Hicks et Kenworthy – protection sociale : revue de littérature

By 22 May 2012

4.2 Hicks et Kenworthy

S’inspirant des travaux d’Esping-Andersen et de leurs développements subséquents, Hicks et Kenworthy cherchent à identifier les dimensions qui confèrent aux régimes providentiels leur spécificité et les conséquences de ces dimensions sur la redistribution du revenu, l’emploi et l’égalité des sexes. Si leur analyse s’inspire des travaux d’Esping-Andersen, elle cherche aussi à s’en démarquer en proposant une conceptualisation plus large des régimes providentiels qui dépasse les dimensions d’universalité, de résidualité et de corporatisme qui caractérisent la protection sociale dans les régimes social-démocrate, libéral et conservateur. Qui plus est, ils suggèrent que la spécificité des régimes providentiels peut être ramenée à deux dimensions plutôt que trois : la configuration différenciée de la protection sociale dans les régimes social-démocrate et libéral représenterait en fait deux pôles opposés sur un même continuum :

«Most notably, countries that provide universal benefits are, almost by definition, the least likely to make extensive use of means testing. Furthermore, nations with a universalistic, egalitarian orientation toward benefits tend to be strongly oriented toward government, as opposed to private, provision of pensions and health insurance. This suggests that Esping-Andersen’s social democratic and liberal worlds may actually represent opposing poles of a single dimension.»

Au-delà de ces trois (ou deux) dimensions dans le champ de l’assurance sociale, Hicks et Kenworthy portent une attention particulière aux politiques relatives au marché du travail et à la famille dans l’articulation des régimes providentiels. Leur examen repose sur neuf indicateurs de politiques : quatre dans la champ de l’assurance sociale (les échelles sociale-démocrate, libérale et conservatrice d’Esping-Andersen et un indicateur, le «decom-effort», construit sur la base de l’échelle de démarchandisation d’Esping-Andersen et de la générosité des dépenses dans les programmes de protection du revenu); trois en regard du marché du travail et qui renvoient aux politiques actives, à l’emploi public («government employment») et à la protection étatique des droits des travailleurs («state labourism»); et, finalement, deux indicateurs se rapportant à la famille, en l’occurrence les politiques d’allocations familiales et les politiques familiales destinées à une activation sur le marché du travail («family labour force participation policies»).

Leur ensemble de données est le produit d’un traitement pré-analytique visant à réduire le nombre d’indicateurs au moyen d’analyses en composantes principales. Ainsi, la majorité de leurs indicateurs sont composites dans la mesure où leur valeur exprime une interaction entre une série de variables. Par exemple, leur indicateur des politiques d’allocations familiales est construit sur la base des scores factoriels de deux variables, soit les allocations familiales et l’indice d’Esping-Andersen sur les allocations pour enfants. Pour mettre en relief les dimensions constitutives des régimes providentiels, Hicks et Kenworthy ont recours à deux séries d’analyses en composantes principales : une première qui porte sur l’ensemble des variables et une seconde construite uniquement sur la base de variables qui sont destinées à des analyses de régression sur les conséquences des dimensions des régimes providentiels.

Deux dimensions se dégagent des analyses de Hicks et Kenworthy, ce qui confirme leur intuition initiale quant aux axes structurants des régimes providentiels. Le premier oppose sur un même continuum les pays anglo-saxons et scandinaves et suggère ainsi que la différenciation entre les régimes social-démocrate et libéral d’Esping-Andersen peut être ramenée à une seule et même dimension. Hicks et Kenworthy confèrent à ce premier axe l’étiquette de «libéralisme progressif» parce que les politiques des pays scandinaves et anglo-saxons s’inscrivent toutes, dans une certaine mesure, dans une tradition libérale, mais prennent une tangente spécifique dans chacun de deux cas : d’une part, une approche universaliste qui commande une intervention marquée de l’État et, d’autre part, une approche résiduelle qui confère à l’État un rôle secondaire par rapport au marché dans l’articulation de la protection sociale.

Les pays fortement associés au premier axe factoriel présentent des patterns significatifs d’association avec les indicateurs suivants : les échelles sociale-démocrate et libérale d’assurance-sociale, decom-effort, les politiques actives sur le marché du travail, l’emploi public, les politiques d’allocations familiales. Le pôle positif de cette dimension met en relief des caractéristiques propres aux pays nordiques : des prestations étendues et universelles, des politiques actives sur le marché du travail qui s’articulent notamment autour d’emplois à la solde de l’État, et, finalement, des politiques familiales généreuses en termes de transferts (allocations familiales) et dont les mécanismes cherchent à consolider l’intégration des parents sur le marché du travail. À l’inverse, les pays anglo-saxons affichent une corrélation négative avec les indicateurs de la première dimension, ce qui met en exergue la résidualité et le recours à une démonstration des besoins des prestataires (means-testing) dans la configuration des politiques relatives à l’assurance sociale, au marché du travail et à la famille.

Le deuxième axe de l’analyse de Hicks et Kenworthy renvoie aux caractéristiques de la protection sociale dans les pays d’Europe continentale. Les indicateurs constitutifs de cet axe sont, par ordre d’importance, l’échelle conservatrice d’Esping-Andersen dans le champ de l’assurance sociale, la protection étatique des droits des travailleurs, l’emploi public et les politiques d’allocations familiales. Cette dimension, à laquelle Hicks et Kenworthy apposent l’étiquette de «conservatisme traditionnel», correspond assez fidèlement au régime conservateur d’Esping-Andersen et peut être définie sur la base des caractéristiques suivantes : des schèmes d’assurance sociale différenciés selon les catégories socioprofessionnelles et dont le financement engage des contributions importantes de la part des employeurs et des syndicats, ainsi que des prestations étendues et généreuses octroyées aux chômeurs. (Hicks et Kenworthy, 2003)

Après mis en exergue les dimensions constitutives des régimes providentiels, Hicks et Kenworthy cherchent à mesurer leurs effets sur la redistribution du revenu, l’emploi et l’égalité des sexes sur la base de six indicateurs : la réduction des inégalités de revenu (inequality reduction) et de la pauvreté (poverty reduction) à travers la fiscalité et les transferts, le pourcentage de la population active occupant un emploi ainsi que l’évolution de ce pourcentage d’une période à l’autre, la part des revenus totaux du marché qui reviennent aux femmes et, finalement, la part des femmes dans la population active. Au terme de leurs analyses de régression, il appert que le pôle nordique du libéralisme progressif a des effets positifs sur la réduction des inégalités et de la pauvreté ainsi que sur l’égalité hommes/femmes en termes de partage des revenus totaux du marché. Pour ce qui est du conservatisme traditionnel, ses effets se sont principalement sentir dans le domaine de l’emploi, alors qu’il exerce un impact négatif sur le taux d’activité et sur son évolution dans le temps.

Nous verrons subséquemment que nos résultats convergent dans une bonne mesure avec ceux de Hicks et Kenworthy, mais que notre approche méthodolgique diffère de la leur, qui s’inscrit à la fois dans une perspective inductive et causale. Notre approche est résolument inductive : nous cherchons à dégager des grandes dimensions des régimes providentiels sur la base de leurs dépenses publiques et de leurs situations socio-économiques. Si nous avons décidé de ne pas nous engager sur le terrain de la causalité, c’est que nous avons choisi de ne pas séparer analytiquement la dimension politique des régimes des retours socio-économiques que celle-ci peut entraîner. Nous pensons que les régimes providentiels ne peuvent être réduits seulement à des dépenses publiques et que leur logique institutionnelle repose sur une jonction de dépenses publiques et de situations socio-économiques. Il se peut que des pays atteignent les mêmes résultats socio-économiques avec différentes configurations de leurs dépenses publiques, ce qui nous amène à considérer une pluralité de mécanismes causaux au fondement de la protection sociale. Cette pluralité sera davantage mise en relief si nous permettons à des indicateurs de dépenses publiques et de situations socio-économiques de s’apparier selon différentes modalités, qui seront révélées dans des axes factoriels construits sur la base de ces deux types de variables.

Finalement, notre approche méthodologique diffère de celle qu’ont adoptée Hicks et Kenworthy en ce qui concerne la construction de nos variables. Nous travaillons directement sur nos indicateurs plutôt que de les réduire à de grandes dimensions analytiques au moyen de l’analyse factorielle, procédure qui suppose une identification préalable de ces dimensions. Nous préférons explorer le nombre et la nature de ces dimensions, de même que la façon dont elles peuvent être associées aux pays que nous avons retenus pour notre analyse. D’ailleurs, le caractère inductif de notre démarche se verrait quelque peu compromis si nous transformions nos indicateurs en ayant recours à un traitement pré-analytique sur nos indicateurs.
Lire le mémoire complet ==> (Les régimes providentiels à l’ère post-industrielle : reconfiguration ou résilience ?)
Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures – Faculté des Arts et Sciences
En vue de l’obtention du grade de maîtrise ès sciences (M.Sc.) en sociologie

________________________________

A. Hicks et L. Kenworthy (2003) «Varieties of Welfare Capitalism», dans Socio-Economic Review, 1, p.32