Partenariat entre l’école et l’entreprise : Possibilités et obstacles

By 5 July 2012

Possibilités et obstacles dans l’établissement du partenariat entre l’école et l’entreprise – Quatrième chapitre :

Comme nous l’avons déjà signalé, la formation professionnelle en apprentissage demande une concertation d’intérêts de la part des différents acteurs institutionnels. Pour que le partenariat entre ces diverses institutions ait des chances de réussir, il faut que les objectifs communs soient acceptés autant par les institutions elles-mêmes que par les agents qui les représentent. L’autonomie des institutions et des agents lors de négociations est aussi condition indispensable.

Les deux acteurs institutionnels prenant part à la formation professionnelle en apprentissage sont l’Etat, au travers du Ministère de l’Education et du Ministère du Travail et de la Promotion Sociale, et l’Entreprise, représentée par les Associations professionnelles et la Chambre de Commerce et de l’industrie. Nous allons analyser ci-après la position de ces institutions et de leurs agents respectifs (enseignants et entrepreneurs) face à la problématique de l’enfant qui travaille, leur opinion sur la participation de l’entreprise dans la formation, et les possibilités de négociations de ces éventuels partenaires.

I. Les pouvoirs publics
1. Le Ministère de l’Éducation

Dans le but d’améliorer la qualité de l’éducation péruvienne, la R.M. N° 016-96-ED relative aux normes de gestion et de développement des activités dans les centres et programmes éducatifs, donne aux Directeurs des établissements éducatifs des pouvoirs de décisions concernant la gestion des ressources humaines et financières leur permettant de mieux conduire les enseignants, les élèves et les parents. Afin d’encourager et de développer la participation des directeurs dans la gestion éducative ainsi que de promouvoir la formation continue des enseignants, la DIRELL a créé le Cercle de qualité éducative (CIRCE). Le CIRCE organise l’action des directeurs d’établissements scolaires publics d’une même aire géographique pour échanger et systématiser les expériences et les connaissances et pour en acquérir de nouvelles afin d’améliorer les processus de gestion, administratif et pédagogique, des centres éducatifs. L’organisation, les niveaux d’exécution et les domaines de travail des CIRCES sont présentés dans les schémas 1 et 2 ci-dessous :

Schéma 1 : Organisation et niveaux d’exécution des CIRCEs.
Organisation et niveaux d’exécution des CIRCEs

Schéma 3 : Domaine de travail des CIRCEs
Domaine de travail des CIRCEs

Le Ministère de l’Éducation établit les normes des plans d’études et des programmes de base mais, pour autant qu’ils maintiennent les objectifs et contenus éducatifs minimums, autorise les établissements éducatifs à regrouper ou globaliser les contenus voisins. Cette disposition rentre dans le cadre de la diversification des programmes pour une meilleure adaptation à la réalité locale et régionale. Ainsi, les centres éducatifs pourraient consacrer jusqu’à un tiers des programmes à des cours, des contenus additionnels, des projets, ou des ateliers qui seront évalués et certifiés de la même manière que les cours obligatoires, à la fin de l’année scolaire. Une copie du programme de ces activités devra être présentée à l’autorité compétente du Ministère. La durée des études est aussi flexible et s’adapte aux caractéristiques géographiques, économico-productives et sociales de chaque région. Dans tous les cas, l’année scolaire devra avoir une durée de 36 semaines effectives de cours.

Comme nous l’avons déjà expliqué, la nouvelle structure du système éducatif péruvien vise à favoriser l’enseignement général et à reléguer l’enseignement technique au second plan. Le changement d’orientation du système scolaire a éliminé les deux heures hebdomadaires de cours de formation professionnelle impartis dans les établissements d’enseignement secondaire général; de ce fait, les équipements des ces écoles ont été pratiquement abandonnés. Selon le spécialiste en pédagogie du ministère de l’éducation interrogé, si ces machines étaient utilisées de manière productive, cela permettrait de contribuer au financement des écoles. Cependant, cette alternative n’est pas envisageable par le conflit d’intérêts que cette disposition peut comporter.

De plus, d’après le spécialiste, les écoles secondaires à variante technique disposent aussi d’ateliers de production entièrement équipés qui ne sont pas utilisés ni exploités correctement. L’enseignement dans les ateliers de formation, censé être pratique, est fondamentalement théorique car les enseignants ne savent souvent même pas employer les machines mises à leur disposition. Ceci met en évidence le problème du manque de formation et de qualification des enseignants. D’autre part, le manque de places de stage dans les entreprises font que les examens de fin d’études sont uniquement théoriques, les élèves n’ayant pas l’occasion de confronter les connaissances de leur apprentissage à des situations réelles.

En ce qui concerne la participation de l’entreprise à la formation, le spécialiste en pédagogie affirme que les entreprises se limitent à une contribution financière et qu’elles ne sont pas prêtes à accueillir les jeunes en formation dans leur sein :
– « Le secteur des entreprises est complètement fermé, même aux visites par des groupes d’élèves, qui sont en général refusées ».

Les entrepreneurs ne réalisent pas que la participation des stagiaires dans les activités productrices, même si elle est limitée, peut se traduire en bénéfices pour l’entreprise; ils tiennent plutôt compte du coût, mesuré en perte de temps, que la formation implique. D’après le spécialiste, il faut que l’entrepreneur prenne conscience du besoin et du bénéfice de former les jeunes dans les entreprises, soit en qualité de stagiaires, soit comme apprentis.

Le Ministère de l’éducation, avec l’appui financier de l’AECI, a mis en place récemment le programme de formation professionnelle PASE. Il s’agit d’un programme pilote de formation professionnelle adressé aux jeunes âgés de 15 à 29 ans qui n’ont pas fini la scolarité obligatoire. Il a comme objectif de faciliter l’insertion des jeunes dans le marché du travail sans qu’ils quittent leur lieu d’origine. La formation, divisée en modules, a une durée de 4 ans. Les cours sont dispensés dans les Centres de formation (CEFOP) qui possèdent l’infrastructure et l’équipement pour s’autofinancer en tant que micro entreprise; certains des CEFOPs profitent des installations et des équipements des anciennes écoles polytechniques. Le certificat de fin d’études n’est pas délivré directement par le Ministère de l’éducation mais par une institution intermédiaire. La généralisation de ce programme dépendra de l’adaptation à l’environnement socioéconomique de la région.

Pour le codirecteur du programme PASE, le marché du travail présente une structure pyramidale : au sommet se trouvent les professionnels ayant suivi des études supérieures à l’université, ceci correspondant environ 6% de la PEA; puis on trouve les techniciens et professionnels de niveau moyen formés dans les IST et les CEO, couvrant environ 14% de la PEA; enfin, la base de la pyramide, qui constitue 80% de la PEA, regroupe les ouvriers pour lesquels il n’y a pas d’offre de formation officielle. L’apprentissage se fait de manière empirique. Dans cette dernière catégorie, on retrouve aussi une grande partie des petits et moyens entrepreneurs informels. Cette absence de formation est à l’origine du dysfonctionnement du système éducatif :
– « Si la formation ne répond pas à la demande de main d’œuvre du marché, on forme pour le chômage ou le sous-emploi ».

Il affirme également que le système économique régional n’a pas la capacité d’accueillir des apprentis car il n’y a qu’un nombre très réduit d’entreprises capables d’assurer la formation dans des conditions appropriées. Les petites et moyennes entreprises n’ont qu’un bas niveau de technologie et la diversification des activités productives est limitée. C’est la raison pour laquelle, les PME ne peuvent pas garantir un programme complet de formation, pas même en développant le programme d’apprentissage dans plusieurs entreprises :
– « Dès qu’on voit qu’une affaire marche, tous veulent faire la même chose, on ne cherche pas la complémentarité de la production ».

De plus, les petits et moyens entrepreneurs, ayant pour la plupart appris le métier de manière empirique, peuvent transmettre aux apprentis de mauvaises techniques. Selon le coordinateur du programme, ceux-ci sont les principaux obstacles à la mise en place d’un programme de formation professionnelle de type dual.

Quant aux programmes de formation pour des enfants de moins de 15 ans qui travaillent, il n’en existe aucun. La nouvelle loi éducative ne tient absolument pas compte de l’existence d’enfants qui travaillent car, d’après la loi de protection des mineurs, les enfants ne doivent pas travailler. L’expérience de travail de ces enfants et les savoirs faire acquis (dans les ateliers clandestins de fabrication de chaussures, par exemple) ne sont ni reconnus ni validés. Un seul programme de formation en tourisme pour les enfants cireurs, mis en place par la Police Nationale en coordination avec le ministère de l’éducation et la DEMUNA a connu un relatif succès pendant quelque temps; cependant, cette initiative n’a pas continué après le départ du coordinateur, par manque de planification et d’intérêt.

Les enseignants

Pour 16 enseignants interrogés, l’entreprise devrait participer à la formation professionnelle des jeunes. Cette participation pouvant se réaliser à travers diverses actions : accords pour offrir aux meilleurs élèves la possibilité de faire des stages en entreprise et de suivre une formation à l’étranger, garantie d’embauche des stagiaires après leur formation pratique, apports économiques pour améliorer les équipements techniques des écoles (dans le but qu’elles soient mieux adaptées aux besoins des entreprises), mise à disposition des élèves l’infrastructure des entreprises pour appuyer l’enseignement en technologie, intervention plus active dans la formation et le financement de la formation, organisation d’ateliers de formation en entreprise. Enfin les entreprises doivent faire connaître leurs besoins de qualification.

Cependant 4 enseignants, tous du secondaire général, affirment que l’éducation et la formation des jeunes n’est pas le rôle des entreprises.

Tableau N°1 : Opinion sur la participation de l’entreprise dans la formation
Opinion sur la participation de l’entreprise dans la formation

En ce qui concerne le type de collaboration à établir entre l’entreprise et l’école, 13 enseignants estiment que l’entreprise et l’école devraient travailler de manière coordonnée, dans une même structure et avec les mêmes objectifs; ainsi, la formation dispensée à l’école répondrait au besoin de main d’œuvre qualifiée des entreprises.

Quant au travail des enfants, tous les enseignants confirment qu’ils ont des enfants qui travaillent dans leur classe. Cependant, aucun ne pratique une pédagogie différenciée car ils n’en connaissent aucune. Au cours de leur formation, ils n’ont suivi aucun cours concernant la problématique des enfants travailleurs et la manière dont il faut réagir face à cette situation dans leur pratique professionnelle. Ils déclarent avoir détecté les cas des enfants qui travaillent soit par les paroles des enfants eux-mêmes, ou par celles de leurs copains d’école, soit car ils les ont vu dans leur lieu de travail. Seul un enseignant sur vingt déclare l’avoir appris par le tutorat de l’école.

Pour 14 enseignants les enfants ne devraient pas travailler. Pour 10, le travail est négatif pour le développement de l’enfant. Toutefois, 17 enseignants estiment que les enfants devraient se former au travail dès leur plus jeune âge. D’après eux, les activités ne portant pas préjudice au développement de l’enfant sont: tout ce qui concerne la vente, les travaux manuels, les travaux artisanaux, le ménage.

En ce qui concerne la loi sur le travail des enfants, 16 sont d’accord avec les dispositions prises car elles permettent de contrôler la main d’œuvre bon marché et l’exploitation des enfants; tandis que 4 considèrent que la loi ne s’adapte pas à la réalité du pays.

2. Le Ministère du Travail et de la Promotion Sociale

Le Ministère du Travail est l’institution chargée de délivrer les permis de travail des jeunes. En tenant compte de la législation péruvienne, pour certains types de travaux, cette autorisation peut être accordée aux enfants à partir de 12 ans. Ceci va changer car, d’après la nouvelle loi, l’âge minimum d’entrée au travail sera de 15 ans.

Le contrat de travail rédigé par l’entreprise engageant l’enfant est signé par l’entrepreneur et l’enfant doit stipuler le nombre d’heures et les horaires de travail, ainsi que le salaire accordé au jeune travailleur. D’après l’art. 63 du Code de l’enfant et de l’adolescent concernant le travail des mineurs (voir annexe n° 7), l’institution qui délivre le permis de travail doit remplir un livret avec les données personnelles de l’adolescent travailleur, la nature de l’activité qu’il réalise dans le centre de travail, l’école où il est inscrit, les horaires d’études et les horaires de travail. Cependant, après la signature du contrat, le ministère ne fait pas de contrôles réguliers pour vérifier si les conditions du contrat sont respectées et si les horaires de travail (qui peuvent être modifiées) permettent à l’enfant de continuer à fréquenter l’école. Son action se limite à réaliser une seule inspection, et les entrepreneurs peuvent tout à fait s’arranger pour que tout semble en accord avec les conditions stipulées. Ainsi, les heures de travail sont fixées par la loi selon l’âge des enfants toutefois, en absence de contrôles systématiques, dans la pratique, l’enfant peut dépasser les heures autorisées.

Le Ministère délivre des autorisations de travail uniquement aux entreprises formelles. Pour les encourager à demander les autorisations de travail pour des mineurs et ainsi éviter une possible situation irrégulière, le Ministère fait parvenir régulièrement aux entreprises des brochures contenant les conditions de recrutement des adolescents et la démarche à suivre. Lorsqu’on trouve un enfant travaillant sans autorisation, l’entreprise n’est pas pénalisée mais invitée à régulariser la situation de l’enfant. Selon l’article 51 du code précité, le travail domestique et le travail familial non rémunéré sont aussi « protégés » par la loi, cependant, les entreprises familiales ne sont contraintes ni de déclarer le travail de leurs enfants ou d’autres membres mineurs de la famille, ni de demander de permis de travail pour ceux-ci.

Le Ministère met aussi à disposition du grand public des dépliants et brochures informatives qui sont disponibles dans ses bureaux, car il ne dispose pas des ressources financières nécessaires pour les distribuer aux écoles ou à d’autres institutions publiques plus proches de la population concernée. Ainsi, pour apprendre leurs droits, les parents ou les enfants eux-mêmes, devraient se rendre personnellement dans les bureaux du Ministère.

D’après le Chef d’inspection d’hygiène et de sécurité professionnelle de la Direction Régionale du Travail, les déficiences du service d’inspection ont pour origine le manque de ressources économiques et humaines. De plus, d’après lui, certains contrôles devraient être réalisés par la DEMUNA car elle dispose d’effectifs plus larges et de bureaux dans chaque municipalité et dans les Conseils des districts et régions. Son action devrait donc être plus efficace.

Malgré le besoin reconnu de coordonner les actions avec la DEMUNA pour surveiller les conditions dans lesquelles les enfants travaillent, il n’y a aucun accord entre ces deux institutions. Le chef d’inspection affirme que cela vient du manque d’initiative des deux parties pour élaborer des projets communs.

Quant à la formation, le Ministère du Travail participe à la formation professionnelle des jeunes à travers le programme PROJOVEN. Ce programme s’adresse uniquement aux jeunes de 16 à 24 ans n’ayant pas fini leur scolarité obligatoire (ou, au maximum, ayant fini le secondaire) et provenant des secteurs plus défavorisés de la population. PROJOVEN est un programme temporaire qui cherche à établir les bases d’une collaboration permanente entre les écoles de formation et les entreprises, cependant il est mis en œuvre sans la participation du Ministère de l’Éducation. Ainsi, par exemple, les certificats de fin d’études sont délivrés par le Ministère du Travail. Même si le projet a été créé par un des ministres de l’éducation, le Ministère ne participe pas au déroulement de celui-ci.

Pour le Coordinateur général du PROJOVEN-Trujillo, les trois acteurs concernés dans ce programme en retirent profit. Tout d’abord, les apprentis ont bien évidemment la possibilité de suivre une formation tout en étant rémunérés, et après leur stage, de se faire engager par l’entreprise formatrice. Quant aux écoles, elles ont la possibilité d’avoir des clients au niveau de leur offre de formation (les élèves) et de leur produit (les entreprises), d’adapter leurs programmes aux besoins spécifiques des entreprises contactées, et de promouvoir l’image de l’école. Enfin, les entreprises peuvent compter sur des écoles qui forment une main d’œuvre adaptée à leur besoin de qualification.

Lire le mémoire complet ==> (La formation professionnelle duale comme alternative éducative pour les enfants péruviens qui travaillent )
Mémoire de licence
Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education