Des études sur les émeutes de 2005 aux interprétations diverses

By 3 June 2014

Des études scientifiques sur les émeutes de 2005 aux interprétations diverses

Si des luttes d’interprétation ont lieu, dans les médias, pour imposer une définition légitime des émeutes – nous l’avons vu avec G. Mauger – ce type de débat se retrouve également dans les productions scientifiques. Nombre d’auteurs, au travers de leurs études, tentent de définir ces émeutes, de les expliquer et de leur donner un sens. Au centre de leur questionnement : ces émeutes sont-elles un mouvement social ? Voire même politique ? Pourquoi ont-elles eu lieu ? Qu’elles en sont les causes ? etc. Et nous allons le voir, leurs avis peuvent être assez divergents. Mais au-delà du débat purement scientifique, ces prises de position, ces visions des événements peuvent être éclairantes sur celles que peuvent mobiliser les médias. En effet, les différentes analyses produites par le champ scientifique nous sont utiles pour envisager le type de représentations que peuvent avoir les individus à propos des émeutes de 2005. Il s’agira pour nous d’identifier la présence ou l’absence de certaines représentations repérées dans les travaux scientifiques, dans le discours médiatique et de voir quelles différences marquent les approches des deux champs.

Une partie significative de ces travaux scientifiques se sont attachés à rendre compte de l’arrière plan des événements, de leur contexte, en s’efforçant de dégager les facteurs, circonstanciels ou durables, permettant d’expliquer la survenue de ces émeutes. On peut citer ici, les travaux de Stéphane Beaud et Michel Pialoux, notamment leur contribution dans l’ouvrage collectif Banlieue, lendemain de révolte69 qui revient sur les émeutes de 2005 mais aussi leur ouvrage traitant des émeutes de 2002 dans la ZUP de la Petite-Hollande à Montbéliard : Violences urbaines, violence sociale. Genèse des nouvelles classes dangereuses70. Selon eux, les émeutes que connaît régulièrement la France depuis quinze ans, s’inscriraient « dans un “ordre des choses” [qui renverrait] à des phénomènes structurels tels que : chômage des jeunes non ou peu diplômés, précarisation sans issue, aggravation de la ségrégation urbaine, échec scolaire, paupérisation et déstructuration des familles populaires habitant en HLM, discriminations à l’embauche, racisme ordinaire etc. »71 L’émeute serait un « symptôme »72 du processus de paupérisation et de précarisation des classes populaires en général et des jeunes de banlieue en particulier. Ces phénomènes contribueraient, au final, à « fabriquer les dispositions sociales et les systèmes d’attitudes de ces jeunes des cités »73 et produiraient, sur le long terme, une véritable violence sociale susceptible d’éclater à tout moment. Cette idée, développée par S. Beaud et M. Pialoux, se retrouve également dans les travaux de Michel Kokoreff, qui estime, dans son article « Comprendre le sens des émeutes de l’automne 2005 »74 mais aussi plus récemment dans son ouvrage Sociologie des émeutes75, que ces phénomènes de chômage, de ségrégation urbaine et scolaire, de discrimination culturelle et de stigmatisation religieuse « s’inscrivent dans une spirale de la dégradation des classes populaires »76 et produisent un « sentiment de relégation et d’injustice »77.

69 Beaud Stéphane, Pialoux Michel « La “racaille” et les “vrais jeunes” : critique d’une vision binaire du monde des cités », in Autain Clémentine, Beaud Stéphane, Bertho Alain (alii.), Banlieue, lendemains de révolte, Paris, La Dispute, 2006, pp. 17-27.
70 Beaud Stéphane, Pialoux Michel, Violences urbaines, violence sociale. Genèse des nouvelles classes dangereuses, Paris, Fayard, 2003, 426 p.
71 Beaud Stéphane, Pialoux Michel, « La “racaille” et les “vrais jeunes” : critique d’une vision binaire du monde des cités », op. cit., p. 18.
72 Beaud Stéphane, Pialoux Michel, Violences urbaines, violence sociale. Genèse des nouvelles classes dangereuses, op.cit., p. 16

Cyprien Avenel, sociologue, dans son article « Les émeutiers de la politique de la ville »78, parle quant à lui « d’une lame de fond travaillant le “problème des banlieues” depuis plus de trente ans », « d’un socle commun » des violences émeutières qui renverraient « aux effets de la crise économique, des parcours scolaires et de la mise en place des dynamiques de ghettoïsation et de stigmatisation à partir des années 1970. »79

Selon ces auteurs, les émeutes et les actes violents qui ont eu lieu, seraient donc le fruit d’un contexte structurel pesant, de la violence sociale latente qui conditionnerait et déterminerait les comportements des jeunes de quartiers en situation de désespérance.

Loin d’écarter cette idée, Hugues Lagrange et Marco Oberti, qui ont dirigé l’ouvrage collectif Émeutes urbaines et protestations : une singularité française80, estiment que le phénomène est plus complexe et qu’il s’explique par « l’imbrication »81 de plusieurs types de facteurs.

« Pour comprendre ces événements, il faut tenir compte à la fois de la ségrégation et des dimensions ethnoraciales. »82 Selon eux, les événements « sont bien l’expression d’une relégation et d’un profond ressentiment qui met simultanément en jeu des dimensions sociales (origine populaire), spatiales (cités dégradées et stigmatisées, à haut niveau de ségrégation) et ethnoraciales (jeunes issus de l’immigration africaine, directement concernés par les discriminations et le racisme). »83 C’est ici l’originalité de cette thèse qui est une des seules, tout du moins dans le champ scientifique, à mettre en avant la dimension ethnoraciale. Même s’il leur paraît dangereux de percevoir les événements de 2005 « comme la conséquence exclusive d’une fragmentation de la société française sur une base ethnique et raciale »84, ils mettent en avant le fait que les villes qui ont été touchées, notamment lors de la première phase des affrontements – la phase parisienne allant du 27 octobre au 5 novembre – sont essentiellement des communes où les jeunes originaires d’Afrique noire sont les plus nombreux. C’est donc le cas pour les communes parisiennes (Clichy et Montfermeil, Aulnay, Mantes-la-Jolie, Bondy, Noisy-le-Grand etc.) mais aussi pour les communes de l’Ouest de la France qui ont été touchées assez tôt, comme Le Havre, Rouen ou Cléon, où l’immigration sénégalaise et malienne est importante. Pour les auteurs, c’est principalement cela qui distingue ces émeutes de celles de 1980 et du début des années 1990, c’est-à-dire les zones géographiques touchées et par conséquent les acteurs impliqués.

S’opposant aux explications socio-économiques de l’embrasement des banlieues françaises – que nous venons d’évoquer – Danièle Joly, dans son récent ouvrage L’émeute, ce que la France peut apprendre du Royaume-Uni85, adopte une posture plus macrosociologique et place le facteur explicatif de ces émeutes dans l’échec de la France à intégrer ces minorités. L’auteur envisage les émeutes de 2005 à l’aune de l’histoire de l’immigration française et du traitement qui en a été fait depuis la fin du colonialisme. En comparant la France au Royaume-Uni qui a connu le même type d’émeutes dans les années 1980, elle conclut que même si « tout n’est pas rose »86, le Royaume-Uni, face à des défis comparables à ceux que connaît la France, « a su inventer des modes de traitement politique qui, dans l’ensemble se révèlent mieux adaptés »87. Mais pour appuyer cette thèse, l’auteur passe presque totalement sous silence la nouvelle série d’émeutes qu’a connue la Grande-Bretagne dans les années 2000. Érigé en modèle par l’auteur, le Royaume-Uni n’a pourtant pas totalement réglé ses problèmes de violences urbaines.

Pour autant, c’est au regard de cette expérience britannique que D. Joly met au jour plusieurs failles dans le modèle d’intégration “à la française” et la gestion des populations immigrées. Elle pointe notamment l’absence de programme social ciblé, le manque de possibilités de participation à la vie publique et politique des populations immigrées, les messages négatifs que véhiculent certaines lois, discours ou attitudes des hommes politiques et des médias, le manque de reconnaissance des différences culturelles et ethniques qui composent la population française, l’absence de politique efficace contre la discrimination et le racisme … Selon elle, les émeutes et les formes qu’elles peuvent prendre seraient donc liées à l’histoire de l’immigration de chaque pays et la France aurait fort à apprendre de l’expérience britannique.

D’autres auteurs, qui ont mené des analyses plus microsociologiques, plus axées sur les trajectoires des jeunes émeutiers, tentent de comprendre les raisons de leur engagement. C’est le cas de l’équipe de sociologues, parmi lesquels Olivier Galland et Michel Kokoreff, qui ont collaboré au rapport du Centre d’analyse stratégique, intitulé « Enquêtes sur les violences urbaines : comprendre les émeutes de novembre 2005 »88, qui ont réalisé deux enquêtes de terrain sur Aulnay-sous-Bois et Saint-Denis. Ainsi, grâce aux entretiens qu’ils ont réalisés auprès des jeunes des quartiers concernés, les auteurs tentent d’expliquer « les ressorts qui avaient conduit certains jeunes à prendre part à des violences ou au contraire à s’en distancier »89. Et c’est tout l’intérêt de cette étude qui, outre le fait de montrer au travers de la comparaison des deux villes, que l’environnement social, institutionnel et associatif influe sur le déclenchement des violences et sur leur résolution, que chaque ville a connu des séquences de violences différentes, à l’intensité et aux formes différentes, nous livre également le témoignage de plusieurs jeunes émeutiers et les motifs de leur participation. Remettant en cause la distinction dichotomique entre émeutiers et non émeutiers souvent utilisée dans les médias, les auteurs remarquent tout d’abord des degrés de participation multiples, qui, selon eux, sont difficiles à évaluer. Olivier Galland, auteur de l’enquête sur Aulnay-sous-Bois, propose une classification des jeunes selon quatre degrés d’implication : le jeune non-engagé qui se montre plus ou moins indifférent, voire même critique ; le spectateur passif qui observe de chez lui les événements et les commente ; le spectateur actif qui se trouve dans la rue au moment des émeutes, regarde, voire même applaudit, rit ou insulte les forces de l’ordre et enfin le jeune engagé qui participe physiquement aux émeutes en étant incendiaire ou en participant aux affrontements avec la police.

Pour ce qui est des motifs d’implication – sur lesquels nous reviendrons plus en détail dans la première partie de notre étude – les auteurs en identifient un certain nombre, divers selon les jeunes90. Ainsi, le motif le plus avancé par les jeunes interrogés est la volonté de se montrer dans l’espace public et de s’exprimer. La référence à la cause de la révolte des jeunes de Clichy-sous-Bois, soit la mort des deux adolescents le 27 octobre, est également abondamment évoquée, même si les auteurs constatent que les émeutes se sont rapidement détachées de cette cause initiale. Viennent ensuite : l’opposition au ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy et la confrontation avec les forces de l’ordre. Puis la relégation scolaire et professionnelle ainsi que la discrimination à l’embauche. Pour les auteurs, ces causes expliqueraient les incendies d’écoles et d’entrepôt, symboles de leur frustration, de leur échec scolaire et de leur difficulté d’accéder à des emplois. Certains jeunes, plus minoritaires invoquent également une dimension ludique des émeutes. Cette étude montre ainsi que les degrés d’implication et les motifs de participation sont divers et ne peuvent être réduits à une seule cause.

88 Galland Olivier, De Maillard Jacques, Kokoreff Michel et alii, Enquêtes sur les violences urbaines : comprendre les émeutes de novembre 2005. Les exemples d’Aulnay-sous-Bois et de Saint-Denis, Paris, La Documentation française, 2007, 140 p. 89 Ibid., p. 5.
90 Nous reprendrons ici la classification des motifs présentés dans l’enquête d’Olivier Galland, mais ils sont sensiblement les mêmes que ceux présentés par Michel Kokoreff sur Saint-Denis.

C’est également ce que tente de montrer Laurent Mucchielli dans sa contribution à l’ouvrage qu’il co-dirige avec Véronique Le Goaziou, Quand les banlieues… Retour sur les émeutes de novembre 200591. Moins exhaustif, mais se basant également sur des entretiens réalisés auprès d’une douzaine d’émeutiers d’un quartier classé « zone urbaine sensible » du département des Hauts-de-Seine, il distingue deux séries de raisons qui ont poussé les jeunes de ce quartier à participer à ces émeutes. La première série de raisons, qui n’est pas systématiquement évoquée par les émeutiers est relative aux événements déclencheurs des émeutes. C’est-à-dire, à la mort des deux adolescents à Clichy-sous-Bois, ou encore l’épisode de la grenade lacrymogène “tirée” en direction d’une mosquée à Clichy. Ces deux épisodes sont avant tout évoqués pour mettre en avant la responsabilité de la police et l’attitude du ministre de l’Intérieur de l’époque. La seconde série de raisons, qui se retrouve dans la quasi-totalité des témoignages des jeunes, fait quant à elle référence à leur expérience de vie quotidienne, ce que l’auteur appelle un « vécu d’humiliations multiples accumulées »92. Selon L. Mucchielli, ce serait cette expérience de vie quotidienne, ces humiliations à répétition qui forgeraient en profondeur la « rage »93 que les jeunes ressentent. Pour expliquer leur engagement dans les émeutes et lorsqu’ils font référence à cette expérience humiliante de vie quotidienne, les jeunes parlent de discrimination à l’embauche (peu en parlent), la plupart, font remonter à leur sentiment d’injustice et d’humiliation à l’école et tous, sans exception, parlent du comportement des policiers considérés comme peu respectueux. Ainsi, pour l’auteur, la vengeance envers les policiers peut être considérée comme la principale motivation des émeutiers94.

91 Mucchielli Laurent, « Les émeutes de novembre 2005 : les raisons de la colère », in Mucchielli Laurent et Le Goaziou Véronique, Quand les banlieues brûlent… : retour sur les émeutes de novembre 2005, Paris, La Découverte, 2006, pp. 11-35.
92 Ibid., p. 24. 93 Ibid.
94 Idée également présente dans un article publié par l’auteur : Mohammed Marwan, Mucchielli Laurent, « La police dans les quartiers populaires : un vrai problème ! », Mouvements, n° 44, mars-avril 2006, pp. 58-66.

Sebastian Roché, dans son ouvrage Le frisson de l’émeute95, met également fortement en avant les mauvaises relations chroniques entre la population des banlieues et la police – dues notamment aux contrôles d’identités à répétition et aux pratiques quasi-exclusivement offensives dans les banlieues défavorisées – pour expliquer la participation des jeunes aux affrontements. Mais il se distingue fortement de L. Mucchielli car il considère que « le choix de participer aux émeutes a des raisons qui ne sont pas seulement le sentiment d’injustice, d’abandon ou le désir de revanche vis-à-vis de la police »96. Il avance pour preuve, le fait que tous les habitants des quartiers où se sont déroulées ces émeutes n’ont pas participé. Pour lui, la participation des jeunes – des « rioteux »97 comme il les appelle – s’expliquerait aussi par le « goût du frisson »98, par le goût du risque, par ce que le sociologue Jack Katz appelle la « séduction du crime ». Il explique alors que « lors des agitations urbaines, les rioteux ont une occasion rêvée de se rapprocher de la limite, de côtoyer le danger, de le caresser, de jouer avec le feu. »99 C’est dans cette recherche du frisson que S. Roché voit l’élément décisif de la participation à ce type d’événements.

D’autres études enfin, moins portées sur les causes de ces émeutes, tentent d’interroger la dimension politique de ces émeutes. Ainsi, dans la lignée de G. Mauger, beaucoup d’auteurs identifient ces émeutes comme un phénomène proto ou infra politique et cela parce que les acteurs impliqués seraient totalement coupés des canaux classiques d’expressions, sans représentants, sans interlocuteurs politiques identifiés et seraient peu impliqués dans la vie civile. Cette idée se retrouve dans l’article de Bertrand Hériard Dubreuil, « Une crise sans représentants »100, où est mis en lumière le caractère « infra-politique » de l’émeute, « encore en quête de représentants »101 mais aussi dans les travaux de Didier Lapeyronnie qui dans son article, « Les émeutes urbaines, en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis »102 envisage l’émeute comme « une sorte de protestation “proto-politique”, une violence qui surgit quand une partie de la population s’estime à la fois victime des mécanismes sociaux et du mépris et ne dispose pas des canaux politiques pour exprimer ses revendications et faire reconnaître sa participation à la vie civile. »

L’émeute serait donc l’« annonce d’une action se cherchant »104, comme l’avance Michel Wieviorka. Dans Violence en France105, un ouvrage plus général sur les violences urbaines que connaît la France depuis les années 1970, qu’il publie en 1999, il définit l’émeute comme d’une part, « post-politique »106 en ce sens qu’ « elle témoigne […] de l’épuisement des modalités de traitement politique et institutionnel, telles qu’elles ont fonctionné après guerre »107 et d’autre part, « pré- politique »108 parce qu’elle est l’expression « d’un manque politique en matière de traitement démocratique de demandes sociales (renvoyant aux inégalités et à l’exclusion), culturelles (dans la mesure où les acteurs revendiquent le respect, la dignité, voire la reconnaissance) et civiques (appel à une citoyenneté déniée ou vécue comme artificielle). »109.

Mais d’autres auteurs vont plus loin et mettent en avant le caractère pleinement politique de ces émeutes. L’adjointe à la mairie de Paris, Clémentine Autain, qui signe l’introduction de l’ouvrage collectif, Banlieue, lendemains de révolte, résume bien cette thèse, développée par de nombreux sociologues : « Peut-on accepter l’idée d’un mouvement sans conscience, fait de petites frappes et de gamins mal éduqués ? Ce serait oublier que les voies traditionnelles de l’expression sont de plus en plus discréditées. (…) Les jeunes n’ont pas épousé les règles de l’art militant mais leurs gestes portent une forte signification politique. »110.

Cette idée se retrouve notamment dans l’ouvrage de Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou, qui considèrent les émeutes de l’automne 2005 comme une « forme élémentaire de la contestation politique »111. Selon eux, « certes, les émeutiers n’ont pas écrit de tracts et de banderoles, ils n’ont pas fait signer de pétition, ils n’ont pas ouvert de sites internet et organisé des manifestations dans les centres-villes en criant leurs slogans et leurs revendications »112 mais il faut comprendre que « les jeunes des quartiers populaires n’ont pas de culture politique formée, aucun moyen matériel et aucune organisation syndicale ou politique capable de les défendre et de les encadrer de manière fédérative, en d’autres termes qu’ils sont privés de tout accès à un quelconque moyen conventionnel d’action politique ».

Pour les auteurs, ces émeutes portent un véritable message politique, elles sont le fruit d’une indignation collective, d’un besoin de reconnaissance et d’une demande de citoyenneté. Et si elles n’ont pu prendre une forme plus conventionnelle, ou « d’autres formes plus immédiatement compréhensibles »114, c’est notamment dû à l’échec de la politique de la ville, qui avait pourtant pour ambition d’accroître la participation des habitants des quartiers à la vie locale et à l’absence de représentation politique forte de ces populations.

Mais pour Michel Kokoreff dans son article « Avons-nous oublié les émeutes de novembre 2005 »115, si ces émeutes ont un caractère éminemment politique ça n’est pas uniquement parce que le message des jeunes émeutiers porte une signification politique. C’est aussi parce que la gestion des événements et ses effets sont politiques. S’il reconnaît que les émeutes de 2005 ont été l’expression d’un profond sentiment d’injustice, un moment d’expression d’une « tension entre déni de citoyenneté et aspiration égalitaire et expérience de l’indignité et demande de respect »116, il ajoute qu’en dépit du maintien de l’ordre qui a contribué à « dépolitiser la colère légitime de ceux qui occupent la rue, en la disqualifiant »117, la gestion de la crise par le gouvernement a contribué à donner aux émeutes une « coloration politique »118. Et au delà de la seule gestion de crise, l’auteur remarque que le traitement des violences a rapidement « délaissé la rubrique des faits divers pour s’imposer au sommet de l’État et remettre au goût du jour les questions des quartiers populaires et des politiques de la ville.»119 Pour M. Kokoreff, les émeutes seraient donc politiques en ce sens que leurs causes, leur gestion et leurs effets le sont.

Pour Alain Bertho, le caractère politique des événements se situe à un tout autre niveau. Dans son article « Nous n’avons vu que des ombres »120, il avance le fait que les émeutes de 2005 peuvent être considérées comme un véritable mouvement politique en raison de leur extension inédite à l’ensemble du territoire français. Pour l’auteur, « il ne s’agit plus d’incidents ou d’émeutes localisées. Il s’agit d’un mouvement profond, certes enraciné dans des situations locales mais au travers duquel les acteurs se constituent une subjectivité partagée. »121

A contrario des travaux que nous venons d’évoquer, Sebastian Roché réfute totalement cette idée d’un mouvement politique, qu’il soit pleinement politique ou protopolitique. Selon lui, « la protestation et sa forme radicale, la révolution, supposent une conscience politique, même embryonnaire, une organisation de type politique (un mouvement, une base professionnelle, associative, ou même plus informelle), des revendications politiques […] et des leaders porteurs de ces revendications. »122 Or dans les émeutes de novembre 2005, l’auteur n’identifie aucune de ces composantes. Il ne décèle aucune forme de politisation des émeutiers, aucune organisation du mouvement ni revendications politiques car selon lui, si « les groupes sont unis contre la police », ils ne le sont « pas assez pour former une alliance positive menant à la formulation de revendications ou même simplement de griefs »123 et encore moins de leaders. Pour S. Roché, le mouvement, conduit par une majorité de délinquants à la recherche du frisson, « est désespérément silencieux, ce qui donne lieu à une “sur-interprétation”. Les commentaires tiennent la place de revendications désespérément absentes. »124.

114 Mucchielli Laurent et Le Goaziou Véronique, « Conclusion », art. cit., p. 160.
115 Kokoreff Michel, « Avons-nous oublié les émeutes de 2005 ? », Projet, n° 299, juillet 2007, pp. 71-80.
116 Ibid. 117 Ibid., p. 74. 118 Ibid. 119 Ibid., p. 75
120 Bertho Alain, « Nous n’avons vu que des ombres », Mouvements, n° 44, mars-avril 2006, pp. 26-30.

Ainsi, nous venons de le voir, les interprétations des émeutes, de leurs causes et de leur portée ont été très diverses. Si certains identifient la cause de ces émeutes dans un contexte social et structurel en crise, d’autres le voient dans l’échec de la France à intégrer ses minorités. Si certains identifient les raisons de l’engagement des émeutiers dans un « vécu d’humiliations multiples », dans la colère provoquée par la mort de leur camarade ou dans un besoin de s’exprimer et de se faire entendre, d’autres considèrent que c’est avant tout la dimension ludique des événements, le goût pour « le frisson de l’émeute » qui a poussé les jeunes à participer aux violences. Et si certains voient dans ces événements un phénomène infra- politique, d’autres les considèrent comme totalement politique et d’autres encore nient complètement l’existence de ce caractère politique. Il s’agira pour nous d’identifier dans le discours médiatique la présence ou non de ces représentations des événements.

122 Roché Sebastian, Le frisson de l’émeute. Violences urbaines et banlieues, op. cit., p. 43.
123 Ibid., p. 48.

Lire le mémoire complet ==> Les émeutes de l’automne 2005 dans les médias : étude comparée du traitement de cinq quotidiens français
Mémoire de recherche de Master 2 de Science politique
Institut d’Etudes Politiques de Lyon