Des blogs citoyens aux journalistes blogueurs

By 8 March 2011

B – La presse en ligne, un nouveau genre médiatique ? L’évolution de la pratique journalistique sur et par le Web
I- Les journalistes Web

2) Des blogs citoyens aux journalistes blogueurs

Les blogs servent d’outil de mise en scène de soi, nous l’avons évoqué plus haut.
Les skyblogs en sont en France l’illustration la plus massive, avec 5.978.000 blogs actifs selon le président de Skyrock Pierre Bellanger en novembre 2006. Mais il existe d’autres utilisations de l’outil blog. Dominique Cardon distingue quatre types de discours dans les blogs. Les blogs où l’énoncé est incorporé dans l’énonciation, ceux où l’énoncé est encastré dans les activités de l’énonciateur, ceux où l’énoncé exprime une des facettes de l’énonciateur et enfin ceux où l’énoncé est détaché de l’énonciateur[1].

Les deux premières catégories sont plus proches du journal intime ; les deux suivantes se rapprochent de pratiques informatives où l’énonciateur ne se met pas en scène à travers l’énoncé, mais utilise l’outil de publication pour diffuser des informations, raconter des évènements, traiter de l’actualité d’un secteur qui le passionne etc. Pour qualifier les blogs au contenu informatif alimentés par des amateurs, qui « représentent la catégorie la plus importante dans le panorama des weblogs d’actualité »[2],

Florence Le Cam, Nicolas Pélissier et Valérie Jeanne-Perrier ont créé la catégorie des swapie, pour « sites Web d’auto-publication d’information éthique ». Ainsi, non seulement les blogs, outils qui se généralisent à partir de 1999, servent de nouveau support de socialisation, mais ils ont aussi

« permis le développement important de l’actualité sur l’Internet ».

Si les chercheurs y décèlent un phénomène de démocratisation de l’information et d’appropriation de l’actualité par les amateurs, ils évoquent néanmoins quelques exemples de blogs de journalistes. Les premiers blogs de journalistes sont en majorité des blogs sur les nouvelles technologies, avec un accent promotionnel, ou des blogs rattachés à un évènement particulier et temporaire, comme le blog de Pascal Riché sur les élections américaines pour Libération[3]. Mais c’est l’amateurisme de masse que les blogs permettent avant tout de démocratiser, des blogs qui sont souvent opposés au journalisme tel qu’il se pratique dans l’espace public traditionnel, qui plébiscitent une autre forme de journalisme, plus participatif :

« l’importance de l’auditoire dans certains weblogs et de son impact sur le contenu semble attester l’émergence d’un nouveau journalisme. »[4]

Un journalisme participatif, fondé sur les échanges horizontaux par les liens hypertextes et par la publication des réactions des lecteurs. En parlant d’animateurs de swapies plutôt que de rédacteurs, les chercheurs soulignent la nouvelle logique de l’information qui émerge avec les blogs : le producteur de l’information se place dans une situation d’égal à égal avec ses lecteurs et interagit avec eux pour construire une information « en collectif ». Etant souvent situés en opposition au système des médias de masse, ils en court-circuitent le mode de fonctionnement traditionnel, en personnalisant la relation à l’information et au lecteur et en mélangeant les formats relevant de l’information, de l’opinion et de la communication auparavant distingués par différents genres journalistiques (brève pour le genre informatif, éditorial ou billet pour le genre d’opinion).

Contrairement aux formats des sites des éditions de journaux papiers, les blogs d’information constituent une véritable évolution dans la forme de présentation et de production de l’information, à la frontière entre journalisme et amateurisme de masse. Ce flou identitaire entre journalistes amateurs et journalistes professionnels pousse à revenir sur l’étanchéité de la séparation entre échanges horizontaux d’amateurs et diffusion verticale des médias traditionnels. Les blogueurs entraînent plus un brouillage des frontières de la profession journalistique sur Internet. Contrairement aux journalistes des sites Web des titres de presse qui étaient souvent des journalistes papiers que l’ont mutait à la rédaction Web, l’étude montre que des journalistes ressentent une attraction forte pour ce nouvel outil pour des raisons d’indépendance : les « swapies » offrent le moyen d’échapper aux contraintes éditoriales traditionnelles, de publier des informations que le média employeur ne veut pas publier, d’approfondir certains sujets d’information.

Les blogs créent une « extension du journalisme » pour les auteurs de l’étude sur les « swapies », mais cette extension est plus ou moins acceptée par les professionnels. Nous l’avons souligné dans l’introduction et illustré avec la polémique de l’article sur les « forçats de l’info » de Xavier Ternisien, la peur de voir le journalisme traditionnel disparaître pousse de nombreux professionnels à dévaloriser le journalisme en ligne, qui évoluerait

« au mieux, vers une activité sédentaire et bureaucratique d’expertise documentaire, au pire, vers une fonction marginale de pousseur de contenu dont ils ne maîtrisent plus les tenants et aboutissants »[5]

A l’inverse, nous avons voulu démarquer notre approche de cette approche comparative par rapport au journalisme traditionnel, afin de prendre la mesure des innovations de la pratique professionnelle du journalisme sur Internet. Impossible de ne pas considérer la massification du blogging comme le vecteur d’un déplacement de l’identité professionnelle des journalistes sur le Web. Deux tendances profondes sont à l’œuvre à travers les blogs : une nouvelle relation aux lecteurs apparaît, avec l’émergence de lecteurs-acteurs et des lecteurs-auteurs. De l’autre, l’identité sociale du journaliste traditionnel et les contraintes éditoriales traditionnelles (l’injonction à l’objectivité par l’effacement de l’identité énonciative et la séparation claire entre information et opinion sont les principales règles d’écriture remises en cause) sont dévaluées sur le Web, et des stratégies alternatives de présentation de l’information voient le jour.

Pour les journalistes traditionnels qui se laissent séduire par ces nouvelles possibilités éditoriales comme pour les amateurs désireux de tenter l’aventure du travail éditorial de l’information à faible coût, la généralisation des swapies est le préalable qui montre qu’une nouvelle forme de journalisme est possible sur le Web. Parmi les premiers, on retrouve les fondateurs de Rue 89 et de Slate, et derrière les seconds se distinguent les éditeurs de webzines dont Fluctuat, lancé en 1998, fût une des premières expérimentations.

Avant de poursuivre, précisons qu’il existe un décalage entre l’affirmation des promoteurs de la « démocratie numérique » d’une liberté et d’une autonomie des formats rédactionnels des blogs par rapport aux contraintes éditoriales traditionnelles, et l’émergence de contraintes éditoriales spécifiques au Web :

« l’échelle des priorités par rapport aux médias traditionnels n’est pas la même. Les aspects économiques sont ainsi relégués en arrière-plan, mais la construction de l’identité énonciative de l’animateur et surtout de sa légitimité sont primordiales dans la recherche de reconnaissance et pour la survie du site. »[6]

journalistes blogueursLa nécessité d’être crédible au sein de la blogosphère va de la survie d’un blog, qui n’est visible au sein de l’océan de sites Web que par sa mise en relation avec les autres sites, et par la qualité de son travail de référencement et de reprise par les autres blogs :

« le lien hypertexte est la sanction qui fait qu’un blog de qualité, pertinent, a finalement peu de chances de rester ignoré. Et cette popularité a de fortes chances d’être exponentielle: plus un blog fait l’objet de liens convergents, plus il est référencé par d’autres, etc »[7].

Dans les sites d’auto-publication, la présentation de l’information est de plus en plus personnalisée, le commentaire de l’actualité est gage de reprise par d’autres blogs d’actualité, où la confrontation d’opinion et le débat d’idée tend à remplacer l’article journalistique pontifiant où le lecteur ne peut pas donner son avis. La qualité de l’écriture n’est plus basée seulement sur les critères traditionnels de qualité de l’écriture journalistique (dont la plus fameuse est la règle des 5 W) mais sur de nouvelles exigences narratives liées à la relation personnalisée entre l’animateur du blog et son lectorat. L’analyse qui porte sur les swapies a mis en évidence cette évolution du fait de l’injonction à la narration de soi derrière le contenu informatif. Pour les blogs de commentaire de l’actualité, cette personnalisation est fondamentale, au point de renouveler le journalisme d’opinion qui primait définissait les premiers temps du journalisme des années 30 pour certains observateurs. Plus que l’information, c’est son commentaire et son analyse qui prime, le ton et le style employé pour l’exprimer. Par cette spécificité, les blogueurs ont une change de se démarquer et d’être mis en valeur par les liens hypertextes.

Les journalistes et les amateurs qui sont à l’origine des sites pure players que nous allons étudier sont issus de cette génération de journalistes et d’amateurs qui bloguent et qui expérimentent de nouvelles formes d’écriture journalistique. Nous allons voir plus loin que les nouveaux critères de crédibilité issus de la blogosphère vont être digérés par les sites pure players d’information pour fonder leur légitimité en tant que médias 100% Web.
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Lire le mémoire complet ==> (Les discours éditoriaux des sites pure player d’information à l’heure de la culture Web)
Master 2 de Journalisme Culturel de l’Université de Paris III
La Sorbonne Nouvelle
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[1] Dominique Cardon et Hélène Delaunay-Tétérel, « La production de soi comme technique relationnelle, un essai de typologie des blogs par leurs publics » (université d’été de la FING, 2006) in Réseaux, n° 138, 2006
[2] Valérie Jeanne-Perrier, Florence Le Cam et Nicolas Pelissier, « les sites web d’auto-publication : observatoires privilégiés des effervescences et des débordements journalistiques en tout genre », in Roselyne Ringoot et Jean-Michel Utard (direction), Le journalisme en invention, nouvelles pratiques, nouveaux acteurs, Edition PUR, Rennes, 2006, p.186
[3] La course à la maison blanche, http://liberationwashington.typepad.com/. Pascal Riché nous explique dans un entretien mené à Rue 89 que ce blog va le confirmer dans son envie de construire une autre forme de journalisme sur le Web.
[4] Valérie Jeanne-Perrier, Florence Le Cam et Nicolas Pelissier, op. cit. p. 196
[5] Valérie Jeanne-Perrier, Florence Le Cam et Nicolas Pelissier, op. cit. p. 198
[6] Valérie Jeanne-Perrier, Florence Le Cam et Nicolas Pelissier, op. cit., p. 191
[7] Frédéric Filloux dans l’article « A vos blogs journalistes » pour Slate.fr, http://www.slate.fr/story/le-blog-est-lavenir-du-journalisme