Théories des rites de passage : Arnold Van Gennep et Robert Hertz

By 16 February 2014

1. Arnold Van Gennep et Robert Hertz

1.1. Arnold VAN GENNEP face à ses contemporains

Au début du XXe siècle, lorsque Van Gennep a publié son livre Les rites de passage , Marcel Mauss, au nom de l’Ecole sociologique française, a beaucoup décrié la théorie qui y est énoncée et l’a même qualifiée de truisme. Cependant, Nicole Belmont signale dans “La notion du rite de passage”, son intervention introductive (du compte rendu de colloque cité auparavant), que Van Gennep énonce bien des évidences mais que les évidences ne sont pas toujours visibles ni forcément des truismes. Elle fait d’ailleurs référence à Bourdieu expliquant que cette théorie a subi un “usage distrait”, c’est-à-dire que certains utilisateurs s’en servaient en quelque sorte à leur insu, comme si elle avait toujours existé, qu’elle allait de soit et qu’ils l’avaient “toujours sue”.

Ensuite, vers la moitié du XXe siècle, la théorie des rites de passage est adoptée par tous les anthropologues qui succèdent aux réticences de l’Ecole sociologique française car ils ont vérifié sa pertinence sur le terrain. Parmi eux, Gezà Róheim, ayant “une double formation et une double pratique d’ethnologue et de psychanalyste”, affirme dans un article publié en 1942 qu’ils ont une grande importance pour tout le genre humain sur le plan psychologique. En fait, selon lui, “il existe dans la séquence cérémonielle des rites de passage des éléments communs qui ne dépendent pas des traits spécifiques de telle ou telle société, mais appartiennent aux aspects fondamentaux de la psyché humaine.” Ils sont donc réhabilités publiquement et considérés à leur juste valeur, avec leurs lots de critiques positives et négatives.

Dans son intervention, Julian Pitt-Rivers expose certaines critiques qu’a adressées Max Gluckman à la théorie de Van Gennep sur les rites de passage. Il explique que Gluckman dit s’être ennuyé à la lecture des Rites de passage et que ce dernier confond les méthodes de Van Gennep et de James Frazer qui faisait des “longues listes d’illustrations” et “cumulait des exemples d’associations d’idées similaires pour justifier une interprétation concrète”. En réalité, Van Gennep cherchait, sous la multiplicité des formes qu’illustraient ses divers exemples, à démontrer la valeur universelle de son schéma tout à fait abstrait. L’universalité de cette théorie n’intéressait pas Gluckman qui ne considère les rites de passage que comme le “moyen d’effectuer des changements dans les relations sociales entre individus”. De plus, alors que pour Van Gennep ces deux termes sont interchangeables, il fait une différence entre les rites de passage (qui appartiennent aux sociétés dites “archaïques”) et les cérémonies (qui appartiennent aux sociétés occidentales modernes). Selon lui, les cérémonies diffèrent des rites de passage “parce que nous ne croyons pas à son efficacité magique, ni aux forces surnaturelles qu’il vise à apaiser.” En fait, pour Pitt-Rivers, Gluckman semble suivre une théorie plus ancienne : il s’agit de celle de Edward Tylor qui oppose rituels et rationalité et pour qui les rituels sont voués à disparaître dans “nos sociétés modernes”.

Ensuite, Pitt-Rivers nous rappelle que Victor Turner, même s’il a d’abord été considéré comme le disciple de Gluckman, se révèle être en fait un disciple de Van Gennep. En effet, Turner « cherche le sens du rite dans la totalité de la culture du peuple étudié » tout comme Van Gennep pour qui les rites doivent être interprétés au sein d’un ensemble spatio-temporel et pas seuls, pour eux-mêmes car ils s’insèrent dans la société et en font partie intégrante. Pour Turner il y a cohérence intellectuelle entre la société et les institutions. De plus, il s’interroge sur la capacité de compréhension qu’ont les acteurs de ces rites ; par compréhension, il entend compréhension des détails et non de la signification de la totalité du rite ou du pourquoi de celui-ci. Au final, Pitt-Rivers critique cette volonté qu’ont les fonctionnalistes anglais de rendre notre monde scientifique ; pour lui, ceci aboutit au discrédit du rituel qui semble alors s’opposer à la raison, cette opposition n’ayant pas lieu d’être.

Dans son livre cité ci-dessus Van Gennep souligne l’importance de la séquence cérémonielle comme préalable à son schéma des rites de passages. D’ailleurs, Martine Segalen nous rappelle dans Rites et rituels contemporains, que le but de Van Gennep était de ne plus considérer ou étudier isolément une seule étape ou un seul rite mais l’entière séquence cérémonielle. Bien qu’il ne soit jamais vraiment parvenu à théoriser cette notion de séquence cérémonielle, on peut citer la définition qu’en donne Nicole Belmont : il s’agit de « l’ensemble des actes d’un rituel considérés dans leur ordre de succession ». En effet, cette notion permet de différencier les rites de passage des autres rites, d’où son importance pour Van Gennep. Les séquences cérémonielles permettent de définir les rites de passage comme « des rites qui accompagnent les changements de lieu, d’état, d’occupation, de situation sociale, de statut, d’âge. Ils rythment le déroulement de la vie humaine, “du berceau à la tombe”. » De la séquence cérémonielle découle le schéma en trois stades successifs : séparation / marge /agrégation (ou préliminaire / liminaire / post liminaire). Ce schéma peut sembler très simple et même évident, mais cette apparente simplicité ne doit pas faire oublier la complexité ni la richesse des phénomènes qu’il permet de découper, d’ordonner et d’analyser.

1.2. Robert HERTZ

Toutefois, soulignons le fait que l’un des contemporains de Van Gennep, Robert Hertz, aurait lui aussi été un précurseur dans l’approche de la théorisation des rites de passage. En effet, dans un article publié en 1907 dans Sociologie religieuse et folklore – “Contribution à une étude sur la représentation collective de la mort” – il remarque qu’il y existe des points communs entre rites de deuil et d’initiation et a même rapproché rites de naissance et de mariage. Dans cet article, il y a de plus une approche du “stade de marge” qu’il considère comme une transition à laquelle il attache beaucoup d’importance. Van Gennep n’est donc pas le seul, au début du XXe siècle, à avoir observé des similitudes entre différents rites répartis tout au long de la vie humaine.

De plus, Isac Chiva, dans sa conclusion du compte rendu du colloque de Neuchâtel, fait une citation de l’article qui laisse à penser que Hertz a perçu les étapes d’exclusion et d’agrégation nouvelle : « chaque promotion de l’individu implique le passage d’un groupe à un autre, une exclusion, c’est-à-dire une mort, et une intégration nouvelle, c’est-à-dire une renaissance ». Cette citation peut même avoir inspiré Van Gennep dans ses recherches sur la théorisation des rites de passage.

Pour sa part, toujours lors de ce colloque, Nicole Belmont, signale que Hertz s’est bien plus interrogé que son contemporain sur les fonctions sociales et psychologiques de ces rites qu’il n’a ni nommés, ni systématisés. En effet, “pour lui, tout changement d’état de l’individu implique une modification profonde dans l’attitude mentale de la société à son égard, modification qui ne peut s’accomplir que peu à peu, qui demande du temps.” Pour illustrer cette affirmation, elle cite Hertz, en soulignant plus bas dans son article deux expressions qu’elle considère comme “frappantes” (soulignées par mes soins dans la citation suivante) : “Si donc il faut un certain temps pour bannir le mort du pays des vivants, c’est parce que la société, ébranlée par le choc, doit retrouver peu à peu son équilibre et parce que le double travail mental de désagrégation et de synthèse que suppose l’intégration de l’individu dans un monde nouveau doit s’accomplir d’une manière en quelque sorte moléculaire et exige du temps.” D’un autre côté, on peut voir que Van Gennep s’est malgré tout (légèrement ?) interrogé sur ces questions. En effet, Claude Macherel rappelle que, comme aurait pu l’écrire Hertz avant lui, Van Gennep a énoncé que les rites de passage sont “[des] opérations [qui] sont inséparablement physiques et sociales, matérielles et symboliques.” Nous verrons plus tard quelle est, à ce sujet, la vision de Bourdieu.

Les théories des deux chercheurs ont de nombreux points communs ce qui fait que, dans sa conclusion, Chiva les rapproche malgré quelques divergences. De plus, étant donné que Hertz arrive très près de la notion de rites de passage, il mérite bien d’être considéré comme un précurseur, du moins plus que ne le laisse entendre Van Gennep dans ses textes.

1.3. Les passages matériels dans la théorie de Van Gennep

Pour Nicole Belmont, le caractère temporel des rites de passage va de soi : il est évident, que ce soit au niveau de la forme des rituels (les trois étapes successives) ou de leur fonction (rythmer l’écoulement du temps). Au contraire, elle déclare que leur existence matérielle n’est pas évidente à voir au premier abord ; en fait, Van Gennep explique dans le Manuel de Folklore français contemporain (1937-1958) qu’il a calqué son schéma des rites de passage sur des passages matériels (tels que le franchissement d’un col ou de la porte d’un temple, … ajoute Nicole Belmont). D’ailleurs, Van Gennep a constaté qu’il pouvait y avoir le franchissement réel d’un passage matériel lors d’un rite de passage. Nicole Belmont explique que ceci relie d’ailleurs vraiment les rites de passage à la vie humaine qui a une existence aussi bien spatiale que temporelle.

On sent qu’il existe une réelle similitude entre les rites de passage et les passages matériels avec l’exemple que Pitt-Rivers développe dans son article “Un rite de passage de la société moderne : le voyage aérien”. Il réussit en effet à appliquer à la lettre le schéma d’analyse des rites de passage de Van Gennep au voyage aérien : le voyageur, qui pourrait être celui qui subit le rite, suit, lors de son voyage, toutes les étapes d’un rite de passage, à savoir l’étape de séparation de ses semblables, l’étape de marge pendant laquelle il se trouve littéralement comme l’a décrit Van Gennep “suspendu entre ciel et terre”, puis l’étape d’intégration à un monde nouveau. De son côté, Macherel développe dans son article “Hiérarchies passagères ou la forme des forces” le fait que lors de passages matériels, dans la vie quotidienne, des hiérarchies passagères se développent, en rapport ou non avec la hiérarchie préexistante.

Malgré tout, Van Gennep reste très vague dans sa comparaison entre rite de passage et passage matériel. De ce fait, Nicole Belmont avance une hypothèse qui lui est propre. Selon elle, les rites de passage se rapporteraient tous au passage initial, celui qui nous permet de devenir des êtres humains à part entière, à savoir : la naissance. Elle écrit : « On pourrait donc dire, à titre de complément à la théorie des rites de passage, que tout rite de passage s’identifie à un passage matériel et que tout passage matériel s’identifie à la naissance dans sa réalité la plus anatomique ». Elle constate en effet que souvent, lorsqu’il y a passage matériel dans un rite, on reproduit le trajet du corps lors de la naissance, c’est-à-dire la tête d’abord, puis suit le reste du corps.

De son côté, Macherel rappelle à la suite de Nicole Belmont que Van Gennep considère les rites de passage comme indistinctement sociaux et matériels. Luc de Heusch, quant à lui, regrette que Van Gennep ne se soit vraiment attardé que sur la forme des rites de passage et pas sur leur contenu.

Le mariage en Corée : un rite de passage comme miroir d’une société
Mémoire de fin d’études
Université de Paris 8

Sommaire :
Introduction
Première partie : Théorie des rites de passage
1. Arnold VAN GENNEP et Robert HERTZ
2. Rapport entre rites de passage et temps
3. Efficacité des rites hier et aujourd’hui
Deuxième partie : La société coréenne, une société profondement marquée par le confucianisme
1. confucianisme en Chine, confucianisme originel
2. Néo-confucianisme ou les enseignements de Chu Hsi en Corée
Troisième partie : Famille et mariage en Corée
1. La place des femmes dans la société et la famille coréenne
2. Importance sociale du mariage
3. Les rites du mariage
Conclusion

Sommaire :

  1. Théories des rites de passage : Arnold Van Gennep et Robert Hertz
  2. Les rapports entre les rites de passage et le temps
  3. Efficacité des rites hier et aujourd’hui, les rites d’institution
  4. Le confucianisme originel en Chine et la piété filiale
  5. Adoption et expansion du néo-confucianisme en Corée
  6. Néo-confucianisme ou les enseignements de Chu Hsi au XXe siècle
  7. Les rapports interpersonnels au sein de la société coréenne
  8. La famille coréenne et le mariage
  9. Complémentarité entre homme et femme dans la société coréenne
  10. L’éducation des enfants dans la famille en Corée
  11. L’importance sociale du mariage et le choix du conjoint en Corée
  12. Les rites du mariage traditionnel et à la fin du XXe siècle