Les émeutiers, raisons de leur colère et classe politique française

By 5 June 2014

C. Les émeutiers et les raisons de leur colère

Les informations sur les émeutiers sont peu nombreuses. Seules les données tirées des interpellations policières permettent d’obtenir des éléments sur le “profil” des émeutiers, s’il en existe un. Mais rien n’assure que l’échantillon des jeunes interpellés corresponde réellement au profil de la population qui a participé aux émeutes et cela d’autant plus que plusieurs sources indiquent que de nombreuses « interpellations […] se sont produites après les violences, pour beaucoup d’entres elles le lendemain matin. Dans ces cas, les personnes ont été interpellées sur identification par des policiers »194. Les données ainsi recueillies peuvent donc être biaisées car cela a peut-être poussé « les policiers à n’interpeller que dans le périmètre des jeunes qui leur sont connus, voir (dans le plus biaisé des cas) à profiter du désordre ambiant pour interpeller Untel qu’ils espéraient voir tomber depuis longtemps, et contre lequel ils n’avaient pas encore réuni d’éléments suffisants. »195

Toutefois, et avec toutes les précautions que cela requière, un “profil” des émeutiers se dégage des études de ces données policières et judiciaires196 : il s’agit pour la plupart de garçons, âgés de 15 à 20 ans qui habitent dans des quartiers classés zones urbaines sensibles. La plupart sont de nationalité française et nés en France mais d’ “origine étrangère”.197 « En rupture scolaire »198, ils sont principalement en fin de cursus secondaire. Et si certains sont au lycée, ils sont très peu à occuper un emploi. Des données sur les mineurs déférés au juge en Seine-Saint-Denis éclairent ce point : « 26% sont déscolarisés, 21% sont en formation en SEGPA ou dans des centres de formation pour apprentis, 8,5% ont une activité professionnelle – nécessairement peu qualifiée -, et seulement 44,5% poursuivent des études générales ou techniques. »199 Pour ce qui est de leur probable passé de délinquant (Nicolas Sarkozy avait affirmé que « 70% des gens qui ont été arrêtés ont un passé délictuel » et que « deux tiers des personnes interpellées sont connues des services de police »), il n’est pas avéré. En tout cas pas pour la majorité des émeutiers interpellés. En effet, « sur les 949 mineurs placés en garde-à-vue, 318 avaient des antécédents judiciaires – dont un tiers suivis au titre de l’enfance en danger – c’est-à-dire à peine plus de 20% des mineurs interpellés. »200

Et la proportion est quasiment la même pour les majeurs201. « C’est certes plus que dans un échantillon représentatif des jeunes des villes de la couronne parisienne, mais cela n’autorise pas à conclure qu’il y avait une grande majorité de délinquants. »202

Pour ce qui est des « raisons de la colère »203 de ces jeunes émeutiers, là encore, il est difficile d’établir une liste claire, exhaustive et représentative des motivations d’implication. Tout d’abord parce que, nous l’avons déjà évoqué, aucun porte-parole ne s’est manifesté pendant ou après les événements et ainsi aucune parole collective n’a été portée. Ensuite, parce que rares sont ceux – journalistes ou sociologues – qui sont allés recueillir cette parole auprès des émeutiers. Malgré tout, certains travaux sociologiques204, qui se sont basés sur des entretiens auprès d’”émeutiers”, peuvent nous aider à mettre au jour un certain nombre de motifs d’implication et de participation à ces émeutes.

194 Lagrange Hugues, « Autopsie d’une vague d’émeutes », op. cit., p. 46
195 Lagrange Hugues, « Autopsie d’une vague d’émeutes », op. cit., p. 47.
196 Nous croisons ici les données d’Hugues Lagrange, qui portent sur l’ensemble du territoire français et celles de Laurent Mucchielli, qui portent uniquement sur la Seine-Saint-Denis. Eux-mêmes s’appuient sur les dossiers judiciaires des jeunes interpellés.
197 En ce qui concerne leurs origines, si Hugues Lagrange insiste sur le poids des familles subsahariennes dans les endroits où ont eu lieu les émeutes, L. Mucchielli considère que la majorité des émeutiers sont originaires des pays du Maghreb.
198 Lagrange Hugues, « Autopsie d’une vague d’émeutes », op. cit., p. 49.
199 Ibid. 200 Ibid., p. 48.
201 Cf. données dans Lagrange Hugues, « Autopsie d’une vague d’émeutes », op. cit., p. 48.
202 Ibid., p. 48.
203 Mucchielli Laurent, « Les émeutes de novembre 2005 : les raisons de la colère » art. cit., p. 11.

Le motif général le plus souvent avancé par les jeunes interrogés est la volonté de se montrer dans l’espace public, de s’exprimer et de se faire entendre. Viennent ensuite des motifs d’implication relatifs aux événements déclencheurs des émeutes. C’est-à-dire, à la mort des deux adolescents à Clichy-sous-Bois, (les jeunes évoquent le drame surtout pour dire que la police en est responsable et que le ministre de l’Intérieur a tenté de les dissimuler) et l’épisode de la grenade lacrymogène “tirée” en direction de la mosquée à Clichy (ici c’est l’absence d’excuses de la part de la police qui est évoquée). « Dans les deux cas, c’est donc ce qui est considéré comme un déni et un mensonge de la part des autorités qui fonde l’indignation et le sentiment de légitimité morale de la colère émeutière. »205 L’opposition au ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, apparaît alors comme centrale dans la colère des jeunes émeutiers.

Une autre série de raisons que les jeunes mettent en avant pour expliquer leur participation aux émeutes fait, quant à elle référence à leur expérience de vie quotidienne, à ce que Laurent Mucchielli appelle un « vécu d’humiliations multiples accumulées »206. Ainsi, les jeunes évoquent principalement la relégation scolaire et professionnelle, la discrimination à l’embauche, mais aussi le comportement des policiers : les contrôles d’identités répétés, les écarts de langages, les provocations, etc. Les jeunes expliquent alors massivement leur implication par l’envie de se confronter avec les forces de l’ordre.

Et certains jeunes, plus minoritaires, invoquent également une dimension ludique des émeutes – qui sont alors vues comme l’occasion d’un grand défouloir – la compétition inter-cités, ou encore, la médiatisation elle-même.

204 Laurent Mucchielli, d’une part et l’équipe de sociologues qui a collaboré au rapport du Centre d’analyse stratégique d’autre part ont mené des entretiens auprès de jeunes émeutiers. Laurent Mucchielli a mené une douzaine d’entretiens de jeunes habitant un quartier classé « zone urbaine sensible » du département des Hauts- de-Seine et l’équipe de sociologues parmi lesquels Michel Kokoreff, Olivier Galand et Pierre Baron, a mené une trentaine d’entretiens auprès de jeunes âgés entre 14 et 25 ans des communes de Saint-Denis et d’Aulnay-sous- Bois. C’est sur ces travaux que nous nous baserons ici pour établir les « raisons de la colère » des émeutiers. Mucchielli Laurent, « Les émeutes de novembre 2005 : les raisons de la colère » art. cit. Galland Olivier, De Maillard Jacques, Kokoreff Michel et alii, Enquêtes sur les violences urbaines : comprendre les émeutes de novembre 2005. Les exemples d’Aulnay-sous-Bois et de Saint-Denis, art. cit. (Rapport du Centre d’Analyse Stratégique)
205 Mucchielli Laurent, « Les émeutes de novembre 2005 : les raisons de la colère », art. cit., p. 23.

D. Réactions et réponses de la classe politique française

Face à l’ampleur des événements, les réactions de la classe politique se sont faites nombreuses. Hommes et femmes politiques de tout bord ont largement réagi à cette crise prolongée des banlieues. Ainsi, comme le montre Véronique Le Goaziou207, lors des premières nuits de violences, les réactions portent principalement sur le caractère violent des actes commis par les jeunes émeutiers. Que ce soit à gauche ou à droite, sont évoqués les affrontements avec la police et les biens dégradés et on pointe la violence des événements et des comportements des jeunes. Manuel Valls, par exemple, fera état d’une « violence de plus en plus dure ». Et cette violence que pointent les hommes politiques est largement condamnée et cela d’autant plus lorsque les émeutes vont durer et s’étendre. On est donc en présence d’une sorte de « consensus républicain anti-violence »208, menée principalement par les élus de droite. Ainsi, notamment au début des émeutes, peu de chose seront dites sur les causes des violences. Dans l’opposition, si certains font allusion aux baisses de subventions accordées aux associations dans les quartiers ou au démantèlement de la prévention et de la police de proximité, comme Dominique Strauss Kahn, peu évoquent la situation difficile des quartiers sur le plan scolaire, en matière d’emploi, de logement ou encore les discriminations. Et pour ce qui est de la droite, et notamment de l’UMP, à l’instar de Nicolas Sarkozy, ces causes ne sont pas plus évoquées et la thèse qui prévaut pour expliquer ces émeutes, leur ampleur et leur durée, sera la thèse délinquante.

Outre ce consensus sur la condamnation des violences, un consensus sur « l’acteur principal de la résolution des problèmes »209 est également présent. Pour la majorité de la classe politique, l’acteur le plus à même de faire cesser les violences et de ramener le calme dans les quartiers est la police. Ainsi, le rétablissement de l’ordre passe nécessairement par des moyens policiers. Et même si certains, notamment à gauche, critiquent l’action du gouvernement et déplorent le manque d’effectif des forces de l’ordre, ou appellent à l’instauration d’une police de proximité dont la disparition, selon eux, serait à imputer à la droite, tous en appellent à la police pour faire cesser les troubles. Sauf les Verts, seule formation à aller à contre-courant de ce discours uniforme : « ils estimeront préjudiciable d’envoyer la police dans les quartiers, même au plus fort des émeutes, compte tenu de l’état de tension entre les forces de l’ordre et les jeunes des quartiers, et ils en appelleront à l’envoi de médiateurs pour tenter de calmer le jeu et d’ouvrir un espace de dialogue. »210

207 Nous nous appuyons principalement sur le travail de Véronique Le Goaziou sur les réactions des hommes politiques. Il ne s’agit pas pour nous de faire un inventaire de toutes les prises de positions politiques mais de dresser un portrait général des spécificités et de la teneur de ces réactions.
Le Goaziou Véronique, « La classe politique fançaise et les émeutes : silence et déni » in Mucchielli Laurent et Le Goaziou Véronique, Quand les banlieues brûlent… : retour sur les émeutes de novembre 2005, op. cit., pp. 36-57.
208 Ibid., p. 41

S’il y a globalement consensus des différentes formations de la classe politique française, les propos et la gestion de la crise par Nicolas Sarkozy divisent. En effet, le ministre de l’Intérieur sera l’objet de vives critiques, notamment de la part du Parti socialiste (PS), dans les premières semaines des événements. Qualifié de « ministre-pyromane » par Arnaud Montebourg, le ministre de l’Intérieur est mis en cause principalement sur sa méthode. En effet, « ce sera moins […] le contenu de sa politique qui sera visé que la forme et la méthode utilisée »211. Accusé de mettre le feu aux poudres, de faire de la politique-spectacle, on lui reproche également certains de ses propos. Outre ceux qu’il a tenus lors des émeutes, sur la mort des deux jeunes à Clichy notamment, on lui reproche également les mots « Kärcher » et « racaille », qu’il avait prononcés lors de précédents déplacements en banlieue212. Et les critiques ne viennent pas uniquement de l’opposition. Dans le gouvernement, une voix s’élève également contre les propos du ministre de l’Intérieur : celle d’Azouz Begag, alors ministre de la Promotion de l’Égalité des chances. Mais si des critiques s’élèvent vertement contre Nicolas Sarkozy, au début des émeutes, V. Le Goaziou constate tout de même que le PS « fera preuve d’une relative empathie à l’égard du ministre de l’intérieur qui ne sera plus guère mis en cause lorsque les émeutes s’étendront »213.

En ce qui concerne les extrêmes, dont nous avons finalement peu parlé pour le moment, ils resteront relativement silencieux. A l’extrême gauche, il faudra attendre l’instauration de l’état d’urgence pour entendre véritablement la voix de Lutte Ouvrière ou de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), au côté du Parti communiste français (PCF)214. Pour exemple, la première intervention publique de la LCR interviendra le 8 novembre, soit près de douze jours après les premiers incidents. L’objet de cette intervention : une critique acerbe de la loi de 1955 instaurant l’état d’urgence. Pour la LCR, c’est une « loi qui a permis les pires pratiques coloniales lors de la guerre d’Algérie »215. Ainsi, « il paraît manifeste que les acteurs politiques d’extrême gauche se sont sentis plus à l’aise pour défendre les libertés publiques, menacées selon eux par l’état d’urgence, que pour analyser le phénomène émeutier, ses causes, ainsi que la situation de la vie des habitants des quartiers populaires »216.

210 Le Goaziou Véronique, « La classe politique fançaise et les émeutes : silence et déni » op. cit., p. 42.
211 Ibid., p. 40.
212 Quelques mois avant les émeutes, Nicolas Sarkozy annonce qu’il va « nettoyer au Kärcher la cité des 4000 » (juin 2005 – Courneuve). Lors de sa visite à Argenteuil, dans le quartier de la Grande Dalle, il dira à une habitante : « vous en avez assez de cette bande de racailles ! Bien on va vous en débarrasser. On est là pour éradiquer la gangrène. »
213 Ibid., p. 41.
214 Véronique Le Goaziou qui travaille sur les dépêches AFP produites sur les émeutes ne comptabilise aucune dépêche AFP mentionnant des réactions de Lutte ouvrière ou de la LCR avant le 8 novembre.
215 Communiqué de la LCR intitulé « Non à l’état d’urgence », cité dans Le Goaziou Véronique, « La classe politique française et les émeutes : silence et déni », art. cit., p. 43.

Et à l’opposé de l’échiquier politique, à l’extrême droite, le silence est également de mise.

Pour ce qui est du Front national (FN), on relève seulement quelques réactions après une semaine de violences dans les quartiers. Une déclaration est à retenir, celle de Marine Le Pen qui, le 4 novembre, réclame l’instauration de l’état d’urgence prévu par la loi d’avril 1955, estimant qu’ « il est temps de faire cesser les saccages, les incendies criminels, les tirs à balles réelles ainsi que les agressions contre les personnes. »217 Le FN justifiera ce relatif silence par le fait que « compte tenu de la politique adoptée par le gouvernement, il n’y avait plus grand-chose à ajouter ». De son côté, le MPF de Philippe de Villiers (Mouvement pour la France), s’appuyant sur ses arguments de lutte contre la « déferlante migratoire » et « l’islamisation de la société », tentera, en vain, d’ « occuper le terrain, par des communiqués et des actions dans les quartiers »218.

Une fois le niveau des violences revenu à la normale et l’ordre public rétabli dans les quartiers qui avaient connu des émeutes, le regard de la classe politique se déplacera quelque peu, des violences vers les habitants des banlieues françaises. A l’adresse desquels des mesures en matière d’emploi, de logement, d’éducation ou encore de santé, seront adressées par le gouvernement. En effet, en parallèle de l’annonce de l’instauration de l’état d’urgence, Dominique de Villepin proposa une série de mesures sociales en direction des quartiers populaires français. En matière d’éducation par exemple, le Premier ministre proposera une réforme d’apprentissage accessible maintenant dès l’âge de 14 ans « pour les enfants qui ont quitté l’école » ou qui ont des difficultés. En matière de vie associative, de rétablir les aides aux associations dont les contributions avaient auparavant été réduites (près de 200 millions d’euros sont promis). Il proposera également la mise en place d’un « contrat de responsabilité parentale » ou encore la création d’un « service civil volontaire ». Le projet de loi prévoit aussi la création d’une Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances mais aussi la nomination de six préfets « à l’égalité des chances » et la création de quinze nouvelles zones franches.

Et si le regard de la classe politique et les mesures prises par le gouvernement pour améliorer la vie dans les quartiers après les émeutes se tournèrent vers les difficultés des habitants des quartiers populaires, le regard de la droite se tourna également vers les immigrés et les étrangers. En effet, Nicolas Sarkozy demandera l’expulsion du territoire des étrangers qui avaient été condamnés dans le cadre des émeutes. Le 9 novembre, date à laquelle le ministre de l’Intérieur demande l’application de cette directive, cent vingt personnes sont concernées. Cette décision sera très fortement critiquée par les associations des droits de l’homme d’une part, et par les Verts et le PCF. En revanche, V. Le Goaziou note que cette décision « n’appellera pas de commentaires du côté du PS et de l’extrême gauche. »219

D’autres propositions émaneront du gouvernement ou de membres de l’UMP à la suite des émeutes. Notamment une loi prévoyant la suppression des allocations familiales aux parents qui n’exerceraient pas correctement leur fonction parentale.

Lire le mémoire complet ==> Les émeutes de l’automne 2005 dans les médias : étude comparée du traitement de cinq quotidiens français
Mémoire de recherche de Master 2 de Science politique
Institut d’Etudes Politiques de Lyon