Références théoriques et cadre intellectuel: sites pure player d’information

By 7 March 2011

B – Références théoriques et cadre intellectuel de la recherche

Nous fondons notre recherche sur trois sources intellectuelles complémentaires qui se sont tour à tour penchées sur l’identité journalistique et son adaptation au nouvel outil de communication du Web.

Tout d’abord les chercheurs, qu’ils soient issus de la sociologie du journalisme, de la sémiologie, ou de la sociologie de la culture et de la communication.

Pour évaluer les modifications de l’identité journalistique et de son rôle social avec l’apparition du Web, nous nous appuierons sur les travaux de chercheurs spécialisés dans la construction de l’identité professionnelle des journalistes. Denis Ruellan[1] a étayé l’idée que la profession journalistique était définie par un « flou constitutif », avec une définition juridique tautologique et des frontières poreuses avec des activités discursives annexes – littéraires et militantes au temps où le journalisme était une activité peuplée d’autodidactes écrivains ou politiques, professionnels de la communication quand l’espace médiatique a été colonisé par les services de communication en tout genre (entreprises, associations, mouvements sociaux etc.). Une identité professionnelle floue et évolutive qui nous pousse à refuser de penser l’apparition du journalisme Web comme une dégénérescence face à une identité figée et normative de la profession, mais plutôt comme une adaptation face à l’évolution des discours sociaux dont la profession se nourrie et avec lesquels elle interagit.

Nous partons également de la définition de Roselyne Ringoot[2] qui part de l’analyse du discours éditorial pour analyser l’identité véhiculée par les journaux face à leur public cible. Nous utiliserons le concept de ligne éditoriale défini par la chercheuse pour évaluer les occurrences du discours des sites pure players, tant dans l’énoncé que dans son mode d’énonciation, pour mettre en évidence les procédés rhétoriques, syntaxiques, les choix de genres journalistiques et de formats de rédaction qui permettent aux pure players de répondre aux nouvelles attentes des lecteurs sur le Web. L’étude des “sites d’auto-publication d’information à visée éthique” (swapies) par Florence Le Cam, Valérie-Jeanne Perrier et Nicolas Pélissier[3] sera aussi abordée pour la conclusion de brouillage identitaire entre amateurisme et professionnalisme sur le Web de l’étude, et sur les formes d’écriture journalistique hybrides issues de la réappropriation de l’outil du blog par les journalistes.

La « culture Web », support d’une nouvelle éthique de la consommation de l’information et de la culture, sera définie à partir de l’ouvrage Devenir Média d’Oliver Blondeau[4], lequel revient sur les acteurs responsables de la création d’Internet et de sa mise à disponibilité au grand public. Cette genèse, de l’Arpanet à Internet jusqu’au Web 2.0, sera retracée pour bien comprendre la nature et les valeurs de l’outil de communication sur lequel les médias d’information se positionnent aujourd’hui. Des valeurs fondées sur la critique de l’industrie de la culture et de la communication, qui n’ont pas abouti pour autant à un espace alternatif souhaitant se substituer à l’espace public, mais plutôt à un espace complémentaire.

Nous verrons en effet avec Franck Rebillard[5] que le Web est traversé par des logiques contradictoires, aussi variées que la provenance des acteurs qui cherchent à exister sur le réseau. On trouve des particuliers, des experts, des médias, des entreprises de télécommunication : la convergence de nombreux dispositifs de communicatioa sur le même espace numérique ne doit pas être occultée pour saisir les difficultés des médias à se positionner face à ce nouvel environnement de concurrence. En effet, à la concurrence entre les titres de presse s’ajoute sur le Web la concurrence avec les moteurs de recherche pour la hiérarchisation de l’information, la concurrence avec les sites de communication pour l’audience. L’analyse de Franck Rebillard permet aussi de déconstruire la notion de « Révolution Web » pour en départager les éléments de rupture culturelle des simples évolutions technologiques entre le Web et les supports médiatiques traditionnels. Une analyse distanciée qui nous permettra de saisir dans notre analyse du discours éditorial des sites pure players différents degrés d’innovation éditoriale face à « l’esprit d’Internet », et de mettre en évidence les incohérences potentielles entre le discours des acteurs sur l’adaptation de leur site à la culture Web et le discours contenu dans le site.

Le renouveau de l’espace public par l’émergence de nouveaux acteurs (blogueurs, moteurs de recherches etc.) oblige la profession des journalistes à définir une nouvelle relation aux sources et au public. A partir de l’ouvrage Le Journalisme après Internet de Yannick Estienne[6], nous constatons qu’il est possible de distinguer deux cadres d’analyse de l’évolution du journalisme à l’esprit Web, et de là, deux définitions du journalisme Web. Le chercheur décrypte le passage de l’édition de presse papier à la presse en ligne et en tire la définition d’un journalisme « dominé ». Cet angle de recherche ne sera pas celui que nous ferons prévaloir. Notre étude sera centrée sur les médias spécifiques au Web, les pure players, afin de dépasser la problématique de l’adaptation de l’espace médiatique traditionnel au Web. Cette étude centrée sur trois sites pure players – Slate.fr, Rue 89 et Fluctuat – nous permet de cerner les expérimentations des nouveaux acteurs médiatiques sur le Web comme des réponses à la fin du monopole de la définition de l’agenda public par les médias traditionnels. Nous voulons aussi dépasser la polémique techniciste souvent posée par les anciens acteurs de l’information, non par volonté de nier la pertinence du débat sur la technique, mais pour se concentrer sur les évolutions non pas techniques mais discursives, prisme heuristique selon nous d’évolutions sociales auxquelles les médias doivent s’adapter au même titre que la technique.

[1] Denis Ruellan, Le professionnalisme du flou. Identités et savoir-faire des journalistes français, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 1993
[2] Roselyne Ringoot, « discours journalistique, analyser le discours de presse à travers le prisme de la ligne éditoriale » in L’analyse de discours, sous la direction de Roselyne Ringoot et Philippe Robert-Demontrond, Editions Apogée, Rennes, 2004
[3] Valérie Jeanne-Perrier, Florence Le Cam et Nicolas Pelissier, « les sites web d’auto-publication : observatoires privilégiés des effervescences et des débordements journalistiques en tout genre », in Roselyne Ringoot et Jean-Michel Utard (direction), Le journalisme en invention, nouvelles pratiques, nouveaux acteurs, Edition PUR, Rennes, 2006
[4] Olivier Blondeau (avec la collaboration de Laurence Allard), Devenir Media. L’activisme sur Internet, entre défection et expérimentation, Editions Amsterdam, Paris, 2008
[5] Franck Rebillard, Le web 2.0 en perspective, une analyse socio-économique de l’Internet, Edition l’Harmattan, Paris, 2008
[6] Yannick Estienne, Le journalisme après Internet, Edition l’Harmattan, Paris, février 2008

L’ouvrage collectif Penser les médiacultures, nouvelles pratiques et nouvelle approche de la représentation du monde[7] nous nous a été utile pour concevoir la définition d’une nouvelle culture Web, et celle d’un nouveau mode de consommation de l’information sur le Web. Le tournant culturel que les auteurs définissent nous semble transférable au domaine médiatique pour reconsidérer le journalisme Web non pas comme ersatz de journalisme papier, mais comme un genre médiatique à part entière. Les auteurs de cette étude basée sur les relations créatives entre culture et médias de communication analysent l’évolution de la consommation culturelle contemporaine d’une conception déterministe basée sur la logique des rapports sociaux, à la conception d’une culture comme ressource de socialisation et comme mode d’affirmation identitaire et d’expression de soi. En diagnostiquant la séparation entre rapports sociaux et pratiques culturelles, ils pointent un changement culturel sous-jacent à l’ère postmoderne, où les individus sont dans l’interaction pour définir leurs goûts culturels, par l’intermédiaire des médias plutôt que de l’institution scolaire qui véhicule une hiérarchie culturelle classique. Dans leurs interactions quotidiennes, les individus utiliseraient les objets culturels comme autant de ressources identitaires qu’ils cherchent à se réapproprier pour définir leur identité. Derrière le constat de nouveaux comportements face à la culture se tisse en creux une nouvelle conception de la société qu’Ulrich Beck nomme « société du risque », où :

« les rapports sociaux, conjugaux, familiaux, deviennent radicalement contingents et risqués, les questions comme les réponses restant ouvertes. »[8]

Les individus réflexifs, par l’utilisation croissante des blogs (journaux intimes ou supports artistiques) multiplient les formes nouvelles d’expression de soi à travers la médiatisation, ce qui transforme en profondeur la relation au produit et au support d’information. Une évolution culturelle par le bas à laquelle les médias doivent s’adapter, étant donné que

« le journalisme est une pratique culturelle et par conséquent il se reproduit à la manière dont se reproduisent les pratiques culturelles »[9].

Les médias sont confrontés à ce nouvel âge expressif car le Web est l’espace de confluence entre logiques sociales et logiques informatives, et la convergence de ces différents dispositifs de communication permet des échanges, des allers-retours, des contagions d’une logique à l’autre.

Une évolution culturelle que Jacques Rancière élargit à différents domaines artistiques et culturels, faisant de l’apparition de « la masse » comme objet de création artistique et sujet d’étude historique, le vecteur d’un « nouveau régime esthétique ». Dans la littérature, ce régime des arts s’est traduit par la « ruine du système de représentation » et l’arrivée de l’individu anonyme comme sujet d’écriture, de Balzac à Hugo en passant par Flaubert. Dans les études historiques, la nouvelle histoire s’intéresse d’avantage à

« l’histoire des modes de vie des masses et des cycles de la vie matérielle, fondée sur la lecture et l’interprétation des témoins muets »[10] ;
Et « l’ordinaire devient beau comme trace du vrai[11] »
[7] Eric Maigret, Eric Macé, Penser les médiacultures, nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation du monde, Edition Armand Colin, Paris, 2005
[8] Laurence Allard, « Express Yourself 2.0 » in Eric Maigret, Eric Macé, Penser les médiacultures, nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation du monde, Edition Armand Colin, Paris, 2005, p. 148
[9] Colette Brin, Jean Charron, Jean de Bonville, Nature et transformation du journalisme, théorie et recherches empiriques, Presse Université de Laval, 2004
[10] Jacques Rancière, Le partage du sensible, esthétique et politique, Edition La Fabrique, Paris, 2008, p.51
[11] Jacques Rancière, op. cit. p. 52

Nous partageons cette conception car elle prolonge notre définition du journalisme comme « espace de formation discursive » dont les tendances historiques traversent la définition identitaire. Il en va ainsi de l’arrivée des masses comme sujets de culture et d’information. Une émergence qui n’a donc pas attendu la révolution Web.

Dans le domaine de l’information, l’attention aux « acteurs de l’ordinaire » a aussi été expérimentée par la presse écrite, nous rappelle Erik Neveu[12], avec ce qu’il définit comme « journalisme ethnographique » aux Etats-Unis. Nous verrons dans cette recherche que les expérimentations éditoriales des sites pure players ne sont pas révolutionnaires, mais qu’elles poursuivent et généralisent les évolutions socioculturelles et les nouveaux modes de représentation du monde qui favorisent l’émergence de la parole anonyme et de la culture de masse.

hackers Pour comprendre comment le Web influe sur le domaine de l’information, il importe de comprendre son essence à la fois technologique, sociale et culturelle. Nous nous pencherons sur l’analyse du Web 2.0 de Franck Rebillard qui déconstruit le mythe de la révolution Internet en évaluant son apparition dans le champ de la culture et de la communication selon un regard diachronique et synchronique. Cette réflexion nous permettra de cerner la diversité des acteurs et de leurs stratégies sur Internet et de définir l’espace public qui se construit sur le support numérique comme un espace conflictuel où se confrontent les normes post-industrielles des hackers à celles des entreprises de presse et de communication traditionnelles, ainsi que l’arrivée des nouveaux acteurs de télécommunication comme concurrents directs aux médias traditionnels et la montée des utilisateurs ordinaires en tant que créateurs de contenus. Nous nous appuierons donc sur la définition du Web comme un espace hybride en partant de l’analyse du blogueur Versac qui y voit la concrétisation incomplète de la « noosphère » anticipée par Theillard des Chardins grâce à la complémentarité entre les médias traditionnels et les blogueurs :

« la noosphère, c’est la connaissance humaine, le monde des idées mutant et évoluant en permanence par l’apport de chacun (…) le Web est la concrétisation réelle de cette noosphère. Tout le monde peut enfin accéder de manière directe à tous les contenus et savoirs, présents en ligne, accessibles de manière publique, et reliés »[13].

De là, la définition de la presse en ligne comme nouveau genre médiatique, fondé sur le compromis entre genre journalistique traditionnel et contribution des amateurs à l’information, sera dessinée. L’hypothèse de la recherche est que les médias pure players exploitent la parole ordinaire et l’image de média participatif pour des fins d’audience, sans jouer le jeu de la coopération horizontale. Les médias conservent donc une relation distanciée et verticale à leur lectorat, tout en intégrant quelques recettes de coopération avec les lecteurs pour créer une relation de confiance et donner envie aux internautes de revenir et de nourrir le site de leurs contenus. Les sites pure players d’information sont donc des médias d’un genre hybride, à la confluence entre le contrat de lecture du journalisme traditionnel et le mode coopératif des médias citoyens. La recherche avance aussi avec la conviction que les sites pure players avancent dans un environnement de contraintes économiques, d’audience et de maîtrise du nouvel outil technologique. Nous aurons recours aux recherches empiriques et aux tentatives de redéfinition du journalisme au gré des expérimentations en ligne des acteurs de l’information eux-mêmes, à travers les publications d’articles en ligne ou de posts de blogs sur le journalisme Web, ses enjeux, ses atouts et les contraintes éditoriales qu’il doit gérer.

Le « link journalism», défini par Jeff Jarvis[14], sera un concept clé dont les critères jalonneront notre regard sur les discours éditoriaux des pure players.

Le concept de « crowdsourcing »[15] nous permettra d’appréhender les différentes stratégies des sites pure players pour digérer les velléités participatives des lecteurs à la formation du discours journalistique. Nous aurons également à l’esprit la notion d’« auteur en collectif » pour mettre en évidence les nouveaux genres journalistiques qui émergent de cette production de l’information collective entre journalistes et amateurs. Enfin, les réflexions contemporaines sur l’évolution permanente de la forme du réseau devront être prises en compte dans notre ambition de comprendre les expérimentations éditoriales des médias 100% Web et leur chance de coller à « l’esprit d’Internet ». Nous reviendrons dans cette optique sur l’annonce de la « fin du Web par le rédacteur en chef d’Electron Libre, au profit du « digital me »:

“Le Web était un rhizome, fait de liens s’interconnectant, le Digital-Me est un océan, avec à sa surface des plis et des replis, des vagues (…) Glisser d’un site à un autre, par un lien judicieusement placé devrait devenir une pratique moins courante, voire complètement dépassée. L’accès à un site n’étant plus seulement une question de “lien hypertexte” mais plutôt le fruit d’un processus de recommandations sociales ou affinitaires – nous expliquerons un peu plus loin ce que cela signifie dans l’univers du “Digital-Me”[16].

[12] Erik Neveu, sociologie du journalisme, Edition La Découverte, Paris, 2001
[13] Nicolas Vanbremeersch, La démocratie numérique, Edition du Seuil, Paris, 2009, p. 22
[14] Sur son blog : www.buzzmachine.com/
[15] Définit par le journal du net comme « approvisionnement par la foule » pour les éditeurs Web, www.journaldunet.com/diaporama/0610-dicoweb2/1.shtml
[16] Nous constatons dans notre recherche que les observateurs du Web avancent déjà la fin du « journalisme de lien » tel qu’il est pensé par Jeff Jarvis pour solutionner le retrait de la fonction prescriptrice des médias au profit des moteurs de recherche sur le Web. De quoi constater la fragilité du genre de la presse en ligne et la complexité d’en tirer des tendances profondes persistantes, www.electronlibre.info/La-fin-du-Web-Episode-2,00318?var_mode=calcul

Lire le mémoire complet ==> (Les discours éditoriaux des sites pure player d’information à l’heure de la culture Web)
Master 2 de Journalisme Culturel de l’Université de Paris III
La Sorbonne Nouvelle