L’adaptation à la culture Web varie selon les projets éditoriaux

By 11 March 2011

2) L’adaptation à la culture Web varie selon les projets éditoriaux

Selon Roselyne Ringoot, la ligne éditoriale n’est pas « ce que les journalistes et les responsables de publication en disent, mais ce qui est construit dans le discours du journal.

D’où l’utilité de croiser les deux discours (discours sur le journal et discours du journal) de manière à évaluer leur cohérence ou leur incohérence »[1]. Après avoir analysé le discours des journalistes sur leur site, la dimension programmatique de la ligne éditoriale, nous allons nous arrêter sur sa dimension « résultative et performative »[2], c’est-à-dire non plus le discours sur le site mais le discours du site. A travers l’analyse du discours éditorial des trois sites étalé sur la semaine du 6 au 13 juillet 2009, nous pouvons tracer des tendances lourdes des discours et confirmer ou infirmer l’ancrage des trois sites pure players dans la culture Web. Choisir un corpus d’une semaine empêche de prendre la distance nécessaire aux variations de longue durée du discours éditorial de chaque site, d’autant plus que le mois de juillet est une période creuse en terme d’actualité.

Notre étude n’aura donc pas une ambition généralisatrice et explicative, nous utiliserons les données pour ce qu’elles sont: les traces du discours éditorial des trois sites pure players à un moment particulier de leur histoire, un instantané des évolutions éditoriales pendant une période circonscrite. En outre, la courte durée de l’analyse du discours est contrebalancée par la dimension comparative de l’étude qui garantie une montée en généralité. Une semaine de comparaison éditoriale permet de distinguer d’un côté les occurrences de discours entre les titres mais aussi les marques du discours qui les singularisent les uns des autres.

Roselyne Ringoot évoque trois axes de signification dans le discours d’un média:
Nous nous sommes arrêtés sur le premier, l’étude de la construction de sens lié à la morphologie du média (format, segmentation, distribution des surfaces). Nous allons à présent nous intéresser aux deux suivants:

« l’étude des identités énonciatives journalistiques, soit comment le journal se nomme et nomme ses auteurs, comment il objective l’information (fonction catégorisante des rubriques) et comment il joue sur les propriétés des genres, des angles et des titres et le troisième est celui de la polyphonie journalistique: qui fait-on parler comment et pourquoi ? »[3]

Tout d’abord, il est bon d’avoir à l’esprit quelques repères quantitatifs. Sur la période hebdomadaire du 6 au 13 juillet, Rue 89 a publié 78 articles sur sa page d’accueil, Slate 69, tandis que les articles en Une de Fluctuat ne se chiffrent qu’à 12. Il existe donc une politique de publication bien dissociable entre les trois sites, pour les raisons évoquées plus haut. Rue 89 est un site de news ayant pour vocation de suivre l’actualité chaude du moment. Slate s’appuie sur l’actualité pour proposer un contenu plus analytique et distancié, d’où une fréquence de publication moindre. Fluctuat n’a pas de période de publication précise en début ou en fin de semaine, ce qui rend sa lisibilité éditoriale plus floue. Son ratio de publication étant bien plus maigre, on peut déjà supposer que son ambition éditoriale soit moins d’être un « carrefour du Web » selon le terme de Johan Hufnagel pour Slate, mais plus un lieu de publication au gré de l’inspiration des journalistes et chroniqueurs. Une définition éditoriale négative donc, l’absence d’ambition de couvrir toute l’information par des articles de long format. Fluctuat traite les news (l’actu chaude) dans ses pages blogs. A l’inverse, Slate et Rue 89 font le choix de se consacrer à publier plus d’articles, et à faire des liens vers le reste de l’actualité, en adhésion avec le leitmotiv de Jeff Jarvis: « do what you do best and link the rest »[4].

culture Web

The Geek – © antonkhoff.com

Dans le contenu des articles publiés par les sites, on repère des occurrences tant dans les thèmes abordés que le rubriquage des articles. La tendance lourde de Slate est de s’arrêter sur l’information internationale beaucoup plus que les deux autres sites. 23 articles sont répertoriés dans la rubrique « Monde » sur les 69 publiés, soit 1/3 du contenu. Une occurrence qui étonne car l’information internationale est synonyme de moyens, de correspondants étrangers, et les pages internationales des rédactions traditionnelles sont généralement les premières à pâtir de la crise financière de la presse (voir la grève de Radio France Internationale depuis mai dernier pour cause de fermeture contre la fermeture prévue de 6 rédactions en langue étrangère[5] pour cause de restriction budgétaire). Le point fort de la presse en ligne n’est pas l’actualité distanciée, approfondie, mais les sujets de niche qui correspondent aux nouveaux centres d’intérêts des internautes. Slate fait donc le pari d’un thème d’information en écho à l’espace médiatique traditionnel sur le Web. Sur ce point, le recrutement de ses chroniqueurs est éclairant. L’équipe n’est pas formée uniquement de journalistes issus du Web, selon l’adage sans concession de Johan Hufnagel:

« ce n’est pas parce qu’on est pas du Web qu’on est obligé de fermer notre gueule » .

Au contraire, le cofondateur du site souhaite profiter du professionnalisme de ces journalises traditionnels:

« Sur Slate je ne vais pas faire travailler un stagiaire sur les relations internationales, sur ça j’ai Daniel Vernet. Il ne joue peut-être pas le jeu du Web mais quand il publie un papier c’est trente ans d’expérience en relations internationales, c’est des conférences où il rencontre les plus grands chercheurs, typiquement le journalisme d’expertiseoù le journaliste devient un expert. »

Johan Hufnagel reconnaît alors que les chroniqueurs de Slate proviennent en majorité des réseaux des fondateurs, donc presqu’en exclusivité du quotidien Le Monde. En s’arrêtant sur l’identité des chroniqueurs de Slate et leur participation au contenu éditorial, on constate que le site ne joue pas le jeu de la culture Web, bien définie par Verasc, un des blogueurs qui participe au site, comme « la voix des sans-voix ». Ici, les signatures sont tout sauf des voix anonymes, allant donc des membres de l’édition américaine de Slate dont le contenu est traduit pour la version française (16 des 69 articles publiés dans la semaine du 6 au 13 juillet), à des journalistes recrutés par le carnet d’adresse des fondateurs de Slate, dont la majorité viennent de rédactions prestigieuses du journalisme papier (27 sur les 69 publications).

Slate jongle entre cette information internationale et des sujets beaucoup plus pointus sur les outils Internet et la culture Web (« Au secours, ma mère est sur Facebook »), la culture geek (« pourquoi les geeks veulent-ils aller dans l’espace »). Des thématiques auxquelles le site consacre 8 articles, soit 11,5% de la production éditoriale. Le site fait le pari de la complémentarité entre thématiques traditionnelles et nouvelles thématiques liées à la cyberculture:

« Les journalistes stagiaires ici font un autre genre de journalisme qui est de s’intéresser à un domaine où ils sont eux-mêmes experts pour paraphraser Ségolène Royale: “on est tous experts de notre vie quotidienne”. Donc quand je fais travailler Vincent Glad sur Internet je veux qu’il creuse sur comment Internet fait bouger les lignes sur la politique, sur Facebook etc. »

Rue 89 est également prolifique en information internationale avec 21 articles. 7 articles traitent de thématiques purement Web, de Twitter à Wikipedia en passant par Google OS. La singularité du contenu du site se retrouve plus par la présence massive de sujets de société (21 articles, soit 26% de sa production éditoriale). La spécificité ne tient pas tant à la quantité des articles société – qui peut s’expliquer par le fait qu’une des seules journalistes permanentes de la rédaction, mis à part les fondateurs du site, est spécialisée dans cette rubrique – mais plus à leur rubriquage. Rue 89 a publié quatre témoignages anonymes sous forme de tribune, sans aucun travail de réécriture, placés dans la rubrique « témoignage » (« J’ai 17 ans et je suis exclu car j’ai fait blocage contre Darcos », lycéen), « droit de suite » (droit de réponse du proviseur: « Tristan, ni une victime, ni un héros ») ou « tribune » (« je suis sorti du défilé de Téhéran en sang », comité de soutien à l’OMPI[6]). La quantité de ces témoignages ordinaires consacre la tendance évoquée plus haut par Laurence Allard de la mise en valeur de la parole ordinaire. Ces publications de témoignages bruts entérinent la logique participative annoncée par le discours programmatique de Rue 89. Pascal Riché le reconnaît:

« Les sujets les plus participatifs sont les sujets de société (enseignement, santé, associatif, environnement: il y a beaucoup à faire remonter). La politique, les médias, que voulez-vous que l’on fasse remonter ? Sur ces sujets, il y a plus de chances que les individus reprennent ce que les médias ont déjà dit, ce qui donnerait une information de seconde main. »

Le journalisme à trois voix de Rue 89 consacrerait des expérimentations éditoriales réunies par Erik Neveu sous le qualificatif de « journalisme ethnographique »:

« Un journalisme de reportage qui se fixe sur l’évocation de personnes ordinaires: camionneurs en grève, enseignant confronté à son premier cours, électeur populaire du FN »[7]

Les sujets sociaux de Rue 89 correspondent à cette tendance développée dans les années 1970 aux Etats-Unis. Les témoins anonymes servent à construire une « information par le bas ». Le « journalisme ethnographique » mis en œuvre dans le contenu de Rue 89 répond bien aux injonctions de désintermédiation entre l’information et ses lecteurs sur le Web. Dans ce processus de désintermédiation, les sites participatifs comme Agoravox Ohmynews vont plus loin que nos trois pure players. Les fondateurs de Slate et Rue 89, nous le verrons plus loin, s’en démarquent symboliquement en leur refusant le statut de médias d’information journalistique. Rue 89 et Slate proposent une « information par le bas », mais adossée à une ligne éditoriale claire et porteuse de valeurs.

Sur les 12 articles publiés par Fluctuat, trois sont des diaporamas, deux se présentent sous forme de liste (« 7 leçons pour écrire une bonne série, par John Truby »). On note donc que l’effort éditorial s’oriente vers des formes divertissantes d’information. Les marques énonciatives propres au style et à l’image « pop et connectée » que cherche à construire le site sont très présentes dans la titraille: des titres qui informent sur un objet culturel présenté de manière décomplexée, avec une touche d’humour, de détachement (« La lol liste: le guide des lectures drôles ») voire de provocation (« Jude Law est-il crédible en Hamlet ? »). Le site contient trois types de contenus: l’information, le forum des lecteurs et la partie jeux et services (radios, concours pour gagner des places de spectacles culturels, jeux – iconoquizz, kakuro, sudoko, etc.). La présentation ludique de l’information correspond donc aussi aux outils économiques du site, qui est partagé entre information, vente de produits culturels et espace de divertissement et de rencontre sociale.

Si le site est entré dans le réseau avant Rue 89 et Slate, il n’a pas adopté la même relation aux lecteurs. Les lecteurs sont invités à se rendre sur le forum, mais ne peuvent pas participer au contenu informatif du site. En restreignant la participation des lecteurs aux forums et aux jeux, les fondateurs de Fluctuat empêcherait alors le développement d’une « communauté intelligente » pour reprendre les termes de Johan Hufnagel à propos de celle de Slate, c’est-à-dire que la rédaction de Fluctuat ne pourra pas bénéficier de l’expertise des lecteurs pour gagner en contenu (liens hypertextes vers des sites découverts par les lecteurs, proposition de sujets, commentaires sur les choix éditoriaux des journalistes etc.). Un moyen d’expliquer le faible renouvellement du contenu éditorial par rapport aux deux autres sites, mais un moyen insuffisant. La question des moyens est aussi à évoquer. Pour Alexandre Boucherot, Fluctuat, avec un investissement mensuel d’environ 50.000€, est entre les acteurs industriels, qui disposent d’un investissement largement supérieur, et les acteurs du tissu associatif et contributif, par rapport auxquels le budget de Fluctuat est plus que conséquent. Entre ces deux acteurs, Fluctuat ne peut pas publier autant que les premiers, ni établir une relation aux lecteurs avec suffisamment de suivi, mais le site comporte tout de même « une vraie démarche éditoriale ». Le forum consiste donc selon le directeur de la publication à

« donner le plus d’outils aux lecteurs pour s’emparer des contenus »

sans pour autant les faire participer directement à celui-ci. S’il reconnaît le rôle fondamental du communautaire pour les médias pure players:

« un site éditorial ne peut pas exister sans communauté »

il admet que celle de Fluctuat est trop morcelée et pas assez visible. La séparation entre les contributeurs qui commentent dans chaque blog spécialisé et la communauté qui interagit sur le forum rend le terme de communauté complexe. La communauté des lecteurs est-elle celle qui réagit aux articles ou celle qui nourrit le forum de discussions sur les articles du site ? Pour clarifier la situation, Fluctuat projette de refonder sa communauté en multipliant les outils d’appropriation du contenu, et en proposant des outils de création de contenu. Dès septembre, les membres du réseau social de Fluctuat pourront créer leur blog, leur album photo, la communauté va s’étendre au réseau Facebook. Un panel d’innovation qui vise l’unité de la communauté autour du site, afin de permettre plus de circulation entre les différentes thématiques du site. Fluctuat est donc à la veille d’une nouvelle expérimentation éditoriale dans le sens du « journalisme de conversation » entre rédaction et lecteurs. A l’instar de Slate, Fluctuat cherche un espace approprié à la création de blogs de lecteurs, et un projet éditorial en amont. A la rentrée littéraire, le site lancera conjointement des blogs de lecteurs nourris de critiques littéraires amateurs, et le blog de la rédaction qui proposera ses propres critiques.

L’occasion de souligner le mélange des genres croisant blogging et journalisme au sein même des contenus éditoriaux des sites pure players. Rue 89 abrite pas moins de 69 blogs spécialisés, c’est-à-dire que la majeure partie de sa production éditoriale provient des blogs et non des articles publiés par la rédaction. 27 blogs appartiennent à des journalistes de la rédaction, 5 sont des blogs de dessinateurs de presse et 37 sont alimentés par des blogueurs extérieurs à la rédaction. Dans la semaine du 6 au 13 juillet, on a constaté que la majorité du contenu publié en Une du site provient en fait des blogs de la rédaction. La frontière symbolique a disparu entre ces deux formes de publication sur le site, et la tribune d’un blogueur peut côtoyer celle d’un journaliste. Or on sait l’impact que les blogs ont insufflé à la manière de produire l’information des journalistes, avec l’étude effectuée par l’Online Journalism Blog sur les journalistes blogueurs[8]. D’abord l’émergence d’un journalisme itératif, c’est-à-dire qu’un article peut-être repris à autant de reprises que l’actualité le demande, et au gré des corrections demandées par les lecteurs. Le processus de publication devient alors permanent et il devient inutile de vouloir quantifier le volume de publication d’un site. Mais surtout, la forme d’écriture est novatrice sur les blogs de journalistes, nous l’avons vu plus haut. Les journalistes sont incités à trouver un style d’écriture distinctif, à singulariser leur écriture et à la personnaliser pour impliquer le lecteur dans le récit, les responsables de la recherche concluent des témoignages (rassemblés par les quelques 200 journalistes blogueurs de 30 pays différents) que ces derniers « cherchent leur voix » sur les blogs. Mais Rue 89 propose aussi des blogs d’experts, de passionnés, pour démultiplier ses entrées éditoriales et massifier son volume de production.

On constate là encore la différence de moyens évoquée par Alexandre Boucherot dans la quantité des intervenants sur la plateforme de blogs de Rue 89, issus du monde politique, universitaire ou para-universitaire. Les experts d’une niche (politologues, historiens, professeurs d’économie ou de relations internationales), les hommes politiques ou les journalistes d’autres rédactions qui profitent du blog pour pratiquer une forme plus libre d’écriture et traiter d’informations différentes de leur travail quotidien, laissent peu de place aux blogs d’internautes. L’info à trois voix oscille plus entre la voix des journalistes de Rue 89 et la voix des experts.

Slate s’apprête à lancer lui aussi une plateforme de blogs, et compte au sein de son équipe des blogueurs influents comme Versac, Narvic ou Vincent Glad. Fluctuat compte sur sa nouvelle plateforme de blogs pour lancer lui aussi des blogs à l’intérieur de son contenu éditorial.
A – Evaluation des innovations des sites d’information généraliste pure players:
II – Les médias pure player: derrière le sigle commun, des projets divergents et hybrides, à l’avant-garde du renouveau éditorial de la presse en ligne

Lire le mémoire complet ==> (Les discours éditoriaux des sites pure player d’information à l’heure de la culture Web)
Master 2 de Journalisme Culturel de l’Université de Paris III
La Sorbonne Nouvelle
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[1] Roselyne Ringoot, « discours journalistique, analyser le discours de presse à travers le prisme de la ligne éditoriale » in L’analyse de discours, sous la direction de Roselyne Ringoot et Philippe Robert-Demontrond, Editions Apogée, Rennes, 2004, p.88
[2] Roselyne Ringoot, op. cit. p.88
[3] Roselyne Ringoot, « discours journalistique, analyser le discours de presse à travers le prisme de la ligne éditoriale » in L’analyse de discours, sous la direction de Roselyne Ringoot et Philippe Robert-Demontrond, Editions Apogée, Rennes, 2004, p.87
[4] « traite ce que tu fais de mieux et fais des liens vers le reste »
[5] http://mediateur.blogs.rfi.fr/article/2009/05/22/aux-auditeurs-de-rfi-leur-radio-en-greve
[6] Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle
[7] Erik Neveu, sociologie du journalisme, Edition La Découverte, Paris, 2001
[8] http://onlinejournalismblog.com/2008/10/14/blogging-journalists-survey-results-pt1-context-and-methodology/