Le cercle intime de l’adolescent : la sphère chaude

By 7 May 2012

2. Le cercle intime : la sphère chaude

Le cercle intime intègre dans ce mémoire les amis proches et la fratrie proche pour des besoins de simplification. En effet, les pratiques de prêt de vêtement, de shopping ensemble et de conseils ou influences sont communes. En revanche, la fratrie n’est pas choisie par l’adolescent. Même si l’amitié réalise une sphère plus chaude, plus positive, elle reste inscrite dans ces jeux d’affiliations et de jugements, dans ces environnements soumettant la personne à des classements subtils et perpétuels. Les amis, encore plus proches et « similaires », émettent des avis certainement plus nuancés, plus indulgents et « enrobés » dans une protection affective. Comme la famille avec laquelle l’adolescent s’apprête à prendre des distances, ils contribuent à fournir une interprétation bienveillante et valorisante des confrontations et jugements émis par les pairs. Dans la sphère amicale, les contrastes sont relativement réduits, les modes de communication plus doux, les évaluations plus positives. Ce cercle proche et plus positif joue en quelque sorte un rôle de « tampon » entre l’individu et le cercle plus large et plus critique des pairs, pour Claire Bidart .

a) L’apparence parmi les critères d’élection

Les amitiés de jeunes naissent très souvent sur des proximités de circonstance, d’attirance spontanée et impalpable, un feeling, ainsi que sur des attraits simplement physiques Une attention importante est portée au physique et au style vestimentaire et les rapprochements sont majoritairement effectués sur cette base pour C. Bidart. Les passions et activités partagées créent un terrain favorable également au rapprochement.

« Ce qui me rapproche de mes amis du lycée : les centres d’intérêt, la musique, la culture en général, la culture vestimentaire aussi. » (Vincent, 3ème, 15 ans, Neuilly)

La désignation des amis est contextualisée, relativement soumise aux évaluations normatives ambiantes. Plus souple, plus intégrée aux appréciations globales de l’environnement, l’amitié pour les jeunes n’est donc pas radicalement dissociée, ni distanciée du contexte qui l’a vu naître .

« Tous mes copains ont un style que j’apprécie. Je me sens plus attiré par des gens qui ont le même style que moi. Pour les filles, elles sont à la mode côté Femme.

Je n’irais pas vers les gens qui sont tournés vers l’argent, je ne suis pas dans cette mentalité-là. » (Grégory, 3ème, 14 ans, Neuilly)

L’attirance physique se fait souvent sur la base de la similitude : Qui se ressemble, s’assemble. Le concept d’homophilie est né de cette constatation d’une tendance à préférer le « même que soi » dans ses rapprochements autres que conjugaux. Il peut se définir comme la tendance, pour les amitiés, à se former entre individus qui se ressemblent sur un aspect précis . Dans l’amitié, dans l’amour, l’adolescent recherche son double, voire même un écho dans le discours de l’autre. Les liens interpersonnels répondent à une mise en concordance des appartenances de classe, de sexe et d’âge, mais aussi de style vestimentaire pour de nombreux collégiens. Le choix des amis ne s’opère pas « par hasard », ni sur le seul critère d’une préférence pour les qualités personnelles d’autrui, d’où l’homogénéisation du réseau d’amis.

« T’arrive-t’il d’être en désaccord à ce sujet avec tes meilleurs copains ? Non, rarement, ils ont à peu près le même style, même si je ne les choisis pas en fonction de leur style. » (Edouard, 3ème, 15 ans, Neuilly)

A l’âge du lycée, en revanche, le cercle des intimes peut mixer différents styles vestimentaires, le recul semble plus grand par rapport à l’attirance physique.

« Mes amis de l’extérieur du lycée, je les ai connus plus tardivement, je les ai vraiment choisis. Mes amis sont plus des gens qui me correspondent car on n’a pas tous le même style. » (Mathilde,1ère, 16 ans, Asnières)

b) Le prêt de vêtement entre amis ou frères et sœurs

Certains adolescents pratiquent régulièrement le prêt de vêtement entre amis ou frère ou sœur proche. L’échange peut même s’effectuer entre sexe opposé pour des joggings ou des tee-shirts portés large. La condition porte sur le fait d’avoir le même style ou d’apprécier le style de l’autre. De plus, l’emprunt permet de diversifier la garde-robe sans débourser quoi que ce soit, c’est une pratique économique.

« On s’échange des fringues avec des amies proches, des pulls et des pantalons surtout, pour les porter à l’école ou dans la vie en général. Pour les soirées, on se prête souvent les robes, ça évite d’en acheter tout le temps. C’est avec Praxèle que j’échange le plus, on est pratiquement pareille, on s’habille pareil, le même style, les mêmes goûts ». (Philippine, 3ème, 14 ans, Paris)

D’autres, a contrario, refusent les emprunts, attribuant une valeur très personnelle au vêtement. Notons qu’il s’agit là de l’adolescent le plus investi dans ses vêtements.

« Je ne prête pas mes vêtements, parce que c’est porté par moi, c’est perso et puis, question d’hygiène, un vêtement, ça ne se prête pas comme un jeu ». (Vincent, 3ème, 15 ans, Neuilly)

c) Le shopping ensemble, une des expérience partagées

Le partage d’activités communes, de circulation dans un environnement usuel, demeure constitutif de la relation amicale ou fraternelle. Ces activités communes servent de ciment à l’amitié. Leur multiplication permet d’élargir les sujets de conversation. Parmi les activités extérieures citées, nous retrouvons le cinéma, les activités sportives comme le roller ou le skate, et les balades « galérer, traîner, de la glande ». Les lieux de la parlerie différent entre collégiens et lycéens, les premiers citant spontanément le Mc Do, les seconds, les cafés, bars et boites. Retrouver des jeunes de son âge dans les lieux propres, les cafés, renforce ce sentiment d’appartenance à une communauté de pairs.

« À la base, plus on fait de choses ensemble, plus on se rapproche. Après, il y a les valeurs qui créent les affinités. » (Laetitia, 2nde, 16 ans, Paris 16)

Le shopping est très souvent cité par les filles, c’est même la première activité citée en commun avec de nombreuses amies. Les garçons le citent également et il peut également s’effectuer avec des représentants du sexe opposé, petite amie ou non. Il offre l’occasion de sortir ensemble, de quitter le domicile familial, mais ce n’est pas qu’un alibi puisqu’il se concrétise par des achats. C’est même avec le cinéma pour Maïmouna une des ses seules activités extérieures entre amies.

« Le shopping, c’est pour moi un plaisir, c’est surtout que je suis avec une amie, on est ensemble, ça me fait plaisir. » (Axelle, 3ème, 14 ans, Paris)

Il peut être détourné sur un mode ludique comme pour Axelle, qui pour autant le joue aussi sur un mode classique.

« On fait du shopping, on prend des photos rigolotes de nous deux, ou on essaie dans les magasins des vêtements bizarres et on se prend en photo. C’est depuis cette année, on va dans des boutiques normales, on prend des vêtements en se demandant : « Qui pourrait porter ça ? », on l’essaie, pas dans le but de l’acheter, on se photographie dans la cabine. On prend les photos avec les 2 appareils, celui de Clémentine et le mien ». (Axelle, 3ème, 14 ans, Paris)

La différence de moyens entre amis peut s’avérer gênante, comme le souligne Laetitia, et constituer un frein à cette activité commune.

« Clara, elle, dévalise la boutique, (Clara a beaucoup de moyens) je l’ai accompagnée une fois. Je n’aime pas me balader au Bon Marché avec elle. C’est quand elle insiste. Je fais les magasins avec d’autres amis de l’Alma ou des Oiseaux ». (Laetitia, 2nde, 16 ans, Paris 16)

Le développement d’une amitié opère dans deux dimensions complémentaires : la largeur (l’amplitude des sphères d’échanges liée au nombre d’activités communes partagées dont le shopping) et la profondeur (l’intimité du niveau d’échange, les confidences et les conseils). Ce déploiement est intimement lié avec le sentiment d ‘une « profondeur » de la relation. Parmi les conseils quotidiens figurent les conseils vestimentaires.

d) Les conseils et les influences des amis ou de la fratrie

Les conseils et les influences entre amis renforcent les similitudes, notamment en termes de style vestimentaire. Entre amis s’engage une dynamique d’influence rendue possible par le niveau d’écoute et le désir de cohésion, qui tend à prolonger et à renforcer encore les ressemblances et proximités mutuelles.

Le facteur qui ressort comme déterminant dans l’influence est la dimension affective investie dans la relation. L’influence s’installe dans les amitiés portant la plus grande part d’affectivité. Ce sont les personnes les plus « aimantes » qui sont susceptibles d’influencer. Les adolescents en sont conscients a posteriori.

« J’ai eu ma période slim-ballerines l’été dernier, avant la 1ère. Ça venait de Lili, y avait pas beaucoup de gens à Perpignan qui portaient ça. Ça s’est étendu à Perpignan en novembre-décembre. C’était la folie, c’était pas moi. » (Laurence, 1ère, 17 ans, Perpignan)

e) La fusion ou la différenciation avec les amis proches

Le processus relationnel conduit progressivement à investir des sphères variées, de plus en plus privées, à reconnaître des points communs de plus en plus intimes, et même à développer ceux-ci en renforçant les similitudes partagées. (Bidart,1997). L’amitié peut être si fusionnelle que les aspirations, les objectifs se confondent. Etudiant dans le même collège, la meilleure amie de Maïmouna est totalement intégrée au monde de l’élève, elle partage de nombreuses activités (trajets d’école, détour par la maternelle, shopping..) et même éventuellement, le stage. C’est un véritable miroir d’elle-même, ce d’autant qu’elles se ressemblent physiquement.

À l’opposé, il semble qu’au lycée les styles des amis soient plus différents. Cette différence est source d’enrichissement.

« Sinon, je suis plutôt indépendante, toutes les 2, on a un style différent.

Son style à elle, elle est très grande, elle fait plus âgée, elle a plus de vêtements, elle fait plus étudiante. Elle est en robe, elle porte plus souvent des bottes que des baskets, elle choisit des tenues plutôt féminines, elle est moins en jean. » (Mathilde,1ère, 16 ans, Asnières)

Les collégiens comme les lycéens cultivent un petit nombre de liens forts qui constituent le cercle des intimes et un grand nombre de liens faibles. Cette notion a été créée par Mark Granovetter dans son étude sur les réseaux américains qui mettait en avant la force et l’impact des liens faibles (relations) dans la recherche d’emploi. Tous les adolescents doivent faire avec une réalité incontournable : sur le lieu scolaire, il est fort difficile d’échapper au jugement des pairs, ces autres élèves avec lesquels ils entretiennent des liens plutôt lâches, mais qui n’en sont pas moins présents quotidiennement et qui exercent une pression normative. Si le cercle des intimes avec lequel l’adolescent entretient des liens forts rassemble des autrui significatifs qui maintiennent la réalité subjective de l’adolescent, les pairs avec lesquels il entretient des liens faibles constituent une sorte de chorus, comme le définissent Berger et Luckmann(1966), qui interagit avec les autrui significatifs comme il interagit avec la réalité subjective qu’il sert à confirmer également. L’adolescent fait face à la fois à l’opinion de ses meilleurs amis ou de sa fratrie, mais aussi à l’opinion répétée du chorus qui peut la contrebalancer . Ces différentes sources de validation lui apportent un plus grand pouvoir sur soi.
Lire le mémoire complet ==> (Modes vestimentaires chez les adolescents)
Modes vestimentaires chez les adolescents : Construction de l’identité et du lien social
Mémoire de recherche Master 2

Tables des matières :

__________________________________

Bidart C., L’amitié, un lien social, La Découverte, 1997, p 239

ibid, p 240

Lazarsfeld P.F. et Merton R.K., « Friendship as a social process », in Morroe Berger, ABELAND T. et PAGE C., Freedom and Control in Modern society, Nostrand D. Van,1954, p23

Granovetter M., The Strength of weak ties, American Journal of Sociology, vol 78, isssue 6, 1973

Berger P. et Luckmann T., la construction sociale de la réalité, A.Colin, 2006, p 254