La mort de Zyed et Bouna et Le « comburant » Sarkozy

By 8 June 2014

II. REPRESENTATIONS DES JOURNALISTES ET DISCOURS PRODUITS

Aussi nous venons de le voir, le poids des journalistes dans l’orientation du traitement d’un quotidien est une donnée à prendre en compte. Aussi nous allons tenter ici, de dégager les différentes représentations que peuvent avoir les journalistes quant aux émeutes. Pour cela, nous avons choisi ici d’analyser, dans un premier temps, les causes que les journalistes identifient pour expliquer la survenue et l’extension des émeutes et dans un second temps, le sens qu’ils donnent à ces émeutes, les grilles de lectures qu’ils mobilisent pour les analyser. Et plutôt que de nous concentrer sur chaque journaliste ou chaque groupe de journalistes d’un quotidien et de détailler son discours sur les émeutes, nous avons choisi d’aborder leurs représentations thématiquement et de voir pour toutes ces thématiques, quel discours chacun d’entre eux a pu produire. Aussi, les thématiques que nous allons aborder dans chaque partie n’ont pas été pré-établies mais ont été déterminés principalement par les thèmes et les sujets que les journalistes ont abordés au cour des entretiens.

A. À propos des causes des événements

a. La mort de Zyed et Bouna : l’étincelle émotive

Pour la plupart des journalistes, la mort de Zyed et Bouna, dans le transformateur électrique de Clichy-sous-Bois et même plus particulièrement les circonstances de cette mort, constitue la cause première de l’embrasement de Clichy-sous-Bois et des banlieues françaises. Selon eux, cette mort jugée prématurée a provoqué une forte émotion chez les familles des victimes et chez les jeunes du quartier à laquelle s’est ajoutée la contestation de l’intervention policière qui avait précédé leur décès. Aussi, les forces de polices, intervenues au départ pour un contrôle d’identités, sont jugées responsables de ces deux décès par les jeunes du quartier. Ce serait donc cette émotion et cette contestation de l’attitude des policiers qui constituerait l’“étincelle” des émeutes de 2005.

Jacky Durand, journaliste à Libération et chef adjoint du service « Société » du quotidien, partage cette idée et pointe par ailleurs la constance du scénario déclencheur des émeutes :

« En fait, au départ, on est dans un processus hyper classique. Vous avez une action policière qui se termine mal, des policiers qui poursuivent des jeunes, va y avoir mort des jeunes, y va y avoir émotion, contestation, violence. C’est le ba-ba de la violence urbaine. Y a une action de police, elle est contestée ou elle provoque quelque chose ou si elle a pas provoqué on lui reproche quelques chose, ça part en sucette, ça déclenche des violences et c’est le début du bordel. »479

Pour Cyrille Louis, journaliste société au Figaro, il faut ajouter à cette mort qu’il juge extrêmement violente, le sentiment de colère provoqué par la négation immédiate des forces de police de leur responsabilité dans les événements. Leur intervention étant déjà jugée contestable et à l’origine de la mort des deux jeunes, le fait qu’elles nient leur implication et ne reconnaissent pas leurs fautes, ne fait qu’accroître ce sentiment de colère déjà présent chez les jeunes :

« Je pense qu’il ne faut pas oublier l’origine de ce … c’est-à-dire la mort violente, puis dans des conditions atroces quoi… ces deux gamins sont morts brûlés dans un terminal d’EDF, c’est quand même, pour l’imaginaire c’est … enfin symboliquement c’est quand une mort… ils ne sont pas fait tabasser, ils ne se sont pas pris une balle dans la nuque, ils sont morts brûlés dans une installation qui est censée apporter du confort, sous la forme de l’électricité. Ça s’apparente à de la torture, enfin je pense que ça véhicule des images très, très dures pour tout le monde et en particulier pour leurs parents, pour leurs amis, pour la population de Clichy. […] Et la première réaction de la police c’était de dire « c’est pas de notre faute, on y est pour rien, on était pas là », chercher à se mettre hors de cause. Je pense que manifestement… enfin moi j’y étais pas à Clichy mais manifestement tout ça a suscité une douleur et une colère localement, très importante, qui explique à mon avis le déclenchement des incidents le premier soir. »480

Pour Laurent Mouloud, journaliste société à L’Humanité, c’est davantage un sentiment d’injustice que ressentent les jeunes face au dédouanement des policiers qu’un simple sentiment de colère :

« Moi je te dis, la cause principale… l’injustice. C’est le mot qui revient quand je parlais à l’époque… c’était l’injustice. Le sentiment d’injustice, c’est la cause des émeutes. Ça paraît naïf de dire, benêt mais c’est ça. C’est l’injustice face à l’élément déclencheur, à cette affaire de Clichy. Le sentiment d’injustice plutôt. Parce qu’après, moi j’y suis pas non plus, je ne connais pas les conclusions de l’enquête. »481

Un sentiment d’injustice pointé et partagé par Claire Bommelaer, journaliste politique au Figaro, qui déplore par ailleurs le manque de considération accordée à ces deux adolescents décédés. En effet, selon elle, le fait qu’on les considère immédiatement comme des délinquants a participé à ce fort sentiment d’injustice :

« Au début, c’est traité comme bavure policière, on l’appelle Traori et pas Traoré, ou je ne sais pas quoi. Enfin bon, on se rend compte à cette occasion-là, et je pense que c’est ça aussi qui a fait les émeutes, c’est que les morts ne sont pas équivalents. Il peut y avoir deux petites filles charmantes, blondes, ça arrive, l’émotion est considérable, là tout de suite l’émotion est… […] On se rend compte dans ce genre de crise que la mort de deux jeunes de banlieue vaut moins cher que la mort de deux petites filles de Périgueux, je dis n’importe quoi. […] Donc ça c’est aussi de nature à provoquer des émeutes parce que y a un sentiment d’injustice incroyable de se dire “c’est mes voisins, c’est mes copains et la seule question qu’il y a c’est de savoir si ils ont fait une connerie ou pas une connerie”. Ils sont morts quand même, c’est absurde comme truc. »482

Pour Luc Bronner, journaliste société au Monde, le déclenchement des émeutes ne s’explique pas uniquement par le mort de Zyed et Bouna mais également par l’épisode de la grenade lacrymogène à la mosquée de Clichy-sous-Bois. Il est le seul à évoquer cet épisode comme facteurs expliquant le déclenchement des émeutes de 2005 :

« Le premier c’est un accident impliquant la police et débouchant sur la mort de jeunes du quartier. Celui-là, c’est une évidence. [C’est une constante même] Voilà, c’est une constance mais qui est réalisée dans ce cas-là. Le deuxième qui est vraiment important et qui là, n’est pas une constante, c’est l’histoire de la mosquée. La grenade lacrymogène dans la mosquée ou à proximité de la mosquée, avec toutes les précautions d’usage sur cette histoire, c’est un deuxième élément qui est vraiment important. »483

De son côté, Richard Schitlly, journaliste au Progrès, n’évoque à aucun moment cette dimension des événements. Cela s’explique sûrement par le fait que, travaillant pour un quotidien régional, il analyse les événements principalement au niveau de sa région et n’évoque pas les événements parisiens.

b. Le « comburant » Sarkozy

Nous venons de la voir, les journalistes soulignent, de façon a peu près unanime, le rôle central de la mort des deux adolescents dans le déclenchement des émeutes. Pour autant, ces événements ne constituent pas la seule cause du déclenchement et de l’extension des violences, selon eux. En effet, beaucoup sont ceux qui évoquent également le rôle de Nicolas Sarkozy dans l’embrasement des banlieues françaises. Son attitude et les propos du ministre de l’Intérieur auraient donc contribué à alimenter la colère des émeutiers. Mais si la plupart des journalistes mentionnent Nicolas Sarkozy, ils ne lui accordent pas le même degré de responsabilité. En effet, certains soulignent son rôle mais en autres raisons ou considèrent ces propos comme secondaires dans l’explication des émeutes alors que d’autres en font une cause tout à fait fondamentale dans l’explication des émeutes. C’est le cas de Karl Laske (Libération), qui considère l’attitude du ministre de l’Intérieur, comme absolument centrale dans l’embrasement des quartiers français. Selon lui, la cause principale de ces émeutes réside dans les nombreuses “provocations” de Nicolas Sarkozy, avant et pendant les émeutes :

« C’est une marmite de provocations que fait bouillir Sarkozy, même dès son arrivée au ministère de l’Intérieur. Il a pour objectif de récupérer l’électorat du Front national, c’est un objectif avoué. […] Et donc il fait de la politique pour ça. […] Si on prend depuis son arrivée à l’Intérieur ça culmine en 2005. Je pense qu’il suffit de reprendre tous ses déplacements et on a un pot-pourri de provocations. Je pense que la mort des deux jeunes à Clichy-sous-Bois est une étincelle et qu’il souffle en plus sur l’étincelle en les accusant de choses qu’ils n’ont pas commises. Enfin moi c’est le sentiment que j’ai, y compris par rapport à l’expression des jeunes que j’ai pu interviewer. Les jeunes que j’ai pu interviewer demandaient peut-être dans un second temps des moyens pour la banlieue, peut-être parlaient dans un second temps de la question de la relégation, de la difficulté de la vie quotidienne, mais ils parlaient principalement en premier de la manière dont ils étaient traités tous les jours par Sarkozy. Tous. Ils ont entendu une déclaration de guerre qui leur était adressée. »484

Cette idée est également partagée par Jacky Durand, du même quotidien, pour qui Nicolas Sarkozy est le véritable « comburant »485 des émeutes. S’il n’en est pas la cause immédiate – qu’il identifie dans la mort des deux adolescents –, il participe fortement au développement d’un sentiment de rancœur chez les jeunes et ainsi, à l’apparition des violences.

« Mais je pense que ce qui a accentué, en tout cas ce qui a servi un peu… vous savez quand on fait de la physique-chimie on dit qu’il y a un comburant, on amène de l’oxygène pour… Donc je pense que ce qui a été le comburant de tout ça, ça a été l’histoire de la dalle d’Argenteuil. […] quand on a notre ami Nicolas Sarkozy qui va à Argenteuil qui parle à une dame qui lui dit « y a quelque chose qui va pas » et qu’il lui dit « mais on va vous les sortir ces racailles ». Et je pense que cette petite phrase et sa médiatisation, j’insiste beaucoup la dessus, ça a pu agir dans cette espèce de mouvement, comme ça. D’une manière peut-être complètement non-articulée dans la tête des jeunes mais ça a pu contribuer à cette espèce de crispation. »486

Pour Laurent Mouloud (L’Humanité), c’est l’attitude de l’État dans sa globalité qui est responsable des émeutes et de leur durée notamment. Si pour lui, c’est avant tout le terreau social qui explique la survenue des violences – nous allons le voir –, leur durée inédite est directement liée à l’attitude du gouvernement et de l’État. Et c’est avant tout le fait d’avoir affranchi si rapidement la police de toute responsabilité qu’il met en cause.

« Mais le temps de cette émeute, la durée, ça, c’est à cause de la réponse de l’État qui a créé une suspicion de mensonge, qui a mis le feu aux flammes, qui a décuplé d’un seul coup l’embrasement. […] L’attitude, elle a été catastrophique ! Quand tu commences à dire “mais non, c’est pas les flics, aucun problème”, ça, ça fait disjoncter les gens. “Les flics, ils ont rien à voir là- dedans, les jeunes ils se sont mis dans un transfo comme ça, c’est leur problème, les flics ils ont fait leur boulot…” alors que l’enquête a démontré aujourd’hui que les flics les ont suivis longtemps, qui les ont acculés dans un endroit, que les autres avaient pas d’autre sortie possible que d’aller dans ce site EDF et tout… Donc ça relativise les choses. Le mensonge d’État ou en tout cas la suspicion que l’État ment et protège, ça, ça a embrasé. »487

Pour ces journalistes de Libération et de L’Humanité, les propos et le comportement du ministre de l’Intérieur sont donc vus comme un élément prépondérant dans l’explication de l’embrasement des quartiers français, ce qui n’est pas vraiment le cas des journalistes des autres quotidiens. En effet, si Luc Bronner (Le Monde), évoque le rôle de Nicolas Sarkozy, il le place, au vu de son discours, au même niveau explicatif que les deux autres éléments explicatifs des émeutes de 2005 qu’il dégage par ailleurs : la mort des Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois et l’épisode de la grenade lacrymogène.

« Et troisième élément, qui est un élément de contexte plus général, ce sont les déclarations antérieures et parallèles à la crise de Nicolas Sarkozy. »488

Quant à Claire Bommelaer (Le Figaro), pour qui il y a une multitude de cause à ces émeutes, si le rôle de Nicolas Sarkozy est évoqué il n’est jugé que « perturbant »489. Elle évoque par ailleurs l’ambivalence de la perception du ministre de l’Intérieur qui est souvent vu d’un côté, comme le seul capable à ramener l’ordre et de l’autre, comme celui-là même qui amène du désordre.

« Y a Sarkozy aussi qui était un élément très… à la fois perturbant et dans les banlieues, c’est à la fois quelqu’un dont on dit « c’est un des seuls types qui peut remettre de l’ordre » et en même temps il met du désordre parce qu’il est celui qui met de l’ordre. Enfin, sa personnalité comme ça, particulière, a forcément joué un rôle… »490

D’autres journalistes n’évoqueront même pas cette dimension explicative des émeutes de 2005, comme Cyrille Louis (Le Figaro) ou encore Richard Schitlly (Le Progrès). Nous ne pouvons réellement savoir si c’est parce qu’ils écartent totalement le rôle du ministre de l’Intérieur dans l’embrasement des banlieues françaises ou si cette absence découle d’une simple omission lors de l’entretien. Ce que l’on peut dire à minima, c’est qu’elle ne constitue pas, pour eux, une dimension explicative assez forte pour être mentionnée. D’autant plus, que, par ailleurs, ils développent et mettent en avant d’autres causes pour expliquer la survenue de ces émeutes, que nous avons déjà abordées ou que nous allons aborder ultérieurement.

c. Un terreau social à prendre en compte

La situation sociale des quartiers où les émeutes ont éclaté apparaît également être une donnée fondamentale, pour les journalistes rencontrés, pour comprendre l’embrasement qu’a connu la France pendant trois semaines. En effet, tous sans exception, considèrent qu’un terreau social particulièrement difficile est à la base de la colère et du sentiment d’injustice qui a éclaté au moment des émeutes de 2005. Et même s’ils n’envisagent pas tous ces problèmes comme une véritable cause, tous les évoquent et considèrent qu’ils constituent la toile de fond des événements. Pour autant, chacun n’identifie pas les mêmes problèmes sociaux et ne leur accorde pas le même degré d’importance dans le schéma explicatif des émeutes qu’il développe.

Ainsi Cyrille Louis (Le Figaro), par exemple, à contrario d’autres journalistes, n’envisage pas ces problèmes sociaux ou économiques comme une véritable cause des émeutes mais plutôt comme leur arrière-plan.

« […] on peut sans doute dire que tout ça se déroule en tout cas sur fond de difficultés cumulées des populations qui vivent dans ces quartiers, qui sont bien connues, décrites, qui font l’objet je pense d’un consensus relatif depuis très longtemps : des problèmes économiques, sociaux, d’intégration, d’identité, d’occupation, d’exclusion, probablement aussi de racisme, d’architecture, d’urbanisme. Voilà, ça c’est en tout cas une toile de fond je dirais. Je ne pense pas que ce soit la cause, mais c’est une toile de fond qui joue certainement un rôle. »491

Quant à Luc Bronner (Le Monde), s’il développe un peu le même raisonnement, il semble accorder une place plus importante à ce terreau social. Selon lui, ces problèmes, qui sont pour lui « structurels »492, constituent véritablement le « fond de ce mouvement »493. Pour autant, ils ne pourraient expliquer à eux seuls la survenue et l’ampleur des émeutes. Pour le journaliste, ce sont des éléments « accidentels »494 – la mort des deux adolescents, l’épisode c’est-à-dire de la mosquée et les propos de Nicolas Sarkozy – qui expliquent véritablement l’explosion des violences à ce moment-là et leur ampleur. Et Luc Bronner appuie son propos en comparant les émeutes de 2005 à celles de Villiers-le-Bel qui ont été moins longues et moins étendues. Selon lui, c’est l’absence de certains facteurs accidentels amplificateurs qui explique la différence de morphologie des deux mouvements.

« Ces trois éléments conjugués font qu’on a une crise qui prend forme à ce moment-là, qui aurait pu prendre forme à un autre moment mais qui se développe parce que ces éléments sont conjugués sur un terreau qui est un terreau de crise sociale majeure. C’est-à-dire qu’il y a des éléments structurels et y a des éléments, entre guillemets, accidentels. Structurels, c’est évident, c’est les problèmes de chômage très important dans ces quartiers, problèmes de logement, problèmes de ségrégation sociale et ethnique, problèmes de transport, problèmes de discrimination… enfin bon tous ces éléments qu’on a traité mille fois dans tous les médias. Ça ce sont les éléments structurels qui expliquent le fond de ce mouvement ou de ces émeutes, de cette crise. »495

492 Entretien Luc Bronner, 08/07/2008
493 Entretien Luc Bronner, 08/07/2008
494 Entretien Luc Bronner, 08/07/2008 – Luc Bronner s’appuie ici sur la distinction qu’opère Hugues Lagrange dans sa contribution à l’ouvrage collectif qu’il co-dirige, Emeutes urbaines et protestations, entre les facteurs structurels et les facteurs accidentels, distinction qui explique la survenue des émeutes à ce moment précis. Lagrange Hugues, «La structure et l’accident », in Lagrange Hugues, Oberti Marco, Émeutes urbaines et protestations. Une singularité française, Paris, Presses de Science Po, pp. 105-130.
495 Entretien Luc Bronner, 08/07/2008

Loin de considérer que la situation sociale des banlieues est le seul facteur explicatif de la survenue des violences, d’autres journalistes estiment pourtant que ce terreau social sur lequel se développent ces émeutes est prégnant. C’est le cas notamment de Laurent Mouloud (L’Humanité) pour qui les problèmes sociaux, concentrés et particulièrement présents et développés dans les banlieues françaises, constituent le fond du sentiment d’injustice des jeunes. Si pour le journaliste – nous l’avons vu – les jeunes ressentent de l’injustice face au dédouanement immédiat de la police dans la mort de Zyed et Bouna, c’est avant tout leur situation sociale et leur relégation qui fondent leur colère et qui expliquent notamment la durée des émeutes de 2005.

« Et après ce sentiment d’injustice se mêle un sentiment d’injustice plus général qui est “on a un traitement défavorisé par rapport aux autres régions de la France, par rapport aux autres endroits de la France. On est des relégués. On est relégué et on nous maintient, volontairement ou involontairement, dans cette relégation”. Et ça, ça nourrit à l’intérieur des gens un sentiment d’injustice. […] Tu prends n’importe quel problème, en banlieue, tu le multiplies par dix. Le logement, ben là-bas ils ont des gros problèmes. Le transport, c’est eux qui sont le moins bien desservis. L’éducation, c’est là où les classes sont les plus chargées. Les problèmes de violences, c’est là où c’est le plus violent. Tu prends tous les sujets… La sexualité, c’est là-bas où les rapports entre les filles et les garçons sont souvent difficiles. La religion ou plutôt l’extrémisme religieux, ça se développe ailleurs mais où c’est que ça se développe aussi ? Là. Et tout ça, pourquoi, quelle cause ? La cause de tout ça c’est une pauvreté. C’est évidemment la pauvreté, qu’elle soit culturelle… enfin financière à la base et qui débouche sur une pauvreté… parce qu’on manque, on manque de choses. »496

C’est également ce qu’identifie Richard Schitlly (Le Progrès) pour les banlieues de l’agglomération lyonnaise. Selon lui, ce qui est central dans l’explication de ces émeutes c’est essentiellement les « problèmes de société de fond »497 dont souffrent ces quartiers depuis maintenant plusieurs dizaines d’années.

« […] Les banlieues de Lyon elles ont leurs soucis, leurs difficultés, y a plein de gens qui sont dans la mouise, y a quand même un problème de chômage énorme, y a un problème de discrimination mais qui dure depuis vingt an. C’est un problème de société de fond quoi. Moi je crois que c’est vraiment un problème de société de fond qui n’a jamais été résolu pour plein de raisons. Des raisons historiques, c’est quand même la colonisation et ses suites globalement, c’est la mauvaise conscience de la France, c’est des problèmes économiques ou on intègre des gens à un moment donné et plus à d’autres. Enfin vous voyez, c’est un ensemble de facteurs qui c’est empilé et qui n’a jamais été vraiment… »498

Pour Jacky Durand (Libération), qui a travaillé pendant plusieurs mois pour son quotidien, à Grigny, ce sont des « causes profondément sociales »499 qui expliquent principalement les émeutes. Le journaliste pointe par ailleurs le fait que celles-ci ne sont pas nouvelles et qu’elles rongent la banlieue depuis des années, notamment les problèmes d’emploi dont le rôle est central dans les quartiers.

« En gros, tous les déclencheurs qui ont été mis en évidence en novembre moi je les avais vécus dans les mois précédents mais sans qu’il y ait de violence. C’était ce que les gens me disaient sur le non-accès à l’emploi, sur la difficulté à être reconnu, sur l’éloignement géographique, la solitude des banlieues. Ça c’est quelque chose que j’ai entendu toutes les semaines pendant 6 mois. […] Ils ont toujours le sentiment d’habiter loin de tout, ils ont le sentiment de pas avoir de boulot, ils ont le sentiment que quand ils envoient un CV, on regarde l’adresse, on regarde leur nom et puis on leur dit merde. Là j’ai rien inventé. Je pense qu’on est devant des causes profondément sociales. Tant que ces gamins auront pas de boulot ou tant qu’aussi on n’arrivera pas à les mettre au boulot, ça sera la merde. »500

Ainsi, ces journalistes évoquent abondamment au cours de leurs entretiens les problèmes sociaux qu’ils estiment au cœur de l’explosion des quartiers dits “difficiles”. D’autres journalistes, moins prolixes sur le sujet, pointent néanmoins quelques problèmes particuliers que connaissent les banlieues françaises. C’est le cas de Karl Laske (Libération), pour qui, si c’est avant tout l’attitude de Nicolas Sarkozy qui explique les émeutes en elles-mêmes, le véritable problème de fond des banlieues subsiste dans le manque d’intégration dont fait preuve, volontairement ou non, la société française, vis-à-vis des habitants des quartiers mais surtout vis-à-vis de ses minorités.

« A mon avis le problème de fond, qui était aussi sous jacent dans la crise de 2005, c’est celui-là : on stigmatise et on continue de marginaliser. Toute la société ne se suffit pas qu’on stigmatise comme l’a fait Sarkozy, on condamne mais la réalité profonde de la société c’est que y a des clivages énormes. Je ne dis pas que… c’est même pas une question de revendiquer des quotas ou… mais peut-être que la vraie réflexion, elle est aussi là. »501

De son côté, Claire Bommelaer (Le Figaro) évoque certaines des difficultés sociales que peuvent connaître les banlieues françaises et mentionne un problème qui n’est avancé par aucun autre journaliste, celui de la drogue. La journaliste, qui s’appuie sur un rapport gouvernemental, considère que les problèmes de drogue ont eu une influence sur la « folie »502 des émeutes.

« Il y avait le fait que… y a eu toutes ces constructions dans les années 1970-1960 bon ben y a beaucoup de ghettos. Après le fait que toute l’immigration a été concentrée là, donc y a un phénomène de malaise qui se fait, le fait que y a des quartiers où y a pas beaucoup d’emploi donc les parents travaillent pas, les enfants travaillent pas enfin bon c’est quand même particulier. Je crois qu’il y a eu beaucoup de drogue aussi parce que Matignon avait des rapports hauts comme le poing sur le fait que y avait des problèmes de drogue dans beaucoup de banlieues et que ça, ça crée une forme de folie quand même. »503

L’ensemble des journalistes rencontrés des cinq quotidiens de notre corpus pointe donc l’existence de problèmes socio-économiques, qui ont pu jouer un rôle dans les émeutes de 2005. Ainsi, à l’instar de certains sociologues que nous avons étudié dans l’introduction, comme Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Michel Kokoreff ou encore Cyprien Avenel, ils mettent en avant des facteurs explicatifs socio-économiques. Pour autant, une distinction est opérable entre les journalistes de L’Humanité, de Libération et du Progrès qui considèrent, pour la plupart, cette dimension sociale comme prépondérante dans l’explication de la survenue des émeutes et les journalistes du Monde et du Figaro principalement qui l’évoque mais lui accorde, en terme d’abondance de discours mais pas seulement, une importance moins centrale.

Lire le mémoire complet ==> Les émeutes de l’automne 2005 dans les médias : étude comparée du traitement de cinq quotidiens français
Mémoire de recherche de Master 2 de Science politique
Institut d’Etudes Politiques de Lyon