L’évolution des rapports entre les piliers de bien-être

By 20 May 2012

La reconfiguration des rapports entre l’État, le marché et la famille à l’ère post-industrielle – Chapitre 2 :

Nous avons mis en relief jusqu’ici les réponses classiques des régimes providentiels aux problèmes et aux risques sociaux ainsi que l’articulation des piliers de bien-être sur laquelle s’appuient ces réponses. Ces réponses résilientes recoupent approximativement la période de consolidation de l’État-providence dans la période d’après-guerre et il y a lieu de se demander si elles survivront aux économies post-industrielles et à la nouvelle matrice de risques qui leur est spécifique. Pour saisir les remaniements qui guettent les régimes providentiels et leur résilience, nous nous proposons de brosser un portrait schématique d’une part, de la configuration des rapports entre l’État, le marché et la famille pendant l’Âge d’or de l’État-providence (1945-1975 approximativement) et, d’autre part, de la reconfiguration de ces rapports à l’ère post-industrielle.

2.1 L’évolution des rapports entre les piliers de bien-être

Pendant la période de l’Âge d’or de l’État-providence, les rapports entre l’État, le marché et la famille étaient plus clairs et étaient empreints d’une relative stabilité. Le régime de production industrielle qui donnait forme à la sphère marchande reposait sur le plein-emploi, sur des contrats à durée indéterminée garantissant une certaine stabilité financière aux travailleurs (principalement des hommes, les femmes étant confinées à la sphère domestique et familiale) tout au long de leur vie active, et enfin sur une productivité économique essentiellement nationale. Dans ce contexte, la qualification et le capital humain n’étaient pas à proprement parler les vecteurs du plein-emploi. Les risques de chômage relevaient alors davantage de la conjoncture que d’un problème économique structurel et les chômeurs pouvaient espérer que leur force de travail soit rapidement absorbée par l’économie. Les travailleurs pouvaient en général tirer la majeure partie de leurs ressources financières du marché et subvenir aux besoins de leurs familles dans un contexte où le modèle de l’homme gagne-pain et de la femme-ménagère était socialement renforcé et où une bonne partie des services aux personnes dépendantes (enfants et personnes âgées) était prise en charge dans la sphère familiale.

Les éléments constitutifs d’un régime de production industrielle sont difficilement transposables aux réalités économiques des économies post-industrielles. Le marché du travail est plus que jamais transnational, pluriel et segmenté, et il commande une certaine flexibilité dans la production, le temps et les horaires de travail. L’emploi apparaît aujourd’hui comme un filet de sécurité plus fragile, perméable aux risques du marché. Le marché et l’organisation du travail se sont passablement transformées dans leur passage à l’ère post-industrielle, si bien que la terminologie employée pour rendre compte des institutions, des processus et des rapports sociaux dans le monde du travail industriel peut difficilement saisir les changements et les reconfigurations du travail qui se déroulent dans les sociétés post-industrielles, comme le souligne Beck :

«Les catégories de base en vigueur jusqu’alors – entreprise, profession, travail salarié – ne correspondent plus à la réalité de cette organisation du travail qui, parce qu’elle est morcelée, devient socialement invisible. Elles s’adaptent à peu près aussi mal au système de sous-emploi naissant que les catégories héritées de la société féodale au cadre des conditions de travail de la société industrielle. Cela ne veut pas dire que le travail salarié est purement et simplement aboli par cette évolution, au contraire : ces nouvelles formes de sous-emploi flexibles et plurielles représentent à la fois plus de travail salarié que jamais et plus du tout de travail salarié – ce qui signifie simplement que nos catégories héritées de la société industrielle sont incapables d’appréhender la réalité du travail qui s’esquisse aujourd’hui.»

Si la réalité du travail s’est passablement transmuée, les prémisses de l’intervention étatique sur le marché se sont aussi déplacées. La qualification et le capital humain constituent désormais les catalyseurs de l’intégration en emploi dans les sociétés post-industrielles et deviennent aussi un enjeu crucial dans les rapports entre le marché et l’État. Comme le soulignent Allmendinger et Leibfried, les performances des économies post-industrielles reposent largement sur les ressources éducatives et formatrices mises à la disposition des citoyens pour bonifier leurs qualifications : «(…) a service and knowledge society will depend on the qualifications of the average citizen and not just of the elite; on her or his productive and integrative capabilities.»

Si l’intervention de l’État sur le marché du travail fût relativement passive pendant l’Âge d’or de l’État-providence, se ramenant principalement à des transfert accordés aux chômeurs et aux travailleurs devant soutenir une famille nombreuse, elle s’insère de plus en plus dans une stratégie active et intégrée visant à mettre des ressources et des services à la disposition de la main-d’œuvre inactive pour améliorer ses qualifications et faciliter sa réinsertion en emploi :

« (…) active policies include measures to improve the access by the inactive or unemployed to the labour market, investment in skills, and generally the functioning of the labour market. These are in contrast to the more traditional passive income maintenance benefits. »

Au delà d’une stratégie active sur le marché du travail, certains États embrassent déjà une approche plus large de l’activation en inscrivant l’architecture de leur protection sociale dans une perspective d’investissement social. L’État d’investissement social s’implique activement dans plusieurs champs pour outiller la main-d’œuvre actuelle et future: l’éducation tout au long de la vie (du niveau primaire au niveau universitaire, en incluant la formation sur le marché du travail), des investissements en santé, le financement de services aux familles, etc. Il s’agit moins d’absorber les risques du marché à travers un filet de protection sociale que de renforcer les capacités des travailleurs et de futurs travailleurs à faire face à ces risques, de cultiver un «entrepreneurship» dans la gestion des risques :

« (…) l’investissement se fera sans doute moins dans le renforcement des mailles du filet de protection, que dans ceux et celles qui se balancent au dessus du filet, c’est-à-dire, pour poursuivre sur la même métaphore, les ‘acrobates/travailleurs’ qui sautent et volent d’un trapèze (emploi) à un autre et qui comptent sur leur seule force et talent pour ne pas tomber (sans-emploi). L’idée est de donner des ‘ailes’ aux ‘trapézistes’ de sorte qu’ils aient de moins en moins besoin du filet.»

Le futur est le terrain de l’État d’investissement social : il s’agit d’investir pour obtenir des retours payants à moyen et à long terme : «la notion d’investissement social implique l’espoir d’un bénéfice, d’un gain futur. » Dans cette optique, l’investissement dans l’enfance apparaît essentiel à la viabilité à long terme des économies postindustrielles. Il peut notamment apporter des dividendes pour l’autre pôle extrême du cycle de vie, soit la vieillesse. À cet effet, Esping-Andersen et Sarasa notent que l’articulation du bien-être des futurs retraités sera largement tributaire d’un investissement dans l’enfance :

« (…) future pensioner welfare is doubly conditional on the life chances of children now: first, their future productivity is an important precondition for financing the coming pension burden; second, the better their lives, the better will also be their welfare when, one day, they too become elderly. »

Certains États ont déjà emboîté le pas d’une telle stratégie d’investissement social, selon laquelle les investissements devraient se payer d’eux-mêmes, puisqu’ils alimentent à court, à moyen et à long terme l’engrenage des économies tertiarisées. Qu’ils s’inscrivent faiblement ou intégralement dans cette stratégie, les États sont appelés à intervenir de façon plus marquée et explicite sur le marché en faisant le pari de la flexibilité post-industrielle. L’articulation de la protection sociale et de la flexibilité pose toutefois des défis de taille à l’État-providence quant à ses capacités à conjuguer les deux éléments sans affaiblir les fondations de la protection sociale. Ferrera, Hemerijk et Rhodes soutiennent que la protection sociale peut être aménagée autour d’une flexibilité dans la production et l’emploi, assurant ainsi non plus une sécurité, mais une ‘flexicurité’ :

«While there is a broad range of possible strategies for increasing labour market flexibility, they are often regarded as counterproductive in terms of equity and social security. The basic challenge for effective employment policy thus lies in reconciling labour market flexibility with measures to counter growing social exclusion and the emergence of a class of working poor. There is no inherent contradiction between these objectives. To the contrary, the general acceptance of flexible arrangements in the labour market is likely to be increased if flexibility is matched by a decent standard of social protection.»

Qui plus est, la flexicurité se pose comme une voie possible pour faciliter l’intégration des femmes sur le marché du travail et l’articulation travail/famille, notamment si l’emploi à temps partiel fait l’objet d’une protection sociale :

« If part-time work is recognised as a normal job, supported by access to basic social security and allows for normal career development and basic economic independence, part-time jobs can generate gender equality and active security of working families.»

Nous reviendrons subséquemment sur le concept de flexicurité dans notre discussion sur les affinités électives entre les régimes providentiels et les régimes de production.

En somme, on peut voir que la sphère marchande ne peut plus se suffire à elle-même en tant que principal pilier de bien-être : le marché ne procure plus une garantie de viabilité financière à long terme aux individus et voit son rôle altéré dans la distribution tripartite du bien-être. Le marché étant de plus en plus le catalyseur de l’intégration sociale, l’État est appelé à tisser des liens plus substantiels avec lui et à diriger davantage son intervention vers des mesures qui sont à mêmes de consolider la productivité et la santé des économies post-industrielles.

À l’instar du marché, la sphère familiale en vient à représenter des risques, plutôt que de les absorber comme elle le faisait à l’Âge d’or de l’État-providence. Le modèle familial qui était au fondement des sociétés industrielles d’après-guerre reposait sur la famille nucléaire, les modèles d’homme gagne-pain et de la femme-ménagère et sur une prise en charge des personnes dépendantes au sein de la sphère familiale. Les rapports qu’entretenait l’État avec la famille se ramenaient essentiellement à une assistance financière visant à renforcer la famille en tant que pilier de bien-être, l’État s’inscrivant à divers degrés dans une logique de subsidiarité qui confère à la famille un rôle primordial dans l’articulation du bien-être des personnes dépendantes :

«The prevailing family was integral to the post-war risk structure. Social policy both assumed, and actively encouraged, the male bread-winner, female housewife norm. The perceived risks had less to do with divorce or lone motherhood, and more with the possibility that the bread-winner would lose his capacity to furnish an adequate family wage. Hence the accent on income maintenance and job protection. Social services or ‘women friendly’ programmes, such as parental leave and daycare, were very underdeveloped because women were assumed to withdraw from employment at childbirth.»

S’il était autrefois socialement convenu qu’il revenait aux familles de s’occuper des dépendants, les familles d’aujourd’hui ne peuvent assumer à elles seules ces responsabilités et la logique de subsidiarité qui était à la base de l’intervention de plusieurs États à l’endroit des familles survit difficilement aux nouvelles réalités que vivent ces dernières. Les familles ne peuvent plus se suffire à elles-mêmes comme autrefois : les ressources nécessaires à leur bien-être se sont élargies et s’articulent de plus en plus autour de services sociaux, comme les services de garde. Comme le souligne Esping-Andersen, l’accès à de tels services s’avère crucial dans la prise en charge des risques familiaux :

«It is (…) evident that new risks in large measure must find their solution in access to social services. Two-earner households may embody women’s desire for careers, but they may also be a response to declining male earnings, a last-ditch effort to maintain their middle-class lifestyle. Like single mothers, their ability to work (and escape poverty) depends on the availability of care services.»

La transmutation de la sphère familiale a redessiné les rôles sociaux des femmes. Le travail des femmes dépasse aujourd’hui largement la sphère domestique et le partage des tâches domestiques tend à être un peu moins sexué qu’auparavant. Les femmes ont intégré massivement le marché du travail (surtout le secteur des services) et sont en quelque sorte le moteur des économies postindustrielles. Comme le soulignent Clement et Myles, les femmes sont passées d’emplois de services domestiques gratuits à des emplois de services marchands rémunérés :

«Almost all (the) growth in female employment occurred in services. Indeed, if unpaid domestic work were counted as an industry in the usual classifications, we might describe postindustrialism more in terms of the shift from unpaid to paid service work and put less emphasis on the ‘’goods to services’’ metaphor.»

L’intégration des femmes sur le marché du travail a pavé la voie à des mesures défamilialisantes comme les systèmes de garderies publiques, qui prennent le relais de la famille en ce qui concerne le développement des enfants. Le sort des femmes s’est amélioré grâce à l’introduction de politiques défamilialisantes qui leur permettent d’atteindre un meilleur équilibre entre leurs responsabilités familiales et leur vie professionnelle.

Pendant la période d’Âge d’or de l’État-providence, la prise en charge étatique des risques reliés au cycle de vie concernait essentiellement les deux pôles extrêmes de ce cycle, à savoir l’enfance et la vieillesse. L’État octroyait des transferts aux familles avec des enfants (allocations familiales) et aux personnes du troisième âge (suppléments de revenus) et assumait que le bien-être de ces personnes dépendantes allait être assuré par la famille, principalement sous la forme de services gratuits. Puisque les familles pouvaient compter sur un travailleur (généralement un homme) dont les rétributions sur le marché du travail pouvait assurer une certaine sécurité financière au ménage, elles avaient les capacités de rassembler les ressources nécessaires à la prise en charge risques et du bien-être des personnes dépendantes, d’autant plus que l’assistance financière de l’État venait tacitement renforcer le pôle familial dans la production et la distribution du bien-être. En somme, l’assistance étatique en regard des risques associés au cycle de vie reposait essentiellement sur une stratégie de soutien passif (transferts) dans laquelle la sécurité d’emploi des familles constituait la pierre angulaire de la protection sociale et de la viabilité économique de la famille dans la prise en charge des dépendants.

La transformation que connaît la sphère familiale depuis quelques décennies pose des défis de taille à l’État-providence, qui doit composer avec une matrice diversifiée et complexe de risques familiaux et de risques reliés au cycle de vie : la monoparentalité, la pauvreté chez les enfants, la pauvreté dans les familles à deux gagne-pain (working poors), les épisodes de chômage, etc. La sphère familiale ne peut plus absorber la majorité des risques associés au cycle de vie, qui touchent plus particulièrement l’enfance et l’âge adulte et dont la gestion se pose de plus en plus en termes d’accès à des services sociaux, comme le souligne Esping-Andersen :

« (…) the main welfare needs within young and aged households have less to do with improved income transfers and more to do with access to services. Among the ultra-aged in particular, the pressing need is for home-help services and care-centers. Within child families, poverty can best be stemmed by enhancing parents’ labour market prospects and earnings capacity.»

La gestion politique des risques associés au cycle de vie doit aussi reconnaître la diversité et la pluralité des parcours de vie des individus. Notons à cet effet que les parcours possibles de sortie du marché du travail sont plus que jamais diversifiés et que la retraite est loin d’être un processus qui s’articule de façon uniforme pour l’ensemble des travailleurs. Comme le souligne Kawachi, la retraite constitue une décision qui intègre plusieurs dimensions du parcours de vie des individus et de leurs proches : « (…) retirement behaviour (is) the result of the interplay between an individual’s characteristics and preferences, a set of institutional rules and incentives, and a household’s characteristics and marital concerns.» Au-delà de la problématique de la retraite, force est de constater que l’enchaînement des étapes du cycle de vie est beaucoup moins linéaire qu’auparavant en raison de la multitude des parcours de vie que connaissent les individus, ce qui pose des défis de taille pour les politiques sociales.

Somme toute, la sphère familiale s’est passablement transformée en tant que pilier de bien-être et, à l’instar du marché, elle semble générer davantage de risques qu’auparavant. La nature des relations entre l’État et la famille s’est complexifiée et se pose de plus en plus en termes de conciliation travail/famille et d’accès à des services sociaux.

À la lumière de ce portrait sommaire des rapports entre l’État, le marché et la famille, il appert que les problèmes qui se posent pour l’État-providence ainsi que les défis qui l’attendent résultent en partie de l’ébranlement du marché et de la famille en tant que piliers de bien-être et des nouveaux risques qu’ils produisent. Il faut garder à l’esprit que l’État-providence ne saurait fonctionner sans tisser des liens avec la famille et le marché et que la crise de l’État-providence que décrivent plusieurs analystes, s’il en est une, renvoie aussi à une crise de ces deux institutions.
Lire le mémoire complet ==> (Les régimes providentiels à l’ère post-industrielle : reconfiguration ou résilience ?)
Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures – Faculté des Arts et Sciences
En vue de l’obtention du grade de maîtrise ès sciences (M.Sc.) en sociologie

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U. Beck (2001) La société du risque : sur la voie d’une autre modernité, Paris, Flammarion, Champs, p.305

J. Allmendinger et S. Leibfried (2003) «Education and the Welfare State: the four worlds of competence production», dans Journal of European Social Policy, vol. 13, no.1, p.64

M. Powell et A. Barrientos (2004) «Welfare Regimes and the Welfare Mix», dans European Journal of Political Research, 43, p.88

D. Saint-Martin (2003) «De l’État-providence à l’État d’investissement social : un nouveau paradigme pour enfant-er l’économie du savoir ?» dans Leslie A. Pal. How Ottawa spends 2000-2001 : past imperfect, future tense, Toronto, Oxford University Press, p.49

Ibid., p.39

G. Esping-Andersen et S. Sarasa (2002) «The generational conflict reconsidered», dans Journal of European Social Policy, vol.12, no.1, p.6

M. Ferrera, A. Hemerijck et M. Rhodes (2001) «The Future of Social Europe: Recasting Work and Welfare in the New Economy», dans A. Giddens (ed.) The Global Third Way Debate, London, Polity, p.120

Ibid., p.121

G. Esping-Andersen (1999) op. cit., p.148-149

Ibid. , p.150

W. Clement et J. Myles (1994) Relations of Ruling: Class and Gender in Postindustrial Societies, Montréal et Kingston, McGill-Queens University Press, p.34

G. Esping-Andersen (2001) «A Welfare State for the 21st Century», dans A. Giddens (ed) The Global Third Way Debate, Cambridge, Polity Press, p.139

J. Kawachi (2004) «Cross National Perspectives on the Life Course: A Critical Review and Suggestions for Future Research», Paper produced for Yale Comparative Workshop, p.32