Les émeutes de l’automne 2005 dans les médias

By 3 June 2014

“… les émeutes de 2005 ne peuvent être véritablement considérées comme un mouvement social en raison de leur manque d’organisation et de structuration, en raison de l’absence de porte-parole et de revendications clairement lisibles et de leur répertoire d’action peu “classique”, elles peuvent en être rapprochées car il s’agit tout de même d’une action collective à portée protestataire. De plus, si c’est cet événement, les émeutes de l’automne 2005… ”

Institut d’Etudes Politiques de Lyon

Mémoire de recherche de Master 2 de Science politique

Les émeutes de l’automne 2005 dans les médias :
étude comparée du traitement de cinq quotidiens français

DEPEYRE Mélissa

Sous la direction de HAMIDI Camille

Année universitaire
2007-2008

Remerciements

Nous tenons tout particulièrement à remercier Camille Hamidi, pour la grande attention et le temps qu’elle a accordé à notre étude. Sans ses nombreux conseils, ses encouragements et son implication, nous n’aurions pu mener à bien ce mémoire.

Nos remerciements vont également à l’ensemble des journalistes du Monde, du Figaro, de Libération, de L’Humanité et du Progrès qui se sont prêtés à l’exercice des entretiens et qui ont accepté de nous accorder un peu de leur temps.

Enfin, un grand merci à l’ensemble de mes proches et amis pour leur aide et leur soutien plus que précieux. Et tout particulièrement à Natacha Depeyre, Fabrice Morvan, Emilie Depeyre, Martine Depeyre, Jacques Depeyre et Loïc Martin, pour leurs contributions dans les domaines qui sont les leurs, leur écoute sans faille et leur affection.

Introduction  :

27 octobre 2005. Des incidents éclatent dans la cité du Chêne-Pointu à Clichy-sous-Bois, à la suite de la mort par électrocution de deux adolescents qui, se croyant poursuivis par la police, se réfugient dans un transformateur EDF. Indignés par la mort de leurs amis, les jeunes du quartier brûlent des voitures et des affrontements ont lieu entre jeunes et forces de l’ordre. Dans les jours qui suivent, les émeutes1 s’étendent géographiquement et touchent progressivement de nombreuses communes du département de la Seine-Saint-Denis, puis de la région parisienne (Aulnay-sous-Bois, Bondy, La Courneuve, Grigny, Asnières…) et enfin du territoire national dans son ensemble (Rouen, Toulouse, Rennes, Lille, Lyon, Strasbourg…). Pendant près de trois semaines, les banlieues françaises s’embrasent. Environ 300 communes signalent des incidents de gravités diverses2. Près de 10 000 voitures de particuliers et presque 30 000 poubelles sont incendiées. Plusieurs centaines de bâtiments publics (écoles, mairies, gymnases, commissariats …) sont dégradés ou incendiés et des centaines de bus, voitures de police et camions de pompiers sont “caillassés” et brûlés3. Et le bilan matériel est particulièrement lourd : la Fédération française des sociétés d’assurance, estime la facture, à la fin du mois de novembre 2005, à près de 200 millions d’euros.

Au niveau médiatique, ces émeutes font également grand bruit. En effet, en raison pour partie de leur caractère inédit (leur durée, leur ampleur géographique, et leur coût…), les événements et les réactions qu’elles peuvent provoquer sont largement relayés par les médias et suscitent trois semaines entières – voire plus – d’images, d’articles, de commentaires en continu, dans les médias français mais aussi étrangers. Dès les premiers incidents, les reportages envahissent les pages des magazines, les événements font la une des journaux et ouvrent les 20h des chaînes nationales. Au plus fort des émeutes, c’est entre cinq et sept pages que les quotidiens consacrent aux événements, aux commentaires qu’ils suscitent et aux analyses. Les rédactions des journaux télévisés et des stations de radios, quant à elles, consacrent presque la totalité de leur temps d’antenne aux incidents qui secouent les banlieues françaises. Chaque jour, les médias font le récit des nuits de violence, font le bilan du nombre de véhicules incendiés, des affrontements entre jeunes et forces de l’ordre, des bâtiments dégradés, de policiers blessés, réalisent des portraits d’émeutiers ou de jeunes des quartiers, recueillent les réactions des habitants, des élus locaux et nationaux ou encore enquêtent sur la vie en banlieues populaires. Ainsi, comme le soulignent Michel Kokoreff, Pierre Barron et Odile Steinauer dans leur enquête sur les émeutes dans la ville de Saint-Denis, « pendant trois semaines, c’est l’ensemble de la société française qui a vécu – par écrans interposés ou voie de presse – au rythme des bilans de voitures incendiées et des bâtiments publics et privés dégradés. »4 Ainsi, les émeutes qui dureront près de trois semaines, suscitent de la part des médias, un intérêt soutenu et une couverture médiatique intense, faisant de cet épisode un des événements médiatiques les plus importants de ces dernières années5.

1 Nous parlerons d’émeutes par commodité, car c’est le terme consacré et le plus souvent employé, notamment dans les médias. Nous parlerons également souvent « des événements », car il nous semble que ce terme général est plus neutre. Pour autant, le mot « émeute » mais également les autres termes qui ont été employés par les médias comme « violences urbaines », « embrasement» ou encore « révolte », méritent analyse car ils véhiculent des représentations. C’est ce que nous ferons ultérieurement dans le développement de notre étude.
2 Certains auteurs identifient 280 communes, c’est le cas de Laurent Mucchielli dans Quand les banlieues brûlent … Retour sur les émeutes de novembre 2005, Paris, La Découverte, 2006, 155 p., alors que d’autres comptabilisent 300 communes, comme Gérard Mauger dans son ouvrage L’émeute de novembre 2005. Une révolte protopolitique, Broissieux, Ed. Du Croquant, 2006, p. 19.
3 Mucchielli Laurent et Le Goaziou Véronique (dir.), Quand les banlieues brûlent… Retour sur les émeutes de novembre 2005, op. cit. p. 14.

Aussi, notre objet de recherche portera sur cette couverture médiatique, sur le traitement journalistique dont ont fait l’objet les trois semaines d’émeutes qu’a connues la France en 2005. Il s’agira pour nous d’analyser dans le détail le discours médiatique qui a été produit au moment des émeutes et les différentes formes qu’il a pu prendre. Mais ne pouvant analyser l’ensemble du discours médiatique produit sur notre sujet, l’analyse portera plus spécialement sur la presse quotidienne française. Les lectures entreprises pour ce travail de recherche ainsi que mon intérêt pour le journalisme, métier auquel je me destine, ont ainsi suscité l’envie d’explorer la façon dont les médias participent à la constitution d’un événement qui, par leur intervention, devient médiatique. L’intérêt de ce sujet, outre le fait qu’il n’ait jamais été véritablement investigué par le champ scientifique, réside, pour nous, dans le fait qu’il permet d’analyser et de comprendre comment et en quelle mesure les médias participent à la “construction” d’un événement, d’un « problème social »6. En effet, les lectures de sociologie des mouvements sociaux, montrent – nous y reviendrons lors de notre revue de la littérature – qu’au travers de leur discours et de leur traitement des mouvements sociaux, les médias participent à la construction, dans des proportions diverses selon les auteurs, d’une réalité sociale.

C’est cette “construction” d’une réalité sociale, ou plutôt cette participation à la construction d’une réalité sociale qui constitue, pour nous, l’intérêt de cette exploration. Si les émeutes de 2005 ne peuvent être véritablement considérées comme un mouvement social en raison de leur manque d’organisation et de structuration, en raison de l’absence de porte-parole et de revendications clairement lisibles et de leur répertoire d’action peu “classique”, elles peuvent en être rapprochées car il s’agit tout de même d’une action collective à portée protestataire. De plus, si c’est cet événement, les émeutes de l’automne 2005, qui a été choisi pour aborder la question du traitement et de la “construction” des “problèmes sociaux” opérés par les médias, c’est avant tout parce que – nous l’avons dit – il constitue l’un des événements sociaux et médiatiques majeurs de ces dernières années et qu’ainsi, une matière abondante est à notre disposition pour l’analyse du discours médiatique.

4 Kokoreff Michel, Barron Pierre et Steinauer Odile, « L’exemple de Saint Denis », in Galland Olivier, De Maillard Jacques, Kokoreff Michel et alii, Enquêtes sur les violences urbaines : comprendre les émeutes de novembre 2005. Les exemples d’Aulnay-sous-Bois et de Saint-Denis, Paris, La Documentation française, 2007, p. 71.
5 En témoigne le regain d’intérêt des médias lors de la « date anniversaire » des événements en octobre 2006. Sur ce sujet : Mauger Gérard, « La commémoration médiatique de l’émeute de novembre 2005 » in Pinto Evelyne (dir.), Pour une analyse critique des médias : le débat public en danger, Bellecombe-en-Bauges, Ed. du Croquant, 2006, pp. 129-150.
6 Trom Daniel, « La construction des problèmes publics. Définitions de situations dans des arènes publiques », Réseaux, vol. 14, n° 75, 1996, p. 51.

Une réalité en partie construite par les médias

A cet égard, les travaux qui traitent des relations entre mouvements sociaux et médias, des effets des médias sur les mouvements sociaux, de leur rôle et de leurs discours, peuvent venir éclairer notre objet d’étude. En effet, même si l’émeute ne peut être complètement assimilée à un mouvement social, elle peut au moins en être rapprochée. Aussi, ces travaux nous permettent de comprendre les dynamiques et les enjeux du discours médiatique, que ce soit lors de manifestations ou d’émeutes.

C’est le cas des travaux de Patrick Champagne qui, dans son article « La construction médiatique des “malaises sociaux” »7 étudie le traitement médiatique dont font l’objet les mouvements sociaux – les « malaises sociaux » comme il les nomme. Selon lui, les médias opèreraient un véritable travail de construction de ces « malaises sociaux », les transformeraient en événements médiatiques et participeraient alors à la production d’une représentation sociale. Prenant l’exemple des banlieues françaises et du traitement journalistique qui en est fait, P. Champagne observe que les effets de la médiatisation sont plutôt défavorables car, d’une part, les habitants de ces quartiers qui font partie des « populations marginales et défavorisées »8 seraient « les moins aptes à pouvoir contrôler leurs représentations eux-mêmes »9 et d’autre part, les médias mettraient principalement en avant l’exceptionnel et le spectaculaire, privilégiant les récits et les images de violence, d’insécurité et de soulèvement. Les médias participeraient donc à la stigmatisation des banlieues et à la propagation d’images négatives sur ces quartiers et leurs habitants. De plus, de part le fait qu’ils ne s’intéressent aux banlieues que lors d’événements spectaculaires et violents comme les émeutes, les médias contribueraient à ce que « les malheurs et les revendications doivent désormais s’exprimer médiatiquement pour espérer avoir une existence publique reconnue et être […] “pris en compte” par le pouvoir public. »10

7 Champagne Patrick, « La construction médiatique des “malaises sociaux” », Actes de la recherche en sciences sociales, 1991, n° 90, pp. 64-75.

Si pour P. Champagne les médias sont les principaux acteurs de la construction sociale, d’autres auteurs envisagent les médias comme l’un des composants du processus de construction de la réalité sociale et des mouvements sociaux. C’est le cas d’Érik Neveu qui considère, dans Sociologie des mouvements sociaux11, que « les médias ne sont pas un simple support sur lequel se projettent les discours des groupes mobilisés » mais qu’ils sont « partie prenante des interactions du mouvement social. »12 Ici, les médias ne sont plus vus comme unique entrepreneur de la construction des mouvements sociaux mais sont partie intégrante d’un réseau d’acteurs. Ainsi, selon l’auteur, les médias sont des acteurs à part entière des mouvements sociaux car ils sont convoités et instrumentalisés par les organisateurs des mouvements pour obtenir une visibilité, mais aussi parce que les médias effectuent en continu un travail symbolique – il parle de « registre thérapeutique »13. Il y aurait donc une relation d’interdépendance entre médias et mouvements sociaux, une relation qu’il qualifie « d’associés-rivaux »14 dans son article « Médias, mouvements sociaux et espaces publics »15.

Pour l’auteur, il y aurait entre journalistes et porte-parole des mouvements sociaux notamment, un mélange permanent de connivence et de conflit, une relation ambiguë de « coopération-conflit »16 qui porterait, d’une part sur l’accès à l’espace médiatique et d’autre part, sur la définition de la représentation et de l’identité publique du groupe mobilisé. Définition des représentations qui, selon E. Neveu, est « l’arme la plus efficace des journalistes [car ils ont la] capacité d’enfermer les groupes, spécialement les moins riches en ressources, dans des stéréotypes sociaux dévalorisants dont la subversion est particulièrement difficile. »17 Et pour ce qui est de l’accès à l’espace médiatique, l’auteur identifie une véritable lutte stratégique. Il parle de « course aux armements symbolique où chaque camp doit simultanément prendre acte des anticipations stratégiques de l’autre, rentrer dans une logique du don et du contre don. »18 Et cette course aux armements est d’autant plus dure que d’un côté, le processus de « professionnalisation des sources »19, mis en évidence par Philip Schlesinger, a amené un savoir-faire, en matière de gestion des médias, à un nombre croissant d’acteurs des mouvements sociaux, aujourd’hui capables de formater des événements conçus pour attirer l’attention des médias et que de l’autre, une part des journalistes analyse avec de plus en plus de lucidité les stratégies médiatiques des protestataires.

Donc, face à ce jeu complexe d’interdépendance, l’accès et l’utilisation comme ressource des médias de la part des acteurs des différents mouvements sociaux, apparaissent comme peu évidents. Comme le rappelle Arnaud Mercier, auteur de « Mobilisation collective et limites de la médiatisation comme ressource »20, les médias et notamment la télévision, sont plus souvent une contrainte pour les acteurs mobilisés car c’est une « ressource aléatoire »21, qui a son propre fonctionnement et ses propres logiques. Pour l’auteur, aucun mouvement ne peut-être assuré de maîtriser les représentations sociales produites. Et cela notamment parce que les manifestations de masse ouvrent la voie aux récits subjectifs, que les journalistes décontextualisent les informations diffusées et qu’ils font surtout des choix dans la façon d’orienter la perception du public, en retenant uniquement ce qu’ils souhaitent montrer d’une manifestation.

Ces travaux nous indiquent alors que les médias ne sont pas nécessairement une ressource pour les mobilisations et cela d’autant plus que les groupes “mobilisés” ont eux-mêmes peu de ressources et sont peu organisés. En effet, comme le rappelle Gérard Mauger en s’appuyant sur les propos de Pierre Bourdieu, « les classes dominées jusque dans la production de leur image sociale et par conséquent de leur identité sociale ne parlent pas, “elles sont parlées”»22. Ce qui fut le cas lors des émeutes de 2005 : le mouvement a été spontané, aucun groupe homogène ne s’est formé et aucun leader, ni représentant n’a pris la tête du mouvement. Au final, personne n’a porté la parole du “groupe”, personne n’a été désigné pour s’insérer dans la relation d’« associés-rivaux » que décrit E. Neveu. Si l’on suit cette idée, les émeutiers n’ont donc pu véritablement contrôler le discours produit sur les événements et les représentations qui en découlaient et cela a laissé « le champ libre à ceux qui se sentent autorisés ou qui ont intérêt à dire ce qu’il faut penser de l’émeute et des émeutiers. »23

18 Neveu Erik, « Médias, mouvements sociaux et espaces publics », Réseaux, art. cit., p. 43.
19 Schlesinger Philipp, « Repenser la sociologie du journalisme. Les stratégies de la source d’information et les limites du média-centrisme », Réseaux, n°51, 1992, pp. 75-98.
20 Mercier Arnaud, « Mobilisation collective et limites de la médiatisation comme ressource. L’exemple du mouvement pacifiste de 1991 à la télévision française» in Fillieule Olivier (dir.), Sociologie de la protestation : les formes de l’action collective dans la France contemporaine, Paris, L’Harmattan, 1993, 287 p.

Si ça n’est pas une ressource évidente, ces travaux nous montrent aussi que si les événements en eux-mêmes existent et ont leur réalité propre, les médias participent à la “construction” de cette réalité. En effet, sans tomber dans le média-centrisme, que dénonce Philip Schlesinger dans son article « Repenser la sociologie du journalisme. Les stratégies de la source d’information et les limites du média-centrisme »24, pour qui il faut déplacer la focale d’analyse du journalisme vers les stratégies des sources d’information, et sans considérer que les médias sont les seuls acteurs à construire une réalité sociale, comme le fait quelque peu P. Champagne, il faut reconnaître que les médias jouent un rôle important dans la “construction” ou plutôt dans la constitution d’un événement. En effet, à l’instar d’Éric Lagneaux et Pierre Lefébure à propos des grèves des salariés de Renault à Vilvorde25, nous considérons que les médias et « les journalistes co-produisent une réalité qu’ils croient parfois naïvement “décrire” »26. Si les événements ont leur réalité propre, les médias participent, aux cotés d’autres acteurs (hommes politiques, intellectuels, scientifiques…), à la constitution d’un événement, d’une réalité sociale. Et s’ils ne sont pas les seuls acteurs, ils ont tout de même, cela en raison de leur fonction et de leur statut, un rôle éminent dans cette “co-production”. Parce que, comme l’identifient Éric Lagneaux et Pierre Lefébure pour ce qu’ils appellent « l’affaire Vilvorde », il est difficile de distinguer clairement, l’événement de sa couverture médiatique. Ainsi, les médias ont un rôle prépondérant de “construction” de la réalité sociale d’un événement. Et cela d’autant plus que pour les individus qui ne sont en rien impliqués dans “l’événement”, la seule existence palpable qu’a cet événement est son existence médiatique, tout comme la seule réalité qu’ils perçoivent est celle construite et livrée par les médias.

Mais comment cette réalité est-elle “construite” ? Comment les journalistes travaillent- ils ? Un des ouvrages les plus complets sur cette question, est celui d’Érik Neveu. Dans Sociologie du journalisme27, il analyse le fonctionnement du travail journalistique. Et pour lui, la compréhension du travail journalistique et donc de sa production, passe notamment par l’étude du journalisme « en train de se faire »28, par l’analyse du cadre et des contraintes de travail des journalistes. « Comprendre le travail des journalistes, c’est d’abord le regarder en train de se faire, dans les salles et conférences de rédaction, les entretiens, la chasse aux images, le tri des dépêches et des communiqués. »29 Pour E. Neveu, l’idée est d’identifier, au travers de l’étude des « journalistes au travail »30, le « réseau des interdépendances quotidiennes »31 qui influencent le travail journalistique, tout comme les contraintes organisationnelles inhérentes aux rédactions, les routines ou encore les rapports aux sources. Cette vision, est en partie partagée par Sandrine Lévêque qui, dans ses différents travaux sur les journalistes sociaux32,, considère que si « les propriétés des journalistes, qui investissent le social à un moment donné, contraignent les représentations et les processus de construction de ce domaine spécifique d’information […] d’autres contraintes, souvent décrites comme “techniques” ou “professionnelles” encadrent le métier journalistique et les logiques spécifiques de production des nouvelles. »33. Il s’agit pour l’auteur, outre l’étude d’une spécialité journalistique qu’est le social, de comprendre quelles contraintes pèsent sur le discours journalistique. Reprenant les exemples donnés par Martin Sanchez-Jankowski34, elle identifie notamment le souci d’intérêt, le souci de nouveauté, mais aussi des contraintes plus techniques comme les délais de production, l’accès aux sources ou encore le format. Dans son étude sur le traitement médiatique du mouvement social de décembre 1995, il s’agit pour elle, de comprendre comment les médias avaient saisi la réalité mais également d’analyser ce discours au regard des « contraintes dans lesquelles s’inscrit le travail des rédactions »35. Pour autant, l’auteur veut se détacher d’une vision “média-centrée” de la construction médiatique et accorde une place importante aux relations des journalistes avec leurs sources. Ainsi pour S. Lévêque, il y aurait une autre forme de “contrainte” qui pèserait sur la construction médiatique : « celle liée aux pré-constructions de la réalité auxquelles les journalistes sont quotidiennement confrontés »36. En effet, pour l’auteur, les journalistes sont « largement dépendants de sources et d’informateurs extérieurs au champ, qui livrent aux professionnels de l’information des faits déjà chargés de sens. »37

L’article d’Éric Lagneaux et Pierre Lefébure, « La spirale de Vilvorde : médiatisation et politisation de la protestation »38, offre, quant à lui, une focale intéressante d’analyse et de compréhension des logiques du traitement journalistique. Les auteurs, qui étudient le traitement médiatique du mouvement social des salariés belges de l’usine Renault de Vilvorde en 1997, identifient notamment le fait que si les médias ont des logiques communes, ils ne forment pas un tout homogène en matière de traitement journalistique. Pour les auteurs, « ils n’y pas seulement une sphère médiatique mais plutôt des entreprises distinctes et parfois concurrentes »39. Ainsi, il y aurait trois paramètres principaux qui expliqueraient les différences de traitement de « l’affaire Vilvorde » : la nationalité du média, sa ligne éditoriale ou politique et sa nature. Ainsi, les agences de presse, la télévision ou la presse, qu’elles soient françaises ou belges, « de gauche » ou « de droite »40, n’ont pas traité les grèves et les événements de Vilvorde de la même manière. Il convient donc de prêter attention à tous ces paramètres dans l’étude du traitement médiatique. Mais les auteurs ne veulent pas se réduire à ce type de typologie qui « a le défaut de ses qualités »41 c’est-à-dire « la simplification excessive »42 et intègrent dans leur analyse des caractéristiques telles que « la position sociale des journalistes, leurs préférences individuelles, voire leur idéologie »43. Avec cette grille de lecture, les auteurs étudient notamment, les variations de l’intérêt médiatique c’est-à-dire la place et le nombre d’articles accordés aux événements selon les différents médias mais aussi les différentes dimensions de l’événement qui ont été traitées, leur présence ou non dans les médias et dans quelle proportion.

Même si cet article analyse le traitement médiatique d’un mouvement social, qui n’a de prime abord que peu de liens avec notre objet d’étude il nous paraît intéressant, comme ceux d’Érik Neveu ou de Sandrine Lévêque, plus généraux, en terme d’appréhension du traitement journalistique, de méthode. Car c’est dans ce type d’approche du travail journalistique et du discours journalistique, plus pragmatique, que notre étude se place. En effet, comme le fait Cyril Lemieux dans son étude sur les fautes qui sont reprochées aux journalistes, intitulée Mauvaise Presse44, nous voulons développer une approche pragmatique et concrète du travail journalistique car nous pensons que la manière dont s’organise le travail des journalistes, les contraintes qui peuvent peser sur leur production sont un facteur explicatif du discours produit. Dans cette étude, C. Lemieux développe un modèle de description sur lequel puisse s’asseoir une critique interne et située du travail journalistique. Développant une approche grammaticale des pratiques journalistiques, il dégage un ensemble de règles – qu’il appelle « grammaires » – auxquelles les « professionnels de l’information […] et leurs interlocuteurs, s’obligent mutuellement selon les situations. »45 De ces grammaires sont dérivées un certain nombre de règles pratiques que les journalistes sont amenés à suivre. Si celles-ci ne sont pas respectées, c’est-à-dire si les journalistes ne mobilisent pas la bonne grammaire dans la bonne situation ou manquent aux règles qui leurs sont attachées, ils se mettent en position d’être critiqués.

L’auteur met alors en évidence une pluralité de logiques d’action – de grammaires – que les acteurs sont censés mobiliser selon les situations. Il en distingue trois : une grammaire publique que l’on mobilise dans les interactions publiques, une grammaire naturelle, que l’on mobilise dans les interactions privées et une grammaire de la réalisation, qui se situe au carrefour entre les deux autres. Ainsi, lorsque les interactions se déroulent devant un public ou en public, les journalistes ainsi que leurs interlocuteurs tendent à faire preuve de distanciation, d’une certaine forme de recul et d’éloignement. Dans les situations les plus privées les journalistes ainsi que leurs interlocuteurs, à l’inverse, se livrent à ce que l’auteur appelle « un effort d’engagement »46, d’implication. Et pour ce qui est du troisième type de grammaire, la grammaire de la réalisation, cela correspond au fait de savoir ne pas prendre appui sur les mêmes grammaires dans les situations changeantes. Pour l’auteur cela constitue la marque du professionnalisme des journalistes. C’est donc le fait, pour un individu d’apercevoir la limite d’une action dans une situation incertaine.

Même si le travail de C. Lemieux ne sera pas retenu ici pour son contenu et que nous n’appliquerons pas ici sa méthode d’étude du journalisme axée sur des grammaires, cela notamment parce qu’il nous est impossible d’observer la mise en place de ces grammaires en ce qui concerne le traitement de notre objet, sachant qu’il remonte à plus de deux ans, nous souhaitons tout de même nous inscrire dans ce type de sociologie pragmatique basée sur la compréhension des réalités du travail journalistique et de ces logiques.

Sommaire  :

Introduction

Partie I : Des émeutes inédites par leur durée et leur ampleur a replacer dans l’histoire des violences urbaines

I. Retour sur les émeutes de l’automne 2005

A. Le déclenchement des émeutes

B. Le déroulement des émeutes

C. Les émeutiers et les raisons de leur colère

D. Réactions et réponses de la classe politique française

II. DES EMEUTES INSCRITES DANS L’HISTOIRE DES VIOLENCES EMEUTIERES

A. Des émeutes urbaines en France depuis les années 1970

B. … Mais un phénomène émeutier visible depuis des siècles

C. … que l’on médiatise fortement dès le XIXe siècle

PARTIE II : UN DISCOURS MEDIATIQUE SPECIFIQUE ET HETEROGENE SELON LES QUOTIDIENS

I. DES JOURNAUX AU TRAITEMENT POLITIQUE : LE MONDE ET LE FIGARO

A. Le Monde : des acteurs politiques très présents

a. Des violences émeutières peu traitées

b. L’événement déclencheur tardivement évoqué

c. Une dimension politique très présente

d. Des questions d’intégration et d’identité évoquées au travers de tiers

e. Des problèmes en matière d’éducation et d’insertion professionnelle

B. Le Figaro : violences émeutières, réactions politiques et suites judiciaires très suivies

a. Des récits d’actes émeutiers développés

b. Des comparutions d’émeutiers qui servent à évoquer « l’expérience de vie quotidienne » dans les quartiers difficiles

c. Réactions et gestion politiques au cœur du traitement

d. Des thèmes de l’immigration et de l’intégration par ailleurs traités

e. Éducation et emploi : des problèmes abordés

II. DES JOURNAUX AU TRAITEMENT PLUS SOCIAL : LIBERATION ET L’HUMANITE

A. Libération : l’occasion de faire parler les jeunes de la vie quotidienne

a. Les circonstances de la mort de Zyed et Bouna au centre des premiers articles du quotidien

b. Une dimension politique malgré tout assez présente

c. Des récits de vie et des témoignages abondants
d. Un constat des difficultés en matière d’éducation et d’emploi prégnant
e. La discrimination raciale : une thématique particulièrement abordée
B. L’Humanité : les émeutes reflet d’un malaise social
a. Des violences émeutières peu abordées au profit du traitement de leurs causes
b. La vie quotidienne dans les banlieues françaises au centre du traitement de L’Humanité
c. Des problèmes sociaux mis en exergue
d. Un malaise social présenté comme dû à l’insuffisance des financements et des aides publiques
e. Une dimension politique tout de même existante
III. UN TRAITEMENT FACTUEL DES EVENEMENTS : LE PROGRES
a. Des violences particulièrement présentes dans le traitement du quotidien régional
b. Des problèmes sociaux tout de même abordés
c. Un focus particulier sur les problèmes d’éducation et d’emploi
d. Une dimension politique peu présente
PARTIE III : LE DISCOURS MEDIATIQUE A L’AUNE DU TRAVAIL ET DES REPRESENTATIONS JOURNALISTIQUES
I. CADRES ET CONTRAINTES DU TRAVAIL JOURNALISTIQUE
A. Des contraintes liées au phénomène émeutier
a. La violence émeutière : un risque contraignant
b. La méconnaissance du terrain : un handicap pour suivre l’évolution des violences
c. Le rapport aux sources : des jeunes défiants
B. Des contraintes inhérentes au travail journalistique
a. Le bouclage : une contrainte de temps
b. Le rubricage : une information morcelée
c. Le poids de la hiérarchie et de la ligne éditoriale
II. REPRESENTATIONS DES JOURNALISTES ET DISCOURS PRODUITS
A. À propos des causes des événements
a. La mort de Zyed et Bouna : l’étincelle émotive
b. Le « comburant » Sarkozy
c. Un terreau social à prendre en compte
B. À propos du sens des émeutes
a. Des interprétations sociales ou politiques peu explicitées
b. Une dimension ludique des événements
c. Une lecture ethnique jugée inadéquate
d. Un choix de qualificatifs révélateur
Conclusion