Piliers de bien-être et Résilience des régimes providentiels

By 21 May 2012

3.2 Les piliers de bien-être

Nous avons passé en revue précédemment les caractéristiques qui structurent et différencient les régimes providentiels en soulignant le jeu d’interrelations entre l’État, le marché et la famille dans la production et la distribution du bien-être. Le portrait que nous avons brossé des régimes providentiels en regard des piliers de bien-être se veut schématique dans la mesure où, pour chaque régime, nous avons mis en exergue le rôle prépondérant qu’exerce un pilier particulier : l’État dans le régime social-démocrate, le marché dans le régime libéral et la famille dans les régimes conservateur et latin. La centralité d’un pilier particulier de bien-être n’enlève cependant rien à l’importance des autres piliers : la construction des régimes providentiels renvoie à la jonction de l’État, du marché et de la famille et non à la marginalisation d’un ou plusieurs de ces piliers au profit d’un autre.

Prenons par exemple la famille. Dans les régimes conservateur et latin, elle constitue un pivot central autour duquel s’articule la protection sociale, et plus particulièrement en ce qui a trait au bien-être des personnes dépendantes. La famille est sans doute moins fortement sollicitée dans les autres régimes providentiels, mais est tout de même centrale dans la production et la distribution du bien-être. Dans le régime libéral, l’éventail plutôt restreint de prestations et de services aux familles incite ces dernières à se tourner vers le marché pour trouver des ressources qui leur confèrent un soutien. La solution du marché n’est cependant pas envisageable pour l’ensemble des familles : celles qui, faute de revenu, ne peuvent se tourner vers le marché doivent s’en remettre à elles seules pour assurer le bien-être de leurs membres, ce qui pèse lourd sur les soutiens de famille qui doivent conjuguer d’importantes responsabilités familiales avec un horaire de travail souvent chargé. Dans le régime social-démocrate, le soutien étatique aux familles est nettement plus manifeste. Dans une optique de défamilialisation, le poids des responsabilités familiales est pris en charge collectivement, ce qui se traduit par une gamme généreuse de prestations et, surtout, de services aux familles (les services de garde par exemple). Il serait trompeur de voir dans cette défamilialisation un délaissement des responsabilités assumées par les familles dans la prise en charge du bien-être de leurs membres : le soutien de l’État cherche à renforcer le pôle familial à travers la consolidation d’un équilibre travail/famille. À cet effet, les congés parentaux constituent à cet effet une mesure de soutien qui peut témoigner de ce renforcement : ils permettent aux parents de se retirer temporairement du marché du travail, sans perdre leurs rétributions, pour se consacrer exclusivement aux soins de leur enfant. De plus, certaines prestations de congé parental sont destinées exclusivement aux hommes, les incitant ainsi à s’investir occuper une place

L’État, le marché et la famille contribuent inégalement à la production et la distribution du bien-être d’un régime providentiel à l’autre, mais la contribution de chaque pilier ne peut être comprise isolément et doit être mise en relation avec celle des autres. En somme, la dynamique des régimes providentiels est le produit du jeu d’interrelations entre les piliers de bien-être. Nous voudrions maintenant traiter plus explicitement de ce que représentent l’État, le marché et la famille en tant que piliers de bien-être, plus spécifiquement en tant que systèmes d’échanges animés par une logique propre et qui engagent une contribution en regard de la production et de la distribution du bien-être.

3.2.1 L’État

La logique qui anime l’État en tant que pilier de bien-être est celle de l’égalité. Dans le cas de la protection sociale, cette logique s’incarne dans le rôle que joue l’État dans le redistribution de la richesse : il perçoit des revenus à travers la fiscalité et les redistribue sous forme de transferts et de services sociaux pour consolider les ressources des individus et réduire les inégalités sociales. En contrepartie de leur contribution fiscale, les individus ont ainsi accès à des transferts et des services sociaux qui s’inscrivent plus largement dans des droits sociaux acquis. L’action redistributive qu’exerce l’État dans les démocraties occidentales est certes inégale d’un pays à l’autre, mais elle ne pourrait être négligée même dans les États-providence les plus minimalistes.

Si l’État et les politiques qui lui sont rattachées ont longtemps étés perçus essentiellement comme une contrepartie aux effets désintégrateurs du marché, il faut reconnaître que l’État entretient des liens plus étroits que jamais avec le marché comme peut en témoigner l’importance que prennent les politiques relatives à l’emploi dans l’agenda politique. Dans notre examen, nous nous intéresserons aux politiques dirigées vers le marché du travail, pour dégager un portrait plus complet de la contribution de l’État à la production et la distribution du bien-être.

3.2.2 Le marché

Le marché constitue un système d’échange dans lequel les individus, en l’occurrence des travailleurs, vendent leur force de travail à un employeur en l’échange d’une rétribution, qui prend la forme de salaires et aussi d’avantages sociaux. Les ressources que confère le marché aux individus s’articulent sur une base individuelle : la rétribution de chaque travailleur est à la mesure de ses qualifications, de ses compétences et de la place qu’il occupe dans la division sociale du travail (ou du prestige social associé à son emploi). Cette dimension individuelle de la rétribution est au fondement de l’inégalité des ressources que confère le marché du travail aux travailleurs.

3.2.3 La famille

Au-delà de son rôle premier de socialisation, la famille constitue un système d’échanges qui peut être appréhendé sous une logique de don, comme le note Godbout : «Qualifions de don toute prestation de bien ou de service effectuée, sans garantie de retour, en vue de créer, nourrir et ou recréer le lien social entre les personnes.» Plus spécifiquement, la production et la distribution du bien-être à l’intérieur des familles s’articulent autour de services et de soins qui peuvent avoir un équivalent dans la sphère marchande, mais qui sont offerts sur une base gratuite dans la sphère familiale. Cette gratuité est rendue possible par une redistribution des ressources que les familles peuvent tirer du marché et de l’État. En ce sens, les ressources qui sont à la disposition des familles sont à la mesure de ce qu’elles obtiennent des autres piliers de bien-être, ce qui leur donne plus ou moins de latitude.

3.3 La résilience des régimes providentiels

L’objet de recherche que pose notre examen ne peut échapper à des considérations sur la résilience des régimes providentiels. Comme nous l’avons évoqué précédemment, les régimes providentiels sont des types résilients dont l’héritage est empreint de compromis historiques entre acteurs et groupes sociaux. L’héritage du parcours institutionnel des régimes providentiels définit l’univers des possibles en matière de protection sociale et pose des balises pour d’éventuelles réformes. Le cadre institutionnel dans lequel doivent travailler les décideurs politiques est contraignant dans la mesure où il porte la marque du passé, de la culture politique établie, des partis politiques qui se sont succédés au pouvoir et qui ont laissé un héritage institutionnel marquant.

Si l’approche néo-institutionnaliste historique présente un intérêt quant à sa prédisposition à mettre en relief la résilience du cadre institutionnel dans lequel s’articule la protection sociale, on peut lui reprocher de négliger la dimension socio-économique dans la construction et l’évolution des systèmes de protection sociale. À certains égards, l’approche néo-institutionnaliste en vient à surdéterminer le poids de la dimension institutionnelle de la protection sociale, ce qui tend à conférer une certaine immuabilité ou imperméabilité aux systèmes de protection sociale. Notre examen cherchera plutôt à rendre compte du jeu d’interrelations entre les dimensions politico-institutionnelle et socio-économique de la protection sociale, sans privilégier une dimension au détriment de l’autre. Comme nous le verrons subséquemment dans la construction méthodologique de notre modèle, les situations socio-économiques reflètent dans une certaine mesure les politiques publiques en même temps que leur configuration infléchit, jusqu’à un certain point, les politiques publiques et les amène à rectifier le tir au besoin.

La résilience des régimes providentiels est mise à l’épreuve à l’ère post-industrielle : les compromis historiques qu’elle porte répondent à une matrice de risques et de problèmes sociaux propre aux sociétés industrielles et qui est nettement plus complexe et diversifiée à l’ère post-industrielle. En ce sens, les reconfigurations possibles des régimes providentiels à l’ère post-industrielle impliquent non seulement un changement au niveau de la forme que prennent les mesures de protection sociale, mais, surtout, au niveau de leur contenu. Qui plus est, elles impliquent un nouveau partage des responsabilités entre l’État, le marché et la famille dans la production et la distribution du bien-être. En somme, les régimes providentiels sont appelés à se redéfinir à l’ère post-industrielle, en se dégageant plus ou moins de leurs repères identitaires, de leur résilience historiquement construite.

Maintenant que nous avons balisé notre objet de recherche en spécifiant les liens entre les concepts qui lui donnent corps, nous pouvons maintenant traiter des avenues méthodologiques que nous emprunterons pour mener à terme notre examen.
Lire le mémoire complet ==> (Les régimes providentiels à l’ère post-industrielle : reconfiguration ou résilience ?)
Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures – Faculté des Arts et Sciences
En vue de l’obtention du grade de maîtrise ès sciences (M.Sc.) en sociologie

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J. Godbout (1992) L’esprit du don, Montréal, Boréal, p.32