Fonctions des techniciennes du cinéma, métiers féminins

By 12 October 2012

2) b. Des métiers féminins
Les métiers du montage

Le montage d’un film est effectué par plusieurs personnes en étroite collaboration avec le réalisateur. Les annuaires Bellefaye les distinguent grâce à trois catégories, il y a ainsi les « chefs monteurs », les « monteurs » et les « assistants monteurs ». Cette différenciation relève évidemment d’une hiérarchie selon laquelle les premiers -les chefs monteurs- ont autorité sur les seconds -les monteurs- eux-mêmes assistés par les derniers – les assistants monteurs-. Le point commun de ces trois fonctions : toutes sont dominées par les femmes.

En effet, comme le prouve le graphique n°16 présenté ci-après, ces trois professions sont relativement mixtes mais tout de même pratiquées par un plus grand nombre de femmes.

Graphique n°16 – Répartition des sexes par année et par fonction parmi les métiers du montage

A l’image de ce que dévoile le graphique, la quantité de chefs monteurs et à fortiori de femmes exerçant cette profession ne fait qu’augmenter au fil des ans. A contrario, le nombre de monteurs présenté régresse, passant de plus de 180 en 1952 à moins de 130 en 1967. La quantité d’assistants varie quant à elle fortement d’une année à l’autre.

Malgré ces variations, si l’on additionne pour chaque année le nombre de chefs monteurs à celui de monteurs, augmenté par celui des assistants, on obtient des résultats assez similaires d’une année à l’autre. En 1952, les techniciens du montage sont ainsi 311, ils sont 314 en 1955, puis 348 en 1962 et 320 en 1967. De la même manière, toujours toutes fonctions confondues, on peut noter qu’en 1952 et 1955 les femmes représentent respectivement 56% et 59,7% des techniciens du montage. En 1962 et 1967 la part féminine est encore plus grande puisqu’elle est de 68,1% et enfin de 69,5%.

La catégorie qui regroupe le plus de femmes est celle des « monteurs » puisqu’en moyenne sur les quatre années 73,7 % d’entre eux sont en fait des « monteuses ». Elles composent d’ailleurs plus de 80% de cette profession en 1962 et 1967. Le montage, comme l’énonce Paule Lejeune, est donc un « emploi au féminin ».

La forte présence de femmes dans cette branche peut être appréhendée comme une revanche, car selon Chabrol « le montage est, pour beaucoup de réalisateurs, la véritable fabrication du film121 ». Elle compense ainsi la faible part féminine observée dans d’autres professions techniques ou de création.

Si les femmes sont si nombreuses à monter des films, c’est qu’elles sont naturellement plus patientes et minutieuses que les hommes, comme l’affirme Camille Gaudy dans une de ses enquêtes ethnologiques consacrées au fait d’ « être une femme » sur un plateau de tournage. Une assistante de cameraman interrogée par la chercheuse lors de ses recherches explique en outre que « les femmes seraient plus aptes que les hommes à monter la pellicule car elles ont des doigts fins et agiles122 ». Ces « petites mains agiles, infatigables123 », étaient d’ailleurs déjà très demandées pour manipuler la pellicule au début du siècle. Employées par Méliès, Pathé ou Gaumont, les femmes étaient en effet mobilisées six jours par semaine dans les usines à films pour colorier des « rubans interminables de pellicule […] en rouge, en bleu, selon la tonalité qu’on veut donner à la scène124 ». Les qualités de dextérité et de patience exploitées au maximum à cette époque sont ainsi les mêmes que celles plébiscitées pour le montage dans les années 1950 et 1960.

En fonction des caractéristiques de chaque sexe et en tenant compte des qualités requises pour un emploi on dira donc de celui-ci qu’il est plutôt masculin ou plutôt féminin. Cette manière de procéder justifie par « “l’ordre naturel” des choses125 » que les femmes soient exclues des métiers techniques -masculins- et reléguées de fait au montage et autres « travaux de “petites mains”, costumes, maquillage ou script126 ». Comme nous allons le voir, nombreuses sont en effet les femmes qui se chargent du maquillage et des costumes des comédiens sur les plateaux de tournage.

Les maquilleurs, costumiers et coiffeurs

Enfants, les petites filles jouent à habiller et peigner leurs poupées. Elles se coiffent également entre elles dans les cours de récréation ou s’amusent à emprunter en cachette les chaussures à talons de leurs mères pour jouer à la princesse dans leurs chambres. Adultes, elles aimeraient faire du lèche-vitrines, lire des magazines de mode et tester le maquillage de leurs copines. D’ailleurs, ne dit-on pas d’une jeune femme qui apprécie ce type d’activités qu’elle est « une vraie fille » ? Ainsi, pour l’opinion commune, les femmes seraient plus coquettes que les hommes et passeraient plus de temps qu’eux à s’apprêter chaque matin. C’est sans doute cet attrait pour le monde de la mode et de la beauté qui explique la présence élevée de femmes parmi les maquilleurs, coiffeurs et costumiers du cinéma.

Sur les plateaux de tournage, le chef costumier établit la liste des costumes à créer ou à louer en partenariat avec le metteur en scène et, à ce titre, gère le budget réservé à l’habillement. Il travaille en collaboration avec les créateurs de costumes dont il emprunte les créations ou à qui il en commande d’autres, originales, à imaginer spécialement pour le film. Le chef costumier peut intervenir dans la création et la confection des costumes et, le cas échéant supervise leur fabrication, assisté du costumier. Ce dernier planifie les locations et restitutions des vêtements lorsqu’ils doivent être empruntés et, de manière générale, est chargé de l’entretien des costumes et des petits travaux de retouches et de couture.

Comme leur nom l’indique, le chef maquilleur et le maquilleur s’occupent quant à eux du maquillage des comédiens. Tandis que le premier est chargé de penser les différents maquillages selon les indications du réalisateur et en partenariat avec le chef-opérateur, en tenant compte par exemple de la lumière utilisée pour chaque scène, le maquilleur réalise quant à lui le maquillage de base et effectue les retouches entre chaque prises de vues.

Enfin, les perruquiers et coiffeurs travaillent les coiffures des différents comédiens et sont parfois amenés à poser divers postiches, comme les perruques ou fausses moustaches. A noter également que tous travaillent en étroite collaboration en vue de créer une harmonie entre les différents éléments « beauté » du film et bien sûr afin d’éviter tout anachronisme.

Comme nous allons le découvrir par le biais des deux graphiques suivants, cette équipe de spécialistes est souvent féminine. Claude Chabrol avouait d’ailleurs que « personnellement, [il aimait] bien travailler avec des femmes dans ce domaine127.

Graphique n°17 – Répartition des sexes par année et par fonction parmi les métiers du maquillage et de la coiffure

Les graphiques n°17 (ci-dessus) et n°18 (ci-dessous) qui témoignent de la répartition des sexes parmi les maquilleurs, coiffeurs et costumiers en 1952 et en 1955 sont assez similaires. Tous deux dévoilent en effet qu’il y a une majorité de femmes chez les perruquiers coiffeurs (25 pour 8 hommes en 1952 et 25 pour 12 en 1955), chez les maquilleurs (sur 31 maquilleurs 19 sont des femmes en 1952 et sur 40 en 1955 27 sont des femmes) mais aussi chez les créateurs de costumes (19 femmes pour 2 hommes en 1952 et 17 femmes pour 4 hommes en 1955). Les femmes costumières sont, soit légèrement inférieures aux costumiers (7 femmes pour 8 hommes en 1952), soit au même nombre qu’eux (il y a 10 costumiers de chaque sexe en 1955). Sur ces deux années, les femmes sont ainsi majoritairement présentes parmi les fonctions de créateurs de costumes, de perruquiers coiffeurs et de maquilleurs où elles représentent plus de 60 % de la profession.

Graphique n°18 – Répartition par sexe et par année des « créateurs costumes », « chefs costumiers » et « costumiers »
Répartition par sexe et par année des « créateurs costumes », « chefs costumiers » et « costumiers »

La supériorité numérique de la femme s’arrête dès qu’entrent en jeu les postes à responsabilité. Les femmes qui occupent des places de pouvoir, celles de chefs en l’occurrence, sont donc plus rares puisque même dans des domaines à priori féminins, ceux de la coiffure, du maquillage et de l’habillement, on se rend compte que le haut de la hiérarchie est davantage masculin. En effet, dans les annuaires de 1952 et 1955, il y a donc plus d’hommes qui se présentent en tant que chefs de postes, à savoir comme chefs maquilleurs et chefs costumiers. La première fonction est ainsi représentée par 72,4 % d’hommes en 1952 et par 68,4 % trois ans plus tard. Celle de chefs costumiers est composée à 54,5 % d’hommes en 1952 et à 46,1 % en 1955.

Néanmoins, si l’on examine cette branche « beauté » uniquement dans son ensemble, on repère davantage de femmes. Les chiffres sont d’ailleurs sensiblement les mêmes dans les années 1960. Comme dix ans plus tôt, les places de perruquiers coiffeurs, de costumiers, de créateurs de costumes et de maquilleurs sont en majorité occupées par des femmes dans les années 1960.

Cependant, en 1962 et en 1967 on retrouve plus de femmes chefs de postes qu’une décennie auparavant. En 1962 par exemple, 31 femmes sont chefs maquilleuses, aux côtés de 40 hommes tandis 3 hommes et 3 femmes sont chefs costumiers cette année-ci. En 1967 il y a 26 femmes parmi les chefs maquilleurs tandis que 6 des 10 chefs costumiers sont des femmes. Ainsi, alors qu’il y avait 6 hommes pour 2 femmes chez les chefs costumiers, la tendance s’inverse complètement en 1967, année qui reconnaît 6 chefs costumières pour 2 hommes exerçant la même fonction. La part de femmes chez les chefs maquilleurs a quant à elle triplé en dix ans puisque l’on passe de 42 hommes et 11 femmes en 1952 à 40 hommes et 31 femmes en 1962. En effet, comme le démontre les graphiques n°17 et n°18 ci-dessus, il y a en 1967 trois fois plus de chefs costumières que de chefs costumiers et presque autant de femmes que d’hommes qui se présentent comme chefs maquilleurs.

Par conséquent, dans les années 1960 les hommes ne représentent plus que 53 % environ des chefs maquilleurs, contre plus de 70 % dix ans plus tôt, tandis qu’en moyenne seuls 25 % des chefs costumiers sont masculins alors qu’ils l’étaient à près de 50 % dans les années 1950. La tendance s’est donc inversée, notamment dans cette dernière fonction désormais pratiquée par une majorité de femmes.

Ensemble, tous ces techniciens représentent l’équipe « beauté » du film et en cette qualité sont souvent les premiers arrivés sur le plateau de tournage. Dès le petit matin en effet, et tout le long de la journée, ils sont ainsi au service des comédiens. Au gré des prises de vues et des retouches à faire, ils les conseillent, les écoutent et, parfois, deviennent leurs confidents. C’est en particulier le cas pour les coiffeurs et maquilleurs, toujours très proches des comédiens au sens propre comme au sens figuré. C’est pourquoi, comme nous avons pu le constater, ces deux fonctions restent dominées par les femmes au fil des années. On dit donc de ces professions qu’elles sont « féminines ». Féminines car elles requièrent certaines qualités habituellement attribuées au sexe faible et parce que, du coup, elles sont exercées par une majorité de femmes. Ces qualités que l’on juge propres aux femmes sont la douceur, la prévenance ou encore l’application. Comme pour le montage, les différentes étapes du maquillage ou de la coiffure sont considérées comme des travaux de petites mains, c’est pourquoi les femmes, agiles, attentives et patientes, seraient prédisposées à les effectuer.

Ainsi, encore une fois, les qualités supposées de l’un ou l’autre sexe sont mises en avant pour justifier son rôle et son importance dans une profession. Ce sont d’ailleurs ces mêmes capacités typiquement féminines qui sont avancées pour justifier le monopole des femmes dans les deux professions qui suivent : celles de scripte et d’habilleuse.

Les cas de la script-girl et de l’habilleuse

Nous l’avons remarqué, les différentes fonctions recensées dans les annuaires du cinéma sont toutes conjuguées au masculin. Il y a ainsi les cameramen, les chefs décorateurs, les maquilleurs ou bien les monteurs. Puis, à côté de ces hommes qui manipulent les caméras, qui décorent les plateaux de cinéma, maquillent les acteurs et réalisent le montage il y a les femmes qui s’occupent d’habiller les comédiens et celles chargées d’assurer le bon déroulement du tournage. Ce sont les habilleuses et les script- girls. Si ces deux professions sont énoncées au féminin, c’est qu’elles ont la particularité d’être exercées exclusivement par des femmes.

Les habilleuses

L’habilleuse assure l’habillage des acteurs et, avec le costumier, s’occupe du rangement et de l’entretien des costumes. Elle s’attèle ainsi à diverses tâches comme le nettoyage et le repassage des vêtements et peut être amenée à les modifier et les ajuster, réalisant pour se faire de petits travaux de couture.

La profession est ici formulée au féminin dans les annuaires car dans les années 1950 et 1960 elle n’est pratiquée que par des femmes. En effet, comme on le voit sur le graphique n°19 ci-dessous, on recense respectivement 89, 100, 111 et 86 personnes se présentant comme « habilleuses » en 1952, 1955, 1962 et 1967. Parmi elles, et hormis quelques personnes dont le sexe reste inconnu car leurs prénoms ne sont pas mentionnés dans les annuaires, nous ne repérons aucun homme.

Graphique n°19 – Répartition des « habilleuses » par année
Répartition des « habilleuses » par année

La raison pour laquelle cette profession attire l’un des deux sexes et repousse l’autre est à priori la même : les petits travaux à accomplir sont « féminins ». Effectivement, force est de constater que dans l’espace domestique la couture, la lessive et le repassage sont habituellement réservées aux femmes. Cette pratique est reproduite sur les plateaux de cinéma où l’on ne rencontre aucun « habilleur ».

En outre, si les habilleuses sont toutes des femmes, c’est également car leur fonction première consiste à habiller les comédiens…mais également à les déshabiller. Or, il semblerait que les actrices soient plus à l’aise face à une personne du même sexe qu’elle. Comme le maquilleur ou le coiffeur, l’habilleuse est au service des comédiens mais contrairement à ses confrères elle entrevoit leur intimité corporelle. Elle ne perçoit pas que des fragments de peau ou de cheveux mais un corps tout entier. Ainsi, cette intimité rend parfois difficile, voire impossible, le travail entre hommes et femmes dans ce domaine, notamment du côté des actrices qui, souvent plus sensibles et pudiques que leurs partenaires masculins, se sentent rassurées aux côtés d’autres femmes. C’est en tout cas ce qu’observe Camille Gaudy qui affirme après avoir recueilli plusieurs témoignages qu’aux yeux de l’équipe de tournage, les habilleuses sont « des femmes protégeant l’intimité (les secrets) de l’actrice128 ». Ainsi, si une actrice peut se dénuder devant les caméras, elle protège au contraire son intimité, ses secrets, une fois les projecteurs éteints.

Les script-girls

Si le métier d’habilleuse a toujours existé, celui de scripte n’est apparu qu’avec le parlant. Avant cela, à l’époque du muet, la scripte était une simple secrétaire à qui l’on demandait de prendre le courrier et les rendez-vous du metteur en scène. Elle était au service de ce dernier plus qu’au service du film. Puis, comme l’explique Sylvette Baudrot129, de fil en aiguille et au fil des tournages, les missions de cette secrétaire se diversifient. Bientôt, elle a pour rôle de relever sur papier toutes les prises de vues tournées afin que la personne en charge du montage puisse s’y référer si besoin est. C’est finalement avec l’avènement du cinéma parlant que la secrétaire devient plus qu’une simple assistante. Dès lors, elle établit des rapports journaliers dans lesquels elle note tout ce qui se passe pendant le tournage, aussi bien par rapport à l’image qu’au son. Elle doit mentionner tous les détails techniques et changements de dialogues. Depuis, « le rôle de la script girl est terriblement important » dixit Claude Chabrol. Dans son livre Comment faire un film, ce dernier précise qu’en plus d’établir le pré minutage du film et des scènes avant le tournage, la script girl doit connaître le scénario et, à travers sa lecture, comprendre les intentions du metteur en scène. Mais, rajoute-t-il, « sa tâche la plus compliquée est d’assurer la continuité sur le plateau130 ».

La scripte est en effet responsable de la continuité du film, c’est-à-dire qu’elle fait attention à ce que chaque plans soit tourné conformément aux souhaits du réalisateur et veille au bon enchaînement des raccords entre ces plans. Car les scènes d’un film sont rarement filmées dans l’ordre et deux scènes qui se succèdent à l’écran sont couramment tournées à plusieurs jours d’intervalle. Il incombe de fait à la scripte de surveiller chaque détails -objets du décor, vêtements des acteurs, éclairage- afin qu’ils soient les mêmes d’un plan à l’autre. Ainsi, lorsqu’un acteur allume une cigarette lors d’une scène mais oublie de l’avoir en main dans la suivante elle doit le lui signaler. De la même manière, si une actrice vient jouer une scène coiffée d’une queue de cheval et qu’elle ne revient que deux semaines plus tard pour tourner la suite les cheveux détachés, les coiffeurs demanderont conseil à la scripte, qui sera capable grâce à ses notes de les informer sur la bonne coupe de cheveux à réaliser.

Ces détails peuvent sembler anodins mais il est très important d’y faire attention pour que l’enchaînement des plans et la crédibilité de l’histoire ne soient pas remis en cause. C’est pourquoi, constamment attentive, la script-girl note tout ! Ci-dessous, une photographie présente une des pages du rapport de la scripte Suzanne Schiffman pour le film Pierrot le fou de Jean-Luc Godard (1965).

Rapport de script de Suzanne Schiffman pour Pierrot le fou
Rapport de script de Suzanne Schiffman pour Pierrot le fou
Source : BIFI – Les Archives de script de Suzanne Schiffman : Godard au travail dans Pierrot le Fou

Par Núria Aidelman, 2006. URL de l’article : http://www.bifi.fr/public/ap/article.php?id=15

Comme le démontre en partie la photographie, la script-girl relève une multitude d’informations, tel le contenu des scènes, y compris les petits détails cités plus haut, mais également des données purement techniques dans d’autres cahiers, comme la durée de chaque prise, le cadrage choisi ou le type d’éclairage employé. Elle gère par ailleurs le métrage de pellicule utilisé, mentionne les incidents survenus sur le plateau à la production via un rapport surnommé le « mouchard » et note l’heure de début et de fin de tournage. C’est pourquoi, comme l’affirme Marie-Thérèse Cléris131, la scripte joue un rôle à la fois technique, administratif et artistique.

Comme le démontre le graphique n°20 ci-dessous, en 1952, 1955, 1962 et 1967, les scriptes sont toutes des femmes, ce qui explique qu’elles sont présentées en tant que « script-girls » dans les annuaires. Elles sont par ailleurs de plus en nombreuses à se prétendre scriptes. Alors qu’elles sont en moyenne 80 en 1952 et en 1955, on en dénombre ainsi environ 120 chaque année pour la décennie suivante.

Graphique n°20 – Répartition des « script-girls » par année
Répartition des « script-girls » par année

Le fait que ce métier trouve son origine dans celui de secrétaire explique en partie qu’il ne soit exercé que par des femmes, durant l’époque qui nous intéresse en tout cas. Néanmoins, pendant cette période justement la scripte n’est pas qu’une secrétaire, elle doit faire preuve de sens artistique, maîtriser certaines connaissances techniques et connaître le langage cinématographique. Ses attributions ont évolué et se sont diversifiées et pourtant la profession en elle-même ne se masculinise pas comme le prouvent les chiffres cités plus haut.

Elle reste féminine car les fonctions de la scripte, en dépit de leurs évolutions, exigent certaines qualités dont les femmes seraient naturellement dotées. Tout le monde s’accorde en effet pour dire que plusieurs aptitudes proprement féminines sont nécessaires pour exercer la fonction de scripte, telles les capacités de mémorisation, d’attention, d’observation ou d’organisation. Charles Ford affirme ainsi par exemple que « dans ce domaine où la faculté d’observation et la mémoire jouent un rôle primordial, la supériorité de la femme s’est révélée inattaquable132 » tandis que dans La scripte-girl133

Sylvette Baudrot parle tour à tour de la scripte comme de « la mémoire ambulante du film », « sa sage-femme », une « roue de secours », « le fil d’Ariane », le « bureau des renseignements » mais aussi « l’oreille attentive du metteur en scène ». A travers ces expressions, on se rend compte que la scripte représente non seulement la mémoire du tournage, elle est celle chez qui chacun peut venir se renseigner, mais elle incarne en outre une conseillère, une confidente. Dotée de multiples qualités, dont certainement la patience, la scripte veille sur son équipe, comme le témoigne l’une d’entre elles, Many Barthod : « La scripte, c’est la femme de l’équipe. On l’aime généralement douce et sympa, il y a des équipes où on l’aime rigolote, d’autres, sérieuse. […] Souvent, c’est une mère pour le metteur en scène. C’est un peu la gardienne du plateau, la vestale, la gardienne du foyer134 ».

En ce sens, on se rend compte que les fonctions de la scripte n’ont pas qu’un caractère technique et dépassent la simple prise de note. Considérée comme une « mère », elle a en tant que telle d’autres missions, elle se charge de comprendre, de supporter et de conseiller le metteur en scène et les techniciens. C’est sans doute car il faut de temps à autres materner ses collègues que la scripte ne se décline pas au masculin et qu’elle demeure, en tout cas sur les années étudiées, « la femme de l’équipe ».

Les métiers de l’administration et le cas de la secrétaire de production

Pendant le tournage d’un film, quelques personnes sont chargées d’assurer son bon fonctionnement. Pour cela, elles établissent les plannings, cherchent à satisfaire les besoins en matériel ou en personnel de chacun et gèrent l’enveloppe budgétaire prévue par le producteur. Ces personnes sont présentées dans le graphique n°21 et hormis les secrétaires de productions qui sont quasiment toutes des femmes, les autres fonctions sont en majorité occupées par des hommes.

Graphique n°21 – Répartition des sexes par année et par fonction parmi les métiers de l’administration
Répartition des sexes par année et par fonction parmi les métiers de l’administration

Le directeur de production a un poste très important dans la mesure où il n’est autre que le représentant du producteur sur les plateaux de tournage. Le producteur établit en effet avec lui un budget définitif pour le film puis lui délègue ensuite sa gestion. Il est alors chargé d’administrer les différentes phases de la création du film, de la réalisation à la postproduction. Ce poste est en majorité occupé par des hommes puisque comme on le voit sur le graphique, en 1952 et en 1955 seuls 4 % et 3 % des directeurs de productions sont des femmes. Cette proportion est à peine plus élevée en 1962 et 1967, où elle tourne autour de 7,4 %. En outre, on peut également remarquer que le taux de femmes est à peu près similaire chez les régisseurs mais est ceci dit beaucoup plus haut chez les administrateurs de production.

L’administrateur de production est chargé « d’optimiser l’utilisation des moyens technico-financiers mis à la disposition des responsables d’une production135 ». Il gère ainsi le budget alloué par le directeur de production et le subdivise afin que puissent être couvertes toutes les dépenses liées à l’achat et la location du matériel, à la rémunération de toute l’équipe ou aux indemnités de tournage tels la cantine et les déplacements. Il est secondé du régisseur général qui s’occupe quant à lui de l’organisation matérielle et logistique du tournage. En ce sens, le régisseur doit répondre à toutes les demandes engendrées par la réalisation du film tout en surveillant le coût de chaque dépense. Il se charge ainsi de trouver un hébergement pour l’équipe ou un moyen de transport pour les comédiens, mais fait également signer les demandes d’autorisation de tournages et s’occupe de la location et de la restitution du matériel technique. Assisté du régisseur adjoint, il règle les problèmes d’intendance tout au long du tournage et s’assure par ailleurs que ce dernier se déroule conformément au planning établi par la production.

En 1952 et 1955, à peine 6,4 % et 13,8 % de femmes se présentent en tant qu’administratrices de production. Elles sont par contre beaucoup plus nombreuses en 1962 et 1967 puisqu’elles sont alors 22,5 % puis 29,4 %. On retrouve une augmentation du même type chez les régisseurs généraux dont la part de femmes passe de 5,7 % en 1952 à près de 13 % en 1967, tout comme chez les régisseurs adjoints qui comptent 14 % de femmes en 1967 contre de moins de 5 % dans les années 1950.

Ainsi, bien que ces fonctions d’administration et de logistique attirent beaucoup plus d’hommes que de femmes, on se rend compte que ces dernières sont tout de même de plus en plus nombreuses à s’y aventurer à partir de 1962. Le secrétariat au contraire est un domaine féminin et il le reste, comme le prouvent les chiffres du graphique n°21.

Au cinéma, la secrétaire de production, collaboratrice directe des directeurs et administrateurs de production, assiste ces derniers dans leur travail administratif. Elle prépare à ce titre les contrats des différents techniciens et comédiens, rédige les aides de financement et établit chaque jour la feuille de service sur laquelle figure le plan de travail de la journée de tournage prévue le lendemain. Elle gère également les rendez-vous et communique les disponibilités des comédiens. Ces diverses fonctions sont quasiment toujours effectuées par des femmes, car comme le montre le graphique très peu d’hommes s’inscrivent en tant que secrétaires dans les annuaires professionnels. En 1952, ils sont ainsi 8 pour 100 femmes, puis 6 en 1955 et 1962 contre 137 et 187 femmes. Cinq ans plus tard, en 1967, je n’ai pu relever aucune secrétaire car il manquait quelques pages dans l’annuaire que j’avais en ma possession. Les pages absentes étaient celles qui regroupaient les secrétaires de production. Néanmoins, grâce aux données recueillies par les trois autres éditions consultées, on peut se rendre compte que le nombre de secrétaires féminines augmente au fil des ans tandis que la quantité d’hommes diminue. Cette dernière passe en effet de 0,9 % en 1952 à 0,72 % trois ans plus tard pour finir à 0,53 % en 1962.

Le métier de secrétaire n’a pourtant pas toujours été féminin. Au XIXème siècle par exemple, il est surtout exercé par des hommes considérés comme érudits et dont les connaissances en lecture et en écriture étaient mises au service des grands patrons. Puis il se féminise avec la popularisation de la sténodactylographie, l’invention du téléphone et l’arrivée des machines à écrire. Les femmes, agiles, rapides, font preuve d’une grande dextérité sur ces appareils et prouvent leur aptitude à écrire très rapidement. Au départ, elles sont donc employées à retranscrire par écrit les propos oraux de leurs patrons à l’aide d’abréviations. Puis, petit à petit, elles sont amenées à prendre des initiatives, on les invite à rédiger elles mêmes des courriers ou des contrats sans forcément reprendre les mots de leurs supérieurs et on leur demande de répondre au téléphone. On adopte dès lors les femmes pour leur douce voix. La féminisation de cette profession s’accélère et au début du XXème siècle la majorité des postes de secrétaires sont occupés par des femmes.

Le métier de secrétaire de production, tout comme celui de script-girl qui trouve ses origines dans celui de « secrétaire de plateau », séduit donc davantage les femmes que leurs homologues masculins.

L’équipe administrative présente pendant le tournage jongle entre les souhaits de chacun et les directives du producteur qu’elle représente. Comme nous l’avons vu, elle veille à ce que règne une bonne harmonie sur les plateaux en gérant les horaires de travail et les emplois du temps des uns et des autres mais, surtout, elle est chargée d’établir un équilibre financier entre les diverses dépenses occasionnées et le budget octroyé. La mission de l’administrateur de production, du directeur de production et des régisseurs est donc de collaborer pour trouver, ensemble, les ressources correspondant aux besoins et ce à moindre coût.

Tous évoluent donc entre les chiffres et les factures, dans un domaine où l’argent est le maître mot. Ils doivent négocier, calculer et superviser. Or, selon l’opinion commune les femmes seraient plus littéraires et les hommes plus scientifiques, portés sur les chiffres. Il n’est donc pas étonnant de constater que les premières sont secrétaires lorsque les seconds sont comptables et trésoriers.

Lire le mémoire complet ==> (Etude jurisprudentielle et statistique de la sinistralité des Géomètres-Experts)
Mémoire de travail de fin d’études en vue de l’obtention du Diplôme d’Ingénieur de l’ESGT
Conservatoire National des Arts et Métiers – Ecole Supérieure des Géomètres et Topographes
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121 Claude Chabrol, Comment faire un film, op.cit., p.57.
122 Camille Gaudy, « « Etre une femme » sur un plateau de tournage », Ethnologie française 2008/1 – Tome XXXVIII, p.110.
123 Paule Lejeune, Le cinéma des femmes, op.cit., p.9.
124 Ibid.
125 Brigitte Rollet, « Femmes cinéaste en France : l’après-mai 68 », Clio, numéro 10-1999, mis en ligne le 22 mai 2006. URL : http://clio.revues.org/index266.html.
126 Ibid.
127 Claude Chabrol, Comment faire un film, op.cit., p.77.
128 Camille Gaudy, « « Etre une femme » sur un plateau de tournage », Ethnologie française 2008/1 – Tome XXXVIII, p.111.
129 Sylvette Baudrot Savlini, La scripte-girl, Collection Cinéma/Vidéo, Paris, FEMIS, 1989.
130 Claude Chabrol, Comment faire un film, op.cit., p.62.
131 Cléris Marie-Thérèse, La scripte, Paris, Institut des hautes études cinématographiques, 1975.
132 Charles Ford, Femmes cinéastes ou le triomphe de la volonté, op.cit., p.7.
133 Sylvette Baudrot Savlini, La scripte-girl, op.cit.
134 Many Barthod citée par Paule Lejeune dans Le cinéma des femmes, op.cit., p.13.
135 Jean-Pierre Fougea, Les 250 métiers du cinéma de la télévision et des nouvelles technologies et les formations qui y conduisent, Paris, Dixit, 1998, p.22.