Le don désintéressé est-il possible ? La cité du don 

By 13 July 2012

2. Le don désintéressé est-il possible ?

Dans la tradition chrétienne et dans la morale stoïcienne, outre le don qui crée le lien de dette et le don qui le rompt, il existe un don libre de toute équivalence et de toute obligation de retour. Chez les stoïciens c’est le don de celui qui « ne sait pour ainsi dire même plus ce qu’il fait ; il est semblable à la vigne qui porte du raisin et ne réclame rien de plus que la production de son propre fruit ». Pour Marc-Aurèle, c’est un type de don supérieur à ceux qui engagent un lien de dette.

Au départ de prémisses totalement différentes, la morale chrétienne asserte elle aussi l’existence de ce type de don unilatéral. Il est non pas indifférent (comme chez Marc-Aurèle), mais désintéressé. Alors que les stoïciens l’entendent comme totalement indépendant de l’intérêt qu’il suscite auprès de son destinataire, les chrétiens au contraire se réjouissent de leurs propres bienfaits et ne sont indifférents qu’à la question de savoir si ce bien leur sera ou ne leur sera pas rendu. C’est, pour eux, un acte sacrificiel.

La base commune de ses deux idées somme toute fort différentes c’est le fait que ‘tout ce qui est’ est un don qui doit être rendu. Finalement il serait acceptable d’identifier ce troisième type de don à un acte qui consiste – non pas à creuser ou à combler une dette particulière mais – à combler une dette de vie. Puisque cette dette immense ne se comble jamais, celui qui s’attache à la combler n’attend rien en contrepartie ; il preste des dons que Jetté qualifie d’unilatéraux.

Contrairement à ce qu’affirme Jetté, ce type de don correspond non pas à un Agapè mais à un Eros. L’Agapé (amour maternel et divin) est un acte qui par nature – et au même titre que la violence – se fait sans jamais devoir être justifié ou motivé par quoique ce soit. Il est donc parfaitement normal de l’exclure de la liste des régimes en justice. En d’autres mots, puisqu’il est à lui-même son propre sens, il se passe de tout autre sens. Et il ne peut donc à aucun prix être choisi comme principe de juste coopération sociale. Jetté reconnaît d’ailleurs lui-même que …

« (…) pour assister à l’émergence d’une société fondée sur un tel état, tous les individus devraient manifester le même détachement de soi, le même désintérêt pour le calcul, ce qui n’est de toute évidence pas réalisable (ni même peut-être souhaitable) ».

En revanche l’élan qui tire l’individu vers le principe supérieur commun de la cité inspirée est un Eros, un amour marqué (et justifié) par le manque, la privation. C’est ce concept-là qui permet de comprendre le don unilatéral. L’individu qui fait don de soi dans un service d’aide aux personnes fait ce qu’il fait parce qu’il se sent peu ou prou redevable et responsable de l’entièreté ce qui lui a été donné (cf. note de bas de page n°143). Les grandeurs dont il dispose ne sont pas tant des possessions qu’il peut léguer en contrepartie d’une reconnaissance de dette, mais des moyens de racheter la dette de vie dont il reconnaît être le débiteur. Des auteurs comme Aglietta et Orléan estiment que la solidarité, l’unité, l’équilibre d’une société naît de cet acte de reconnaissance d’une dette de vie.

Le don de soi se justifie donc à l’aide de multiples principes de grandeur : il participe de la grammaire du monde inspiré en tant qu’il mu par un mouvement soustrait à la mesure. Il emprunte au monde domestique un souci à l’égard des relations sociales. En vertu du monde connexionniste et marchand, il noue des liens qu’il est toujours possible de désactiver et à réactiver. Et enfin, en vertu de la grammaire civique, il résulte de la prise de conscience d’une appartenance à un collectif. Contrairement aux principes du monde domestique il se fait sans contrainte. Contrairement aux principes des mondes marchand et industriel, il se passe de garanties et de mesures.

« Le SEL, si tu veux, le résultat de ce que produirait le SEL parmi tous ces mouvements ça serait un monde plus humain, fraternel, ou les gens auraient plus de respect de l’autre. Il y aurait une envie d’aller vers l’autre et de faire quelque chose pour l’autre en ayant bien sûr d’office des retours puisque ce serait un mouvement collectif… où chacun aurait envie d’aller vers l’autre. C’est pour ça que dans le sigle, tu vois des petites maisons qui… les images des petites maisons. Et l’idéologie, c’est-à-dire le but final ou en tout cas le but final par rapport à notre conscience actuelle, c’est déjà ce monde idéal dont on rêve… » [12. 378]

Lire le mémoire complet ==> (Etude d’un système d’échange de services sans argent)
Mémoire présenté en vue de l’obtention du grade de licencié en sociologie
Université Catholique de Louvain – Département des sciences politiques et Sociales

_______________________________

Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, livre V, 6

Cette pensée nécessite une brève explication. Les stoïciens affirment que – puisse qu’il n’existe aucune chose à laquelle on ne soit pas tenu de renoncer – il est nécessaire de soumettre chaque chose à l’examen et de déterminer si certaines de ces choses sont étrangères au Bien. Leur conclusion est que parmi ces choses – données pour un temps et toutes appelées à être rendues – il n’existe absolument aucun autre bien que le contrôle de son principe directeur et il n’existe de fait aucun autre mal que le fait de renoncer à le suivre. Autrement dit (pour reprendre la formule citée par Jetté), le bien de la vigne réside non pas dans le fait qu’elle porte ses propres fruits mais dans l’acte par lequel elle les produit. Lui ôter ses fruits n’est pour elle ni un bien ni un mal puisque son bien réside tout entier dans sa capacité d’en produire sans cesse de nouveaux.

C’est une logique dont rend bien compte la langue allemande : le verbe « avoir » dans l’expression « il y a », n’est pas Haben mais Geben (Es Gibt). Tout ce qui est est donné.

Ch. Jetté, op cit., p. 32

M. Aglietta & A. Orléan A., op cit., 1998