Problématique et plan du mémoire, Microfianance et migration

By 7 April 2012

3 – Problématique et plan du mémoire

A travers l’étude comparative des populations et de leurs besoins, il a été possible de mieux comprendre les interactions entre le projet de développement (l’IMF) et la population cible. Partant de ce constat, ce mémoire cherche à lier les résultats de l’investigation aux problématiques et aux pratiques de la microfinance. Ces problématiques retrouvent celles, plus générales, des projets de développement.

– La microfinance, en tant qu’outil du développement, est contrainte à une certaine modélisation de ces services afin de pouvoir les étendre au plus grand nombre, mais elle se heurte également à la nécessité d’adapter à chaque contexte son offre et son approche. Cette réalité oblige à avoir une connaissance fine des populations et de leurs histoires.

– Un projet de développement fait toujours l’objet d’une certaine réappropriation, de la part des bénéficiaires et de la part des développeurs. L’analyse de la gouvernance et des formes d’appropriations de l’IMF par la population aidera à en comprendre les mécanismes.

Il existe donc deux axes d’analyse :

Le premier concerne l’adaptation nécessaire de l’IMF face à la diversité des populations. C’est aujourd’hui le problème auquel doivent faire face de nombreuses IMF, souvent aveugles à cette diversité et donc à l’adaptation de ses pratiques. Cette attitude oblige à avoir une connaissance fine des populations, de leurs histoires… L’étude anthropologique à la base de ce mémoire a permis de récolter de nombreuses données. En complétant avec d’autres réflexions l’ensemble des connaissances accumulées sur la population locale, les migrants, leurs pratiques financières, il s’agira de s’interroger sur les pratiques de la microfinance, ses difficultés, ses contradictions.

Le deuxième axe s’intéresse à l’inévitable appropriation du projet par les différents acteurs impliqués. Ce processus d’appropriation est original à chaque projet, chaque communauté. Il convient d’en cerner les contours, car cette appropriation se répercute sur l’action de l’IMF. Là encore, l’anthropologie va constituer une approche intéressante pour comprendre les mécanismes d’adaptation et d’appropriation auxquels se confrontent les projets de développement, et plus particulièrement dans notre cas, les institutions de microfinance. L’approche comparative va ici nous permettre d’étayer notre argumentaire par les expériences des IMF dans les deux localités.

Dans un premier temps, nous nous attacherons donc à expliquer le contexte économique et social de chaque communauté. Nous verrons que la compréhension de l’histoire et de l’évolution de ces deux communautés ont toute leur importance pour consolider la base nécessaire à la compréhension de la situation actuelle.

Une deuxième partie se concentrera cette fois spécifiquement sur les répercussions de la migration. Nous verrons qui sont ces migrants, les raisons de leur départ et l’importance du réseau social dans lequel ils se trouvent. A travers l’angle des remesas, nous concrétiserons les impacts économiques et sociaux de la migration dans le quotidien familial et communautaire.

En étudiant la population migrante et leurs familles, nous verrons que derrière cette dénomination se cachent en fait des réalités fort contrastées. Face à ces différences, l’IMF doit s’adapter non pas à chaque individu, mais à un contexte communautaire particulier, ce qui nous amène ensuite à l’étude du rôle de l’IMF.

Un va et vient constant entre chaque lieu viendra rythmer l’écriture de ce mémoire. Cette démarche comparative viendra, en troisième partie, appuyer le constat d’une appropriation de l’IMF totalement différente par les populations. Tout d’abord l’explication du cadre d’implantation et d’intégration de l’IMF nous aidera à comprendre les modes de gouvernances appliqués dans chacune des organisations de microfinance, point essentiel à la compréhension de ces mécanismes. Puis, nous ferons ensuite le lien entre l’appropriation des services financiers proposés et les pratiques financières informelles dans lesquelles se retrouvent les populations.

Avec l’ensemble de ces données, nous nous interrogerons, en dernière partie, plus particulièrement sur la pertinence des réponses des acteurs de la microfinance face au contexte migratoire des deux communautés. Il existe un décalage important entre le discours des développeurs, qui cherchent à légitimer la position du migrant en acteur économique local, et la réalité des pratiques des familles transnationales qui se heurtent à un contexte économique et social en crise. Nous reviendrons sur cette contradiction en analysant le projet social et économique du migrant et la véritable portée des remesas que nous confronterons aux attentes que révèlent les discours politiques et les moyens dont disposent les organisations de microfinance.

Résumé des principaux résultats

L’analyse comparative de deux communautés rurales du Mexique a permis d’éclaircir de nombreuses questions concernant les populations rurales ainsi que la migration, et, de ce fait, mieux comprendre l’intervention d’une l’IMF. En se plongeant au cœur de San Agustín Loxicha et de Totolapa, il a été possible de comprendre la migration à l’échelle de l’individu. L’argent est la principale source de motivation au départ, et, les remesas en sont le résultat. Ces transferts servent principalement à la consommation quotidienne des familles. Suivant le montant et la régularité des envois, ils pourront également permettre la construction d’une maison et surtout prévenir des dépenses imprévues. Le migrant, lorsqu’il parvient à s’assurer une certaine stabilité aux Etats-Unis, permet une augmentation considérable du niveau de vie de sa famille. Mais la migration porte en elle des effets contradictoires.

A San Agustín Loxicha, la migration est éclatée. Le migrant est le plus souvent seul pour affronter tous les changements et les difficultés qu’impose la migration. Cette situation entraîne de fait une plus grande précarité qui se traduit par une instabilité financière. Celle-ci se répercute ensuite sur la famille au Mexique. Les envois sont irréguliers et de faible montant. Les impacts économiques pour la communauté sont donc limités. A Totolapa, au contraire, la migration est organisée en couloir migratoire. Tous les migrants se dirigent à New York où ils retrouvent de nombreux compatriotes. Ce réseau social permet une intégration rapide du migrant et assure une régularité et une importance dans les envois d’argent. La migration touche l’ensemble de la communauté. Elle a ainsi permis une amélioration et une homogénéisation des niveaux de vie et de l’habitat. Dans cette communauté, l’économie locale est aujourd’hui totalement dépendante des remesas.

Dans ces différents contextes, quel rôle pour la microfinance ? L’étude a montré que les institutions de microfinance présentent, dans chacune des communautés, des caractéristiques qui sont propres à l’environnement dans lequel elles s’insèrent. Pour analyser ces rôles, l’étude revient sur le processus d’intégration de l’IMF dans la communauté. A San Agustín Loxicha, l’IMF touche principalement les petits producteurs de café. La position de l’IMF est claire : elle s’adresse aux familles paysannes indigènes. Leur mode de gouvernance conforte et appuie cette position : nom indigène de l’IMF, employés originaires des petites communautés et bilingues (espagnol, zapotèques), déplacement des agents de crédits dans les lieux isolés… Les nombres d’adhérents et d’employés sont en constante augmentation.

A Totolapa, l’IMF procure essentiellement des services d’épargne et de réception d’argent des migrants, ce qui traduit, dans son mode de gouvernance une attention assez passive envers la population. L’IMF est perçue comme un acteur extérieur à la communauté et la relation de confiance peine à s’instaurer. En analysant l’influence des pratiques financières informelles, il apparaît qu’à San Agustín Loxicha, l’IMF se soit ajoutée à une variété d’acteurs informels déjà importante. La population intègre les services de la microbanque dans ces stratégies financières de prêt et d’épargne. A Totolapa l’IMF a principalement agi sur les pratiques d’épargne qui se formalisent davantage, ainsi que sur la bancarisation des remesas. L’octroi de crédit reste davantage assuré par un réseau informel principalement animé par les migrants.

Le débat qui mêle remesas et développement engage la responsabilité du migrant dans le développement local de sa communauté d’origine. Pourtant ce discours oublie que la migration est justement le reflet d’une économie en crise sur laquelle pèse des contraintes structurelles importantes. Les remesas interviennent en palliatif de la pauvreté et cette réalité amène à s’interroger sur les réelles facultés du migrant à se transformer en acteur de développement local.

Selon le discours des organisations internationales de développement, la migration peut être vecteur de développement lorsque les ressources financières qu’elle dégage sont mutualisées (on parle de migrant collectif) et que les remesas sont investies en projet productif. Le rôle de la microfinance dans ce processus serait d’aider à bancariser les envois d’argent afin de permettre une redistribution locale des richesses sous forme de crédits, qui seraient à leur tour, potentiellement investis en projet productif. Le terrain a permis de confronter ces idées à la pratique. Les observations faites ont révélé que même lorsque la migration est un fait communautaire, migrer reste un projet individuel, aux impacts principalement familiaux. Pour ces migrants et leurs familles, investir dans un projet productif n’est pas la priorité. Ils consacrent leurs revenus, en priorité, à la consommation quotidienne, l’habitat, l’éducation et les célébrations familiales (mariage, baptême, etc.). En ce qui concerne la microfinance, des contraintes imposées à son fonctionnement limitent son action. Comme nous le montre Totolapa, la bancarisation des remesas ne semble pas suffisante à impulser une redistribution spontanée et effective des ressources. L’IMF accompagne ses bénéficiaires sur des petits crédits à court terme, souvent insuffisants pour permettre des investissements plus importants.

Face à ces observations, nous proposerons diverses perspectives de recherche concernant la compréhension du phénomène migratoire et de ses impacts, ainsi que sur la pratique de la microfinance, tant au niveau de la gouvernance que des services proposés.

Carte du Mexique localisant les différents réseaux de Microbanques de l’Amucss
L’étude s’est déroulée dans les réseaux 2 et 6

Carte du Mexique - réseaux de Microbanques
Source : Amucss

Quand la microfinance cible les migrants
Université de Provence Aix-Marseille 1 – Département d’Anthropologie
Master professionnel « Anthropologie & Métiers du Développement durable » – Mémoire de recherche appliquée