Les journalistes Web sont-ils des forçats de l’information ?

By 8 March 2011

I- Les journalistes Web
B – La presse en ligne, un nouveau genre médiatique ? L’évolution de la pratique journalistique sur et par le Web

1) Les journalistes Web sont-ils des « forçats de l’information »?

Nous l’avons vu, chez les premiers sites Web des journaux papiers, les critères de l’édition, attachés au triptyque édition/publication/diffusion, n’intègrent pas les nouveaux modes de consommation de l’information des internautes.

Cet inadéquation éditoriale a posé un double problème. Tout d’abord au niveau économique, avec le passage du double (annonceurs-lecteurs) au marché unique (annonceurs) pour les sites qui décident de rendre leur contenu accessible gratuitement aux lecteurs. Ensuite, parce que le monopole de diffusion de l’information détenu par les médias a été remis en cause par le couple moteurs de recherche-blogueurs sur Internet, et les médias traditionnels doivent trouver un nouveau paradigme pour continuer à être des acteurs dans la recommandation et la hiérarchisation de l’information qui circule sur le web. Ces deux contraintes nées de la convergence numérique ont eu pour effet de dévaluer le rôle du journaliste Web, obligé à créer plus de contenu, plus vite, mais avec moins de moyens.

Après la création en cascade des sites Web des titres de presse avant les années 2000, l’explosion de la bulle Internet a rendu le contexte économique de production de l’information difficile La publicité était devenue la première ressource des sites qui s’étaient alignés sur la logique de la gratuité de l’information. On revient alors à des modèles économiques hybrides en faisant payer certains services aux lecteurs, et en laissant la majorité du contenu accessible gratuitement. Le site du monde est le premier à lancer la formule « Premium » en 2002, en réservant aux seuls lecteurs abonnés une partie du contenu. Cependant, comme le souligne Yannick Estienne, malgré l’arrivée de l’industrie du Web :

« on peut voir dans la culture de la gratuité une survivance des valeurs des communautés pionnières du réseau »[1].

L’éthique de la « coopération en réseau » véhiculée par les pionniers du Web pose problème au développement de l’industrie de l’information sur Internet. Reste aux entreprises à s’approprier le message des hackers pour en faire une ressource marketing et essayer d’en tirer profit. Exemple le plus réussit : les sites de partage de photo et de vidéo (Flickr, Daily Motion) qui ne pourraient exister sans la participation bénévole des internautes. Certains médias traditionnels ont su profiter de cette culture de la gratuité pour récupérer des contenus d’internautes sans rétribution. Cependant, la culture de la gratuité est à double tranchant pour la valeur de l’information sur Internet. En effet, la gratuité de l’information en ligne aurait eu pour effet d’annuler la valeur symbolique attribuée au travail des médias. Derrière l’acte d’achat, beaucoup voyaient un contrat tacite d’engagement des journalistes envers leurs lecteurs et un gage de qualité. Dans les représentations des producteurs comme des consommateurs, le prix renvoie à un gage de qualité :

« Quand on paie, c’est une garantie de qualité vous savez. En plus c’est pas faux. Quand le service est payé, la personne qui le fournit est tenue par un engagement »

témoigne une journaliste web[2]. Derrière la représentation symbolique face au coût de l’information, la question essentielle du modèle économique sur le Web qui permettra aux éditeurs Web d’être rentables. La relation symbolique au coût de l’information a un poids sur les récepteurs de l’information mais aussi sur leurs producteurs. L’information sur Internet, en devenant moins solvable, perdrait aussi en qualité. Une interprétation qui a entraîné certains journalistes de presse papier à évaluer le travail des journalistes des rédactions Web de manière discriminante. Bernard Poulet, auteur d’un livre sur l’avenir sombre de la presse[3], rédacteur en chef de l’Expansion et ancien rédacteur en chef de l’Evènement du jeudi et de Courrier International, est un de ceux qui fait le pronostic le plus noir sur l’avenir de la presse en ligne :

« Aujourd’hui le journaliste est un producteur d’information, de qualité ou non. Mais je crains qu’il ne devienne très vite un simple technicien de l’info, un peu comme dans les chaînes d’info où personne n’est plus spécialisé de rien et où les journalistes produisent à la chaîne des produits formatés. »[4]

La sortie du livre de Bernard Poulet est le prétexte à un article du monde.fr où le journaliste livre une vision caricaturale de l’évolution de la profession journalistique sur le Web où le manque de moyens ne peut entraîner qu’une normalisation par le bas. « Les forçats de l’info » de Xavier Ternisien livre un jugement péjoratif : « Internet a accouché d’une nouvelle race de journalistes. Moyenne d’âge : 30 ans. Le teint blafard des geeks, ces passionnés d’ordinateur qui passent leur temps devant l’écran (…) Ils enchaînent les journées de douze heures, les permanences le week-end ou la nuit »[5] Après avoir évoqué la faiblesse des moyens des rédactions Web des journaux, le journaliste du Monde en profite pour distiller des témoignages désabusés des journalistes web des grands titres de presse :

« Elle [une journaliste du nouvelobs.fr] décrit un travail bâclé, le copier-coller de dépêches d’agence “en reformulant vaguement, sans jamais vérifier, faute de temps”.

La polémique soulevée par l’article de Xavier Ternisien nous semble le point de départ heuristique pour poser la question de l’identité du nouveau journalisme sur Internet. On note d’abord que la majorité des analystes qui s’intéressent au passage de la profession journalistique à l’ère numérique concentrent leur attention sur les journalistes qui travaillent sur les sites des titres de presse papier. La réflexion sur ce qu’est le journalisme Web se limite donc à une comparaison entre les standards du journalisme papier et les nouvelles pratiques des journalistes Web des entreprises de presse. Qu’elle soit liée à un jugement péjoratif ou sertie d’une vision idéaliste, l’identité des journalistes Web est dans cette définition comparativiste incomplète, partielle, et ne peut que dériver sur une mise en abyme de ce que peut être l’avenir de la profession. Cette vision binaire de la profession, entre un versant papier et un pendant numérique, est sous-tendue par la perception qu’Internet a entraîné une rupture dans la pratique du journalisme. Est-ce le cas, a-t-on affaire à un genre totalement dissociable du genre traditionnel ? Pour le blogueur Nicolas Vanbremeersch, le Web n’est pas un nouveau genre médiatique mais un mélange des genres :

« là où l’espace médiatique est fortement structuré entre les typologies et identités des médias (la télévision, la radio, l’écrit, les généralistes, les spécialistes de ci ou de ça) le Web mélange tout. (…) les contenus sont souvent allègrement dissociés des médias qui les portent : c’est le Web, lui-même, qui les soutient, plutôt qu’un médium de transmission lié à un format »[6].

Google, Bing, YahooLe passage de l’information sur le Web aurait donc redéfini la typologie médiatique traditionnelle en brouillant les frontières entre les genres. Plutôt qu’une hiérarchie entre un genre « noble » incarné par la presse écrite, menacé par l’expansion du web et un genre « dominé » qui se développe sur Internet, ne faudrait-il pas repenser la notion de genre médiatique sur Internet ? En posant la question sous cet angle déconstructiviste, nous avançons à contrecourant de l’analyse de Yannick Estienne qui qualifie les journalistes qui travaillent sur le Web de journalistes « dominé »[7]. On peut en effet souligner qu’il existe des journalistes précaires et des journalistes vedettes. Jacques Le Bohec a déjà souligné que les journalistes les plus en vue des chaînes de télévision et des quotidiens de référence étaient les premiers à véhiculer les mythes d’un journalisme « noble », lequel véhicule l’idée d’une fonction démocratique, l’image du quatrième pouvoir, tandis que la majorité des journalistes précaires (journalistes pigistes, journalistes de rédaction de niche) constatent au quotidien le décalage entre cette représentation idéalisée et la réalité de leur pratique. Il nous semble qu’attribuer cette distinction sociale ne s’applique entre les journalistes papier et les journalistes Web est une vision techniciste et simplificatrice de la complexité des situations vécues par les journalistes des deux supports. Il était important de préciser quelle était la vision majoritairement véhiculée sur l’identité des journalistes Web avant d’analyser le travail éditorial de trois sites pure players d’information généraliste. Non pas pour répondre à cette critique en livrant une vision apaisée de l’adaptation de la profession face à l’évolution technique, mais bien pour relativiser la dichotomie entre un journalisme dominant qui appartiendrait au passé et un journalisme dominé qui attend les futurs journalistes.

A l’instar du support papier, le Web a ses avantages comme ses contraintes pour les sites qui décident d’y publier l’intégralité de leur contenu éditorial. Nous le verrons avec les stratégies éditoriales de Fluctuat, Slate et Rue 89, les nouvelles technologies offrent le moyen de se rapprocher de l’auditoire, de court-circuiter la logique éditorial/diffusion/publication en faveur de l’édition immédiate, mais sa nature impose aussi des contraintes jusque là inconnues des éditeurs de presse. Une des évolutions majeures au détriment des médias tient à la primauté du contenu de l’information sur sa source. Les internautes vont en majorité accéder à un article, une vidéo ou un reportage de radio en tapant un mot-clé sur un des moteurs de recherche (Google, Bing, Yahoo), sautant l’étape intermédiaire du média diffuseur.

L’intermédiaire de l’émetteur de l’information disparaît au profit de la réception immédiate du message. D’où une remise en question profonde du modèle de communication inhérent au système médiatique : l’existence d’un émetteur et d’un récepteur de l’information, le premier cherchant à identifier son public et à diffuser des marques d’énonciations susceptibles de coller à la communauté de valeurs qu’il cherche à créer autour de son contenu informatif. Alors qu’une telle communauté de valeur fonctionne en vase-clos, le réseau Internet est au contraire un espace où prime l’ouverture et où la demande des internautes prime sur l’offre des médias. Libre à eux de circuler d’un média à un réseau social en utilisant les liens hypertextes qui lient les sites entre eux. C’est donc toute l’économie de l’information médiatique, où le producteur de contenu forge un contrat de contenu spécifique à un récepteur imaginé, qui doit être repensée. Le public sur Internet est mobile et dispose d’une information en abondance. De ce constat, les médias 100% Web ont dû penser leur offre informative selon cette nouvelle logique d’ouverture où le contenu prime sur son hébergeur, et faire de cette faiblesse une force. La réponse ne vient pas des éditeurs mais des blogueurs, c’est le lien :

« Le lien est majeur. Il est le lieu de passage d’une place à une autre, et aussi le mode de signification : beaucoup de citations pour un article scientifique, sont des signes d’autorité, de valeur. Chaque lien est une microrecommandation à aller voir et, dans le même mouvement, un acte de qualification de l’information pour le lecteur »[8].

Lire le mémoire complet ==> (Les discours éditoriaux des sites pure player d’information à l’heure de la culture Web)
Master 2 de Journalisme Culturel de l’Université de Paris III
La Sorbonne Nouvelle
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[1] Yannick Estienne, op. cit. p.84.
[2] Yannick Estienne, op. cit. p.88
[3] Bernard Poulet, La fin des journaux et l’avenir de l’information, Editions Gallimard, Paris, 2009
[4] Bernard Poulet dans une interview donnée à Courrier International, n°972
[5] Xavier Ternisien, « Les forçats de l’info », Le Monde, 25/05/09, http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2009/05/25/les-forcats-de-l-info_1197692_3236.html
[6] Nicolas Vanbremeersch, La démocratie numérique, Edition du Seuil, Paris, 2009, p.16
[7] Yannick Estienne, Le journalisme après Internet, Edition l’Harmattan, Paris, février 2008, chapitre IV, « un journalisme dominé » , pp.139-185
[8] Nicolas Vanbremeersch, La démocratie numérique, Edition du Seuil, Paris, 2009, p. 20