Les régimes providentiels dans les années 2000

By 23 May 2012

Les régimes providentiels dans les années 2000 – Chapitre 6 :

Les deux prochains chapitres sont consacrés à la présentation et à l’interprétation des résultats de nos analyses sur l’évolution des régimes providentiels du milieu des années 1980 jusque dans les années 2000. Nous avons choisi de présenter dans un premier temps la situation des régimes providentiels dans les années 2000, pour mettre en relief leur configuration au terme d’une période d’adaptation (plus ou moins achevée selon les cas) aux nouveaux risques que posent les sociétés post-industrielles. En procédant ainsi, nous pourrons plus aisément donner un sens au parcours évolutif duquel est tributaire leur situation actuelle. Le présent chapitre porte donc sur les éléments de structuration et de différenciation des régimes providentiels dans les années 2000 sur la base d’une cinquantaine d’indicateurs portant à la fois sur des catégories de dépenses publiques et des situations socio-économiques. Nous traiterons d’abord du nombre d’axes factoriels qui seront retenus pour notre analyse, à travers un examen de l’histogramme des valeurs propres généré par l’analyse factorielle des correspondances. Nous aborderons ensuite le positionnement des regroupements de pays sur chacun des axes de notre analyse, après quoi nous chercherons à mettre à l’épreuve la robustesse de ces regroupements au moyen de l’analyse de classification hiérarchique. Finalement, nous nous appliquerons à interpréter les axes factoriels de notre analyse en mettant en relief les variables ayant le plus contribué à leur construction. Les figures illustrant le positionnement des pays et des modalités de variables sur les facteurs de notre analyse se retrouvent à la fin du chapitre.

6.1 Le choix du nombre d’axes factoriels

La première décision qui se pose pour la mise à terme de notre analyse renvoie au nombre d’axes factoriels à retenir pour la construction de notre modèle. Pour orienter notre décision à cet égard, nous nous sommes d’abord tourné vers l’histogramme des valeurs propres généré par l’analyse factorielle des correspondances, qui permet de distinguer la variance expliquée par chaque axe factoriel. La figure ci-dessous révèle d’abord une décroissance importante de la variance expliquée entre le troisième et le quatrième facteur. En effet, les trois premiers axes rendent compte respectivement de 12,60%, 10,31% et 9,57% de la variance totale du modèle tandis que le quatrième affiche une variance de 7,89%. Sur la base de ces informations, nous pourrions être enclins à adopter une solution factorielle à trois axes. Toutefois, un examen des éléments constitutifs du troisième facteur révèle que les modalités significatives sur cet axe sont assez peu nombreuses comparativement aux deux premiers facteurs et que sa structure est en partie déterminée par des données manquantes. Pour ces raisons, nous avons choisi d’écarter le troisième axe factoriel de notre analyse parce qu’il met à notre disposition assez peu d’outils pour produire une interprétation cohérente de sa variance en regard de notre objet de recherche.

Au-delà des éléments techniques qui peuvent orienter notre décision quant au nombre d’axes à retenir, nous devons d’abord nous assurer que les axes qui seront intégrés à notre modèle soient interprétables. Nous avons donc choisis de nous en tenir aux deux premiers axes factoriels, qui rendent compte de 22,92% de la variance totale de notre modèle.

Figure 2 – Histogramme des valeurs propres dans les années 2000

Valeurpropre % de lavarianceexpliquée %cumulé
1 0,3958 12,60 12,60 ************************************************************************
2 0,3238 10,31 22,92 **********************************************************
3 0,3004 9,57 32,48 *****************************************************
4 0,2478 7,89 40,37 *******************************************
5 0,2186 6,96 47,33 *************************************
6 0,1834 5,84 53,17 ******************************
7 0,1736 5,53 58,70 ****************************
8 0,1720 5,48 64,18 ***************************
9 0,1451 4,62 68,80 **********************
10 0,1339 4,27 73,07 ********************
11 0,1331 4,24 77,31 *******************
12 0,1160 3,69 81,00 ****************
13 0,1098 3,50 84,50 ***************
14 0,0986 3,14 87,64 ************
15 0,0924 2,94 90,58 ***********
16 0,0885 2,82 93,40 **********
17 0,0735 2,34 95,74 *******
18 0,0681 2,17 97,91 ******
19 0,0656 2,09 100,00 ******

6.2 Le positionnement des pays sur les deux premiers axes factoriels

Les deux premiers axes factoriels de notre analyse permettent de discerner quatre ensembles relativement homogènes de pays : un regroupement de pays nordiques (Danemark, Finlande, Norvège et Suède), un regroupement de pays d’Europe continentale (Allemagne, Autriche, Belgique, France, Pays-Bas), un regroupement de pays anglo-saxons (Australie, Canada, Etats-Unis, Irlande et Royaume-Uni) auquel vient se greffer le Portugal et, finalement, un regroupement de pays d’Europe du Sud (Espagne, Grèce, Italie). La composition de ces ensembles correspond assez fidèlement à la classification quadripartite des régimes providentiels que nous avons proposé précédemment (régimes social-démocrate, conservateur, libéral et latin), à quelques exceptions près. À cet effet, il faut noter que le classement de la Suisse et de la Nouvelle-Zélande est plutôt singulier même si ces pays partagent un bon nombre de caractéristiques avec les regroupements conservateur et libéral respectivement.

Comme on peut le voir sur la figure suivante, le premier facteur de notre analyse (représenté à l’horizontale) oppose les pays nordiques à l’extrémité gauche aux pays d’Europe du Sud (Espagne, Grèce, Italie) ainsi qu’aux pays anglo-saxons (et le Portugal) à l’extrémité droite. Les pays anglo-saxons (et le Portugal) sont en fait plus près du centre de l’axe que les pays d’Europe du Sud. Quant aux pays d’Europe continentale, ils se situent légèrement à la gauche de l’axe et leur position est intermédiaire par rapport aux regroupements nordique et anglo-saxon. La position de la Nouvelle-Zélande et la Suisse sur ce premier axe est analogue à celle des pays d’Europe continentale. Le second facteur de notre analyse (représenté à la verticale) met en opposition d’une part les pays anglo-saxons (Nouvelle-Zélande comprise) à l’extrémité supérieure et, d’autre part, les pays d’Europe du Sud (à l’exception du Portugal) et d’Europe continentale à l’extrémité inférieure. Les pays nordiques, de même que la Suisse, gravitent autour du centre du deuxième axe, ce qui leur confère une position intermédiaire.

Figure 3 – Positionnement des pays sur les deux premiers axes factoriels dans les années 2000
Positionnement des pays sur les deux premiers axes factoriels dans les années 2000

6.3 Les regroupements de pays à l’épreuve de la classification hiérarchique

Avant de présenter plus en détail les axes factoriels de notre analyse, nous chercherons d’abord à mettre à l’épreuve les regroupements de pays qu’ils dégagent et ce, au moyen de l’analyse de classification hiérarchique. Pour tester la robustesse des regroupements de pays générés par notre analyse factorielle, nous avons recours à deux séries d’analyses de classification hiérarchique : une première sur l’ensemble des facteurs et une seconde seulement sur la base des deux premiers facteurs. Nous procédons ainsi pour évaluer dans quelle mesure les deux premiers axes de notre analyse peuvent être suffisants pour catégoriser et différencier les cas de notre analyse.

Les figures 3 et 4 rendent compte respectivement de la classification des pays sur l’ensemble des facteurs et sur les deux premiers facteurs. Un examen de ces deux figures permet de constater de fortes similitudes en regard du classement de pays qu’elles proposent. Dans les deux cas, la première subdivision de l’arbre permet de distinguer d’une part les pays d’Europe du Sud et les pays anglo-saxons et, d’autre part, les pays nordiques et d’Europe continentale. Dans les deux cas, la composition des regroupements de pays est sensiblement la même, à l’exception des Pays-Bas dont le classement est plus sensible au nombre d’axes factoriels retenus. Sur l’ensemble des facteurs, les Pays-Bas constituent un cluster à part entière qui affiche davantage d’affinités avec les pays nordiques qu’avec les pays d’Europe continentale. Lorsque classés sur les deux premiers facteurs, les Pays-Bas s’intègrent au regroupement d’Europe continentale. Mis à part les Pays-Bas, tous les autres pays appartiennent aux mêmes regroupements lorsqu’on les classe sur la base des deux premiers facteurs ou sur l’ensemble des facteurs.

À la lumière de nos analyses de classification hiérarchique, il appert que les regroupements de pays que mettent en relief les deux premiers axes de notre analyse affichent une robustesse manifeste. Notre décision de ne retenir que les deux premiers facteurs s’avère ainsi justifiée dans la mesure où ces facteurs rendent compte de l’essentiel de la variance de notre modèle.

Figure 4 – Classification hiérarchique sur l’ensemble des axes factoriels dans les années 2000
Classification hiérarchique sur l’ensemble des axes factoriels dans les années 2000

Figure 5 – Classification hiérarchique sur les deux premiers axes factoriels dans les années 2000
Classification hiérarchique sur les deux premiers axes factoriels dans les années 2000

6.4 Présentation et interprétation du premier axe factoriel

Nous avons identifié le premier axe de notre analyse comme étant celui de l’activation: il permet de différencier les pays sur la base des stratégies qu’ils mettent en œuvre pour consolider les ressources qui permettront aux individus de participer pleinement au marché du travail et de gérer les risques qui lui sont associés. Si le terme d’activation peut avoir une connotation économique, le sens que nous lui donnons va au-delà des impératifs économiques auxquels elle peut répondre : l’intégration à long terme des individus sur le marché du travail à l’ère post-industrielle repose sur des fondations sociales diverses que cherchent à consolider des paramètres de protection sociale.

À la lumière de notre analyse, les contours des différentes stratégies d’activation peuvent être représentés à travers les champs de politiques publiques suivants : les prestations et les services offerts aux familles et aux personnes âgées, les dépenses en éducation, les dépenses en santé et, finalement, les dépenses dans des programmes sur le marché du travail. Ces stratégies sont associées à une configuration de situations socio-économiques qui renvoient essentiellement au chômage, à la participation sur le marché du travail (surtout chez les femmes), à la pauvreté des familles avec enfant(s) et à l’inégalité des gains sur le marché du travail.

Le regroupement nordique (Danemark, Finlande, Norvège, Suède) qui apparaît à la gauche du premier axe factoriel est caractérisé par une forte activation qui prend les couleurs d’un investissement social à grande échelle et qui confère à l’État un rôle central. Les pays nordiques présentent de généreuses mesures de soutien aux familles qui les distinguent des autres regroupements par l’équilibre travail/famille qu’elles cherchent à mettre de l’avant et par l’importance qu’elles confèrent à l’État dans la prise en charge des dépendants, comme en témoignent les dépenses très élevées consacrées aux congés parentaux (congeparaj04), aux services aux familles (servfamaj04), et plus particulièrement aux services de garde destinés à la petite enfance (garderiesaj04). Le troisième âge est une aussi partie intégrante des politiques défamilialisantes dans les pays scandinaves : l’État finance un large éventail de services aux personnes âgées (servvieilaj04). L’éducation et la santé constituent des pierres angulaires de l’investissement social dans les pays nordiques : l’État engage d’importantes dépenses à tous les niveaux de formation académique (deppubedu04, deppubedups03, deppubeduter04) et laisse très peu de place au secteur privé dans le financement des institutions scolaires (finprivedu01) et du système de santé (sanpub04). Les pays nordiques se démarquent aussi par la générosité de leurs dépenses actives (totact04) qui prennent la forme de services divers visant l’insertion et/ou la réinsertion en emploi, comme les services de formation professionnelle (formpro04) et les mesures d’employabilité pour les personnes handicapées (hand03). À la lumière de nos résultats, l’investissement social dans les pays nordiques se ramène à une configuration de politiques qui cherchent à renforcer les ressources des individus en regard de leur intégration (présente ou future) au marché du travail: une prise en charge collective des besoins des personnes dépendantes (aux deux pôles du cycle de vie : enfance et vieillesse) à travers un éventail de services sociaux, des mesures de conciliation travail/famille, des investissements en éducation et en santé et, finalement, des mesures actives sur le marché du travail. La voie nordique de l’activation commande une intervention poussée de l’État surtout en ce qui a trait au financement de services publics.

Les situations socio-économiques affichées par les pays nordiques sur le premier axe factoriel peuvent témoigner des retours bénéfiques des dépenses publiques en ce qui a trait à l’intégration au marché du travail (surtout des femmes) et à des situations d’inégalités sociales. La participation des femmes au marché du travail est très élevée, indépendamment du fait qu’elles aient des enfants ou non (actfemsenf04, actfem1enf04, actfem2enf04), et affiche des niveaux voisins de ceux des hommes (drelact01). Si on en juge par le taux d’activité élevé chez les personnes âgées de 55 à 64 ans (55-64activite04), la vie active des travailleurs est assez longue dans les pays nordiques et il y a lieu de croire que la retraite anticipée ne constitue pas une mesure qui prévaut en ce qui a trait à la sortie du marché du travail. Sur le plan des situations d’inégalités sociales, les pays nordiques se distinguent par les niveaux très faibles de pauvreté dans les familles avec enfant(s), dans l’ensemble des familles avec enfant(s) (pauvenf01) et dans les familles biparentales (pauvbipar01).

Le regroupement de pays d’Europe continentale (Allemagne, Autriche, Belgique, France, Pays-Bas, Suisse) a une position intermédiaire sur le premier facteur, légèrement à la gauche du centre de l’axe (sauf pour l’Allemagne). Si cette famille de pays se situe dans la même portion du plan factoriel que les pays nordiques, c’est qu’elle partage avec ces derniers certaines caractéristiques au chapitre des dépenses publiques. Il faut toutefois noter que ce regroupement présente une hétérogénéité interne plus importante que dans les autres regroupements. Les pays de ce regroupement affichent des dépenses publiques plutôt généreuses, mais qui semblent s’adresser à une clientèle plus restreinte que dans les pays scandinaves. Les dépenses relatives aux services publics aux familles et aux personnes âgées dans les pays d’Europe continentale affichent un niveau plus faible que dans les pays scandinaves (servfamaj02 et servfamaj03, garderiesaj01 et garderiesaj02, servvieilaj02). À l’exception peut-être de l’Allemagne et des Pays-Bas, les dépenses publiques en éducation sont assez élevées (deppubedu03 et deppubedu04), elles sont moyennes en regard de l’éducation primaire et secondaire (deppubedups02). Le financement des institutions scolaires passe largement par les paliers publics et laisse assez peu de place au secteur privé (finprivedu02), tout comme le financement du système de santé (sanpub03). Les mesures actives sur le marché du travail sont non négligeables dans les pays d’Europe continentale (totact03 et totact04), notamment en regard des mesures de formation professionnelle (formpro03 et formpro04). Sur le plan des dépenses publiques, le regroupement d’Europe continentale partage certains traits de la générosité des pays scandinaves, mais présente des paramètres plus limités d’activation. La perspective d’activation qu’il met de l’avant semble laisser une plus grande place à la famille dans la prise en charge du bien-être des personnes dépendantes.

Les retours de l’activation dans les pays d’Europe continentale sont moins reluisants si on les compare aux pays nordiques. Sur le plan de la participation des femmes au marché du travail, les niveaux enregistrés par les pays d’Europe continentale sont légèrement inférieurs à ceux des pays nordiques (actfemsenf02 et actfemsenf03, actfem1enf03, actfem2enf02 et actfem2enf03), ce qui vaut aussi pour le taux d’activité chez les 55-64 ans (55-64act01 et 55-64act02). Au chapitre des inégalités sociales, les pays d’Europe continentale sont très près de leurs homologues nordiques : les niveaux de pauvreté dans l’ensemble des familles avec enfants (pauvenf02) et dans les familles biparentales (pauvbipar01 et pauvbipar02) sont faibles, tout comme le ratio des gains sur le marché du travail (ratiogains02)

Les regroupements de pays anglo-saxons et d’Europe du Sud qui apparaissent à la droite du premier facteur s’opposent aux pays nordiques par la configuration de leurs dépenses publiques et de leurs situations socio-économiques, mais sur la base de différents critères dans chacun des cas. Les pays anglo-saxons présentent un éventail plutôt rudimentaire de dépenses sociales (depsoc01), particulièrement en ce qui a trait aux services destinés aux personnes âgées (servvieilaj01) et aux familles (servfamaj01) ainsi qu’aux prestations octroyées aux familles (prestfamaj01, allfamaj01). Tant sur le plan des prestations que des services, les mesures publiques de soutien aux familles et aux personnes âgées dans les pays anglo-saxons sont plutôt minimalistes. Il en va de même dans le domaine de l’éducation : les dépenses publiques totales sont assez faibles (deppubedu02), les dépenses en regard de l’éducation tertiaire sont très faibles (deppubeduter01) et le secteur privé occupe une place très importante dans le financement des institutions scolaires (finprivedu04). Au chapitre des dépenses actives sur le marché du travail, le regroupement anglo-saxon s’oppose clairement aux pays nordiques par les faibles niveaux qu’il affiche : des dépenses actives totales très faibles (totact01), notamment dans les services de l’emploi (servemp01), de formation professionnelle (formpro01) et les mesures destinées aux personnes handicapées (hand01). À la lumière de nos résultats, les pays anglo-saxons se distinguent donc par le caractère résiduel de leurs dépenses publiques, à l’exception peut-être des dépenses publiques en santé (deppubsanaj02) où ils se situent (à l’exception des Etats-Unis) en milieu de peloton par rapport à l’ensemble des pays. En tenant un rôle effacé, l’État laisse davantage de place au secteur privé dans l’articulation de la protection sociale et incite les individus à se tourner vers le marché pour consolider les ressources nécessaires à leur activation : des mesures de soutien (sous forme de prestations et de services) aux familles, des mesures de conciliation travail/famille, des ressources en éducation et en santé. En ce sens, l’État pratique une faible activation sans investissement social : l’investissement qu’elle implique concerne plutôt celui des individus en regard des ressources que leur offre le marché.

Cette stratégie d’activation est associée à des situations socio-économiques similaires à celles présentées par les pays nordiques quant aux performances sur le marché du travail, mais puisqu’elle est à la mesure de la capacité financière des individus, elle va de pair avec des situations d’inégalités sociales qui sont le reflet de celles du marché. Les performances affichées par les pays anglo-saxons sur le marché du travail sont voisines de celles des pays nordiques en ce qui a trait aux faibles niveaux de chômage (chomage01 et chomage02) et de chômage de longue durée (cholong01 et cholong02), à la participation des femmes sur le marché du travail (sauf pour l’Irlande et l’Australie) (actfemsenf03 et actfemsenf04, actfem1enf03, actfem2enf03) et au taux d’activité des personnes âgées de 55 à 64 ans (55-54act03 et 55-64act04). Finalement, les pays anglo-saxons présentent d’importantes situations d’inégalités sociales si on en juge par les taux élevés de pauvreté dans l’ensemble des familles avec enfant(s) (pauvenf03 et pauvenf04) et dans les familles biparentales (pauvbipar03 et pauvbipar04).

Le regroupement de pays d’Europe du Sud partage certaines caractéristiques avec les pays anglo-saxons au chapitre des dépenses sociales : un éventail très peu développé de services aux familles (servfamaj01) et aux personnes âgées (servvieilaj01) ainsi que de faibles prestations destinées aux familles (prestfamaj01 et prestfamaj02, allfamaj01 et allfamaj02). Si les dépenses publiques en éducation des pays latins se rapprochent de celles des pays anglo-saxons (deppubedu01 et deppubedu02, deppubedups01 et deppubedups02), le financement des institutions scolaires demeure largement public et laisse assez peu de place au privé (finprivedu02). Dans le domaine de la santé, les dépenses publiques sont légèrement inférieures à celles des pays anglo-saxons (deppubsanaj01 et deppubsanaj02), mais le financement des systèmes de santé implique (à l’exception de la Grèce) un rôle plus important des paliers publics (sanpub03). Pour ce qui est des dépenses actives sur le marché du travail, elles sont faibles (totact01), notamment en ce qui a trait aux services de l’emploi (servemp01) et aux mesures en faveur des personnes handicapées (hand01). Si les pays latins présentent plusieurs similarités avec le regroupement anglo-saxon, il n’en demeure pas moins qu’ils sont nettement plus interventionnistes que ces derniers dans certains champs de dépenses. Nous reviendrons subséquemment sur cette question puisque notre second axe factoriel oppose les pays latins et les pays d’Europe continentale aux pays anglo-saxons. À l’instar des pays anglo-saxons, l’activation est faible dans les pays d’Europe du Sud, mais, comme nous le verrons subséquemment, dans un contexte où la présence étatique est non négligeable et davantage tournée vers des mesures passives de soutien, en particulier les prestations aux personnes âgées.

Au-delà des dépenses publiques, l’opposition des pays latins par rapport aux pays nordiques et leur décalage par rapport aux pays anglo-saxons semblent résider en grande partie dans une configuration différenciée de situations socio-économiques, particulièrement en ce qui concerne les situations relatives au marché du travail. Sur le premier axe factoriel, les pays d’Europe du Sud se distinguent par leurs situations sur le marché du travail, qui témoignent d’un certain recul par rapport aux autres regroupements. D’une part, le taux de chômage est élevé (chomage03 et chomage04) comme le taux de chômage de longue durée (cholong03 et cholong04) et la différence relative entre le chômage des hommes et des femmes est considérable, au détriment des femmes (drelcho01). D’autre part, le taux global d’activité est très faible (activite01), tout comme le taux d’activité chez les 55-64 ans (55-64act01 et 55-64act02). Le taux d’activité chez les femmes est très faible, qu’elles aient des enfants ou non (actfemsenf01, actfem1enf01, actfem2enf01), et présente un important décalage par rapport à celui des hommes (drelact01). Finalement, les pays latins affichent des niveaux élevés de pauvreté chez l’ensemble des familles avec enfants (pauvenf03 et pauvenf04) et les familles biparentales (pauvenfbipar03 et pauvenfbipar04).

6.5 Présentation et interprétation du deuxième axe factoriel

Si le premier facteur de notre analyse met en opposition des regroupements de pays sur la base d’un très large ensemble d’indicateurs de dépenses publiques et de situations socio-économiques, notre second facteur fait ressortir des différences plus fines sur un nombre plus restreint d’indicateurs. Il met essentiellement en relief la résidualité des dépenses publiques dans le regroupement anglo-saxon et la générosité des dépenses publiques dans les regroupements d’Europe continentale et d’Europe du Sud, particulièrement en ce qui a trait aux prestations qu’ils octroient. Nous avons choisi d’apposer à ce second facteur l’étiquette suivante : la part des transferts sociaux dans l’appareil de protection sociale. Cette étiquette nous paraît appropriée parce qu’elle renvoie à une forme particulière de générosité des dépenses publiques, plus circonscrite par rapport aux éléments dégagés par le premier axe. Si les pays nordiques affichent une position intermédiaire sur le deuxième facteur, c’est que l’essentiel de leur générosité au niveau des dépenses publiques ressort sur le premier facteur, d’autant plus que l’interventionnisme qu’ils pratiquent s’articule largement autour de services sociaux. Cette situation contraste avec les pays d’Europe continentale et d’Europe du Sud où l’architecture de la protection sociale repose plus largement sur des transferts sociaux. En somme, la générosité des dépenses publiques dans les pays d’Europe continentale et d’Europe du Sud sur le deuxième facteur de notre analyse présente des contours différents que celle des pays nordiques sur le premier axe.

La polarisation des pays sur le second facteur est construite principalement sur la base des catégories de dépenses publiques suivantes : les dépenses publiques totales, les dépenses sociales totales, les prestations octroyées aux personnes âgées, les prestations de congé parental, les dépenses en regard de l’éducation tertiaire de même que les dépenses passives sur le marché du travail (dont les prestations d’assurance-chômage). Les situations socio-économiques qui se dégagent de ce facteur renvoient quant à elles aux performances de litéracie chez les élèves de quinze ans, au chômage (dont le chômage de longue durée), à la participation sur le marché du travail et à la pauvreté dans les familles avec enfant(s).

Si la résidualité des dépenses publiques dans les pays anglo-saxons les mettait en opposition par rapport aux pays scandinaves sur le premier facteur, il en va de même sur le deuxième axe factoriel, mais cette fois-ci par rapport aux pays d’Europe continentale et d’Europe du Sud. Sur cet axe, le regroupement anglo-saxon se distingue par de faibles dépenses publiques totales (deppub01 et deppub02), de très faibles dépenses sociales totales (depsoc01), ainsi que par de faibles prestations aux personnes âgées (prestvieilaj01, prestvieilaj02). Au chapitre de l’éducation, les dépenses publiques destinées à l’éducation tertiaire sont très maigres (deppubeduter01) à l’exception du Canada et le secteur privé occupe une place très importante dans le financement des institutions scolaires (finprivedu04). Si les dépenses actives totales sur le marché du travail sont faibles dans les pays anglo-saxons (totact01 et totact02), il en va de même en regard des dépenses dites passives (prestations de chômage et pour des retraites anticipées) (totpass01 et totpass02). En somme, les indicateurs de dépenses publiques associés aux pays anglo-saxons sur le second axe factoriel de notre analyse rendent compte d’une présence plutôt effacée de l’État qui semble aller de pair avec des mécanismes privés de protection sociale.

Les pays anglo-saxons se démarquent par les performances de litéracie de leurs élèves de quinze ans : à l’exception des Etats-Unis, une très forte proportion d’élèves affichent des scores élevés en regard de la litéracie mathémathique (litmath03 et litmath04), scientifique (litscien03 et litscien04) et de lecture (litlece03 et litlece03). D’ailleurs, ils partagent à ce chapitre plusieurs affinités avec les pays nordiques. Comme sur le premier axe, les pays anglo-saxons se distinguent par leurs faibles niveaux de chômage (chomage01 et chomage02), de chômage de longue durée (cholong01 et cholong02), de même que par leur taux élevé d’activité (activite03), notamment chez les personnes âgées de 55 à 64 ans (55-64act03 et 55-64act04). Le niveau élevé de pauvreté dans les familles biparentales (pauvbipar03 et pauvbipar04) et monoparentales (pauvmono03 et pauvmono04) et une polarisation accentuée des gains sur le marché du travail (ratiogains03 et ratiogains04) sont aussi des traits distinctifs des pays anglo-saxons sur le deuxième facteur.

Sur le deuxième axe, les pays d’Europe continentale et d’Europe du Sud s’opposent au regroupement anglo-saxon par la générosité de leurs dépenses publiques. En effet, leurs dépenses publiques totales (deppub03 et deppub04) et leurs dépenses sociales totales (depsoc03 et depsoc04) sont assez élevées (à l’exception peut-être de l’Espagne qui affiche une proximité avec les pays anglo-saxons), tout comme les prestations qu’ils octroient aux personnes âgées (prestvieilaj03, prestvieilaj04). Dans le domaine de l’éducation, les deux regroupements se distinguent des pays anglo-saxons par un niveau plus élevé de dépenses publiques destinées à l’éducation tertiaire (deppubeduter02) et par une importance plutôt faible du secteur privé dans le financement des institutions scolaires (finprivedu02). Finalement, les dépenses dans les programmes sur le marché du travail s’articulent largement autour de mesures passives de soutien (totpass03 et totpass04), plus particulièrement au chapitre des prestations octroyées aux chômeurs (prestchoaj03).

Les situations socio-économiques associées aux pays d’Europe continentale et d’Europe du Sud sur le second facteur ne sont pas équivalentes d’un regroupement à l’autre et présentent un certain décalage par rapport aux pays anglo-saxons même. Sur le plan des performances de litéracie chez les élèves de 15 ans, les pays d’Europe du Sud se distinguent par d’assez faibles proportions d’élèves affichant des scores élevés de litéracie mathématique (litmath01 et litmath02) et scientifique (litscien01 et litscien02) et par une très faible proportion d’élèves ayant des aptitudes de lecture de niveau 4 ou 5 (litlece01). Les pays d’Europe continentale affichent de meilleures performances de litéracie mathématique (litmath02 et litmath03) et scientifique (litscien02) et comptent une plus forte proportion d’élèves ayant une litéracie de lecture élevée (litlece02 et litlece03). Quant aux performances sur le marché du travail, les regroupements d’Europe du Sud présentent des niveaux élevés de chômage (chomage03 et chomage04) et de chômage de longue durée (cholong03 et cholong04) ainsi qu’un taux global d’activité très faible (activite01). La situation semble moins prononcée dans les pays d’Europe continentale où les niveaux de chômage (chomage01 et chomage02) et de chômage de longue durée (cholong02 et cholong03) sont plus faibles et le taux d’activité plus élevé (activite02 et activite03). Finalement, les pays latins sont plus près des pays anglo-saxons au chapitre de la pauvreté dans les familles avec enfant(s) (pauvenf03 et pauvenf04, pauvbipar03 et pauvbipar04, pauvmono03 et pauvmono04) tandis que les pays d’Europe continentale affichent des niveaux similaires à ceux des pays nordiques (pauvenf02, pauvbipar01 et pauvbipar02, pauvmono02 et pauvmono03).

6.6 Discussion

Les deux premiers axes factoriels de notre analyse permettent de distinguer quatre ensembles relativement homogènes de pays qui présentent de fortes similitudes avec les quatre régimes providentiels que nous avons évoqués dans notre cadre théorique. Le choix de ces deux axes factoriels s’avère suffisant pour rendre compte de l’essentiel de la variance de notre modèle, si on en juge par les épreuves de robustesse que nous avons menées au moyen de l’analyse de classification hiérarchique.

Notre examen des variables constitutives des deux premiers facteurs suggère que le positionnement des pays est à la mesure des stratégies d’activation qu’ils mettent de l’avant et de la part des transferts sociaux dans leur appareil de protection sociale. Les pays nordiques se distinguent par un investissement social qui met largement à profit l’État dans plusieurs catégories de dépenses publiques : le soutien aux familles et aux personnes âgées (particulièrement sous forme de services), l’éducation, la santé et les programmes sur le marché du travail. Les retours de cette stratégie d’activation sont bénéfiques si on en juge par l’intégration des individus sur le marché du travail (notamment celle des femmes et des travailleurs plus âgés), et la très faible prévalence de la pauvreté dans les familles avec enfant(s).

Les pays d’Europe continentale se révèlent assez généreux au chapitre des dépenses publiques : ils sont à cet effet légèrement décalés par rapport aux pays nordiques. Toutefois, les perspectives d’activation qui prévalent dans les pays continentaux sont moins développées que chez leurs homologues nordiques, particulièrement dans les champs de l’assistance aux familles et aux chômeurs, qui s’articulent davantage autour de transferts que de services sociaux. Si ces perspectives sont associées à d’assez bons résultats sur le marché du travail, elles s’accompagnent aussi d’une faible prévalence de la pauvreté dans les familles avec enfant(s), qui se compare à la situation dans les pays nordiques.

La spécificité des pays anglo-saxons tient au caractère résiduel de leurs dépenses publiques: le financement des ressources qui sont à même de permettre la pleine intégration des individus sur le marché du travail (soutien aux familles et aux personnes âgées, éducation, santé, mesures d’intégration au marché du travail) n’implique que très partiellement l’État et engage une contribution assez importante du secteur privé. Si cette stratégie d’activation est associée à de bonnes performances sur le marché du travail et en regard de la litéracie chez les élèves de quinze ans, elle va aussi de pair avec des niveaux d’inégalités élevés.

Si les pays d’Europe du Sud affichent des perspectives résiduelles dans certains champs de dépenses, ils sont globalement assez interventionnistes. Toutefois, l’interventionnisme qu’ils pratiquent semble être davantage tourné vers des mesures passives de soutien (comme les prestations aux personnes âgées) que des vers des services, à l’exception peut-être de l’éducation et de la santé. En ce sens, la configuration de leurs dépenses publiques peut-être difficilement appréhendée dans une perspective d’activation. D’ailleurs, les faibles performances qu’ils enregistrent au chapitre de la participation au marché du travail (en particulier chez les femmes) et du chômage constituent des retours socio-économiques qui peuvent témoigner de cette relative absence d’activation.

Notre analyse pour les années 2000 nous aura permis de dégager des tendances similaires à celles que nous avons relatées précédemment dans notre revue de littérature sur des études quantitatives de l’évolution de la protection sociale. À l’instar de Hicks et Kenworthy, nos résultats mettent en relief une opposition marquée entre les pays nordiques et anglo-saxons qui se joue sur une seule et même dimension, comme quoi les approches résiduelle et interventionniste qui orientent les dépenses publiques constituent non pas deux dimensions séparées des régimes providentiels, mais bien deux pôles distincts d’un continuum. Nos résultats suggèrent aussi que les dépenses actives sur le marché du travail constituent un élément important dans la structuration et la différenciation des régimes providentiels, comme le soutiennent Powell et Barrientos. Si ces dépenses contribuent à façonner notre axe d’activation, elles ne peuvent toutefois rendre compte à elles seules de la variance de cet axe, dont la structure dépend de diverses configurations de dépenses publiques et de situations socio-économiques. Finalement, nos résultats en ce qui concerne les pays d’Europe du Sud rejoignent à plusieurs niveaux ceux de Obinger et Wagschal. Ces derniers apposent l’étiquette «périphérique» aux pays d’Europe du Sud, en raison de leur position géographique, mais aussi en raison du retard économique qu’ils affichent par rapport à d’autre pays. À la lumière de nos résultats, les pays d’Europe du Sud semblent effectivement afficher un retard économique par rapport aux autres pays de notre analyse : les situations qui les caractérisent sur le marché du travail témoignent d’un important manque à gagner sur le plan de l’intégration en emploi. Qui plus est, ce manque à gagner ne semble pas être contrebalancé par des paramètres d’activation, ce qui contribue à isoler les pays d’Europe du Sud par rapport aux autres cas de notre analyse.

Figure 6 – Positionnement des variables significatives sur le premier facteur en 2000: les dépenses sociales
Positionnement des variables significatives sur le premier facteur en 2000: les dépenses sociales

Figure 7 – Positionnement des variables significatives sur le premier facteur en 2000 : les dépenses en éducation
les dépenses en éducation

Figure 8 – Positionnement des variables significatives sur le premier facteur en 2000 : les dépenses en santé

les dépenses en santé

Figure 9 – Positionnement des variables significatives sur le premier facteur en 2000 : les dépenses actives sur le marché du travail
les dépenses actives sur le marché du travail

Figure 10 – Positionnement de variables significatives sur le premier facteur en 2000 : la participation des femmes au marché du travail
la participation des femmes au marché du travail

Figure 11 – Positionnement de variables significatives sur le premier facteur en 2000 : les situations sur le marché du travail
les situations sur le marché du travail

Figure 12 – Positionnement de variables significatives sur le premier facteur en 2000 : la pauvreté dans les familles avec enfant(s)
la pauvreté dans les familles avec enfant

Figure 13 – Positionnement de variables significatives sur le second facteur en 2000 : les dépenses sociales
les dépenses sociales

Figure 14 – Positionnement de variables significatives sur le second facteur en 2000: les dépenses passives sur le marché du travail
les dépenses passives sur le marché du travail

Figure 15 – Positionnement de variables significatives sur le second facteur en 2000 : les performances de litéracie des élèves de 15 ans
les performances de litéracie des élèves de 15 ans

Figure 16 – Positionnement de variables significatives sur le second facteur en 2000 : les situations sur le marché du travail
les situations sur le marché du travail

Figure 17 – Positionnement de variables significatives sur le second facteur en 2000 : les situations d’inégalités sociales
les situations d’inégalités sociales

Lire le mémoire complet ==> (Les régimes providentiels à l’ère post-industrielle : reconfiguration ou résilience ?)
Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures – Faculté des Arts et Sciences
En vue de l’obtention du grade de maîtrise ès sciences (M.Sc.) en sociologie