la société au travers de l’expression de leur art.
Cet accès de la jeunesse à une «entrée dans la vie » ou «entrisme »2 ne semblait pourtant dû qu’à leur envie de sortir d’une certaine précarité.

Je me suis alors interrogée sur l’existence et la volonté d’une politique de la jeunesse. Qu’est-ce-que la société offre à ses jeunes pour pouvoir accéder à une véritable position d’acteur social ? Quelle place leur réserve-t-elle ? Pourquoi certains jeunes ont-ils le droit d’être visibles et reconnus comme «bons jeunes », alors que d’autres sont maintenus dans l’ombre, toujours ailleurs, jamais sur des structures qui devraient les accueillir, dans une invisibilité persistante ? Pourquoi la jeunesse doit-elle évoluer dans cette ambivalence «bonne-mauvaise » ? Doit-on obligatoirement enfermer les jeunes dans des structures ? Quelle place l’espace urbain donne-t-il à la jeunesse ? Et quelle place cette jeunesse prend-t-elle ?

Cette inscription des jeunes dans la ville est importante car elle sous-entend la notion de civilité juvénile, avec une appropriation des règles, qui entraîne une interaction entre jeunes et institutions. Reste alors à définir la place des jeunes dans la société, place symbolique d’acteur, mais aussi place matérielle comme usager, avec une plus ou moins grande accessibilité du jeune dans l’espace public, comme usager des espaces urbains3.

De façon générale, une question reste primordiale : Où sont les jeunes ?

Afin de tenter de répondre à mes interrogations, il me semble important de connaître et de comprendre la place que la société donne à ses jeunes aux travers des siècles et quels sont les lieux qu’elle leur destine.
Ensuite, il me paraît primordial d’aller voir sur le terrain la place des jeunes dans et hors de ces lieux et d’essayer de saisir, au travers d’observations où se situe la jeunesse des années 2000, comment la société la considère et comment s’inscrit cet âge pour les années à venir.

Avant de pouvoir observer cette jeunesse, il me paraît indispensable d’expliquer la position de ma recherche au sein de la discipline qui m’accueille : les sciences de l’éducation. De même, mon choix méthodologique étant peu utilisé dans cette discipline, il me faut l’expliquer pour que le lecteur comprenne bien son importance dans la mise en place de ma recherche. Je m’appuierai sur des observations faites soit lors de mon travail précédent de maîtrise4, soit cette année. Ces dernières étant plutôt présentées sous forme de monographie, car la maturation nécessaire à l’analyse n’a pas eu le temps de se faire complètement.

Enfin, je présenterai dans ma bibliographie un ensemble d’ouvrages qui pourra permettre à d’autres un nouveau travail, la recherche étant pour moi la possibilité de fournir des savoirs que d’autres puissent réutiliser.

Et c’est l’ensemble de ces démarches qui vont me permettre d’exposer mon projet de recherche pour un éventuel travail futur de thèse.

Première partie : La jeunesse

A chacun sa nostalgie, la mienne
C’était les colonies et les pâtes de fruits
Né du cosmos quand j’entre dans le globe
Dans le sud on m’appelle Clode
La vie est belle mais le chômage est partout
Tout est flou, Afflelou est dans l’coup
J’ai invité le Pape à la Gay-Pride
Pour écouter Docteur Dré de «Let me ride »
Je pense être sain mon monde est propre
Ne fais pas des rimes pour me prendre pour Monsieur Propre
Gangster, non je n’ai pas le temps
Pour moi la vie n’est qu’un moment.

(MC Solaar, La vie n’est qu’un moment).

1. La jeunesse et les sciences de l’éducation.

Depuis l’apparition du premier enseignement des sciences de l’éducation à la Sorbonne en 1883, cette discipline s’intéresse à l’éducation sous toutes ses formes. Pourtant ces dernières années, les sciences de l’éducation s’ouvrent à une réflexion plus large sur le sens de l’éducation, ses aspects théoriques et épistémologiques, avec une volonté constante de «coller » à l’évolution de la société.

Au travers de la recherche, elles abritent légitimement différentes formes, originales par leur pluridisciplinarité s’appuyant sur des concepts-carrefours5.

Les sciences de l’éducation répondent donc à des besoins réels, non satisfaits par d’autres disciplines. Elles s’occupent d’identifier et de comprendre les pratiques d’éducation et de formation. Pourtant, l’éducation scolaire, dans nombre d’esprits, prend une telle place, qu’elle tend à faire juger «hors champ » des recherches qui n’en traitent pas.

Il est donc temps de passer au-dessus de cette normativité du scolaire. Aujourd’hui, l ‘éducation ne peut plus être réduite à l’école ou à la famille. La société a changé, les lieux de socialisation se sont multipliés. Et si on considère la jeunesse, on s’aperçoit qu’elle est faite d’attentes, de questionnements en décalage avec ce que lui proposent les institutions ou le milieu familial.

Face à cette mutation de la société et de sa jeunesse, les sciences de l’éducation ont un rôle à te nir. Comprendre l’éducation, c’est aussi identifier ses nouvelles formes. Car enfin, l’éducation ne traite-t-elle pas de l’ensemble des mécanismes par lesquels une société ou un groupe transmet à ses membres les savoirs, savoir-faire et savoir-être qu’elle estime nécessaire à sa perpétuation6. Une nouvelle approche s’impose donc.
Pour notre part, nous nous intéresserons plutôt à une approche situationnelle qui renvoie à l’interactionnisme symbolique. Celle-ci permet de penser les interactions constitutives des constructions sociales étudiées, ne se limitant pas au domaine des structures, mais aussi à celui du sens. On peut alors dire que toute situation pédagogique est l’objet d’une interaction sociale, et que dans l’interaction s’auto-déterminent les pratiques réciproques des acteurs sociaux concernés7.

De plus, l’approche situationnelle systématise et rationalise des approches moins rigoureuses de type monographique.

Ainsi, la jeunesse tient bien une place importante dans les sciences de l’éducation, car elle participe de la transmission des savoirs. Pourtant, aujourd’hui la jeunesse doit trouver ailleurs ce que ne peuvent plus leur apporter la famille ou l’école. La socialisation ne peut plus se raisonner comme autrefois, mais devient une construction commune au sein d’un échange inter-générationnel. Et c’est sans doute parce que la société est en pleine mutation, que sa jeunesse a des attentes différentes.

Pourtant, même si elle ne se joue plus au sein d’institutions, l ‘éducation reste un enjeu suffisamment important pour que les sciences de l’éducation ouvrent leur champ vers des pratiques émergeantes, jouant un rôle déterminant dans la place de la jeunesse et donc de la société future.

Table des matières :
Introduction.
Première partie : La jeunesse, problème d’encadrement et espaces occupés.
1. La jeunesse et les sciences de l’éducation.
2. Définition et redéfinitions de la jeunesse.
2.1. La jeunesse autrefois.
2.2. La jeunesse aujourd’hui.
3. L’encadrement des jeunes.
3.1. Initiatives privées, les mouvements de jeunesse.
3.2. L’Etat face à sa jeunesse.
3.3. La jeunesse, un nouveau problème social.
4. Les jeunes et l’encadrement.
4.1. L’espace social, urbain et public.
4.2. Espace de la jeunesse. Le rap comme espace intermédiaire.
5. Conclusion.
Deuxième partie : Une approche socio-ethnographique.
1. Pourquoi une approche socio-ethnographique en sciences de l’éducation ?
1.1 Qu’est ce que les Sciences de l’Education ?1.2 Où se situe ma recherche ? 2. Qu’est-ce-que l’ethnographie ?
3. A l’origine de l’ethnographie.
3.1. Les différents courants de l’anthropologie.
3.2. Les autres courants de l’ethnologie.
4. L’école de Chicago comme référence.
5. Conclusion.
Troisième partie : Mon travail de thèse.
1. « Terrain », vous avez dit «terrain » ?
1.1 Qu’est ce qu’un terrain ?
1.2 Observer, comment et pour voir quoi ?
2. Terrains observés, quelques exemples.
2.1. Une structure institutionnelle fixe, le point info jeunesse.
2.2. Mobilité de la jeunesse, le groupe «la Prophétie ».
2.3. Lieux d’encadrement au travers d’un événement provoqué.
3. Conclusion
Conclusion générale, observer la jeunesse et ses espaces.

  1. Qu’est-ce que la jeunesse ? Définition de la jeunesse
  2. La jeunesse aujourd’hui, redéfinition de la jeunesse.
  3. Encadrement des jeunes : Initiatives, Mouvements de jeunesse
  4. L’Etat face à sa jeunesse (L’encadrement des jeunes)
  5. La jeunesse, un nouveau problème social
  6. Les jeunes et l’encadrement : L’Espace social, urbain et public
  7. Espaces de la jeunesse. Le rap comme espace intermédiaire
  8. Une approche socio-ethnographique en sciences de l’éducation ?
  9. Qu’est-ce que l’ethnographie ?
  10. L’ethnographie : Courants de l’anthropologie et de l’ethnologie
  11. L’école de Chicago comme référence, Approche socio-ethnographique
  12. Qu’est-ce qu’un terrain ? Observer, comment et pour voir quoi ?
  13. Une structure institutionnelle fixe, le Point Info Jeunesse.
  14. Mobilité de la jeunesse, le groupe «La Prophétie »
  15. Lieux d’encadrement des jeunes au travers d’un événement provoqué
  16. Observer la jeunesse et ses espaces