Quelles conclusions peut-on tirer de ce projet d’écriture ?

By 1 February 2014

Troisième partie : Bilan et analyse

1. QUELLES CONCLUSIONS TIRER DE CE PROJET ?

( des difficultés rencontrées mais aussi beaucoup de points positifs).

1.1. Pour les enfants.

Aucun élève de cette classe n’avait déjà participé à un projet d’écriture à moyen terme. De plus, seule l’étude d’un type d’écrit particulier (la recette ) avait donné lieu à une petite production ponctuelle. Il était donc légitime que de nombreux élèves, même s’ils étaient enthousiasmés par le projet, aient peur de se lancer dans une production d’aussi vaste ampleur et qui leur semblait, de surcroît, si difficile. Il a fallu beaucoup dédramatiser en expliquant, tout d’abord, que nous allions déjà tous ensemble découvrir le monde des contes, puis que l’écriture ne leur poserait aucun problème d’autant plus que j’étais là, moi aussi, pour les aider. Les enfants (pour beaucoup ) ont eu du mal à planifier leur écrit : ils n’arrivaient pas à prévoir à l’avance les différentes étapes de leur conte ; ou ils ne respectaient pas, dans leur récit, les éléments qu’ils avaient choisis en remplissant leur tableau. J’ai alors privilégié l’interaction entre pairs pour leur permettre de revoir leur travail : les élèves passaient, à la fin de chacune des étapes de l’écriture, devant les autres pour lire leurs productions. De petites remarques fusaient alors de toutes parts pour relever les incohérences, émettre des conseils : « tu parles du roi, puis après tu n’en parles plus : qu’est-ce qu’il fait ? » ; « comment ton héros se retrouve là, alors que l’instant d’avant tu dis qu’il est dans le château ? » . Ces remarques, émises pendant les interactions, ont été très constructives beaucoup plus, à mon sens, que si elles n’avaient émané que de moi-même.

Il est important de dire qu’au niveau de la structuration du récit, les enfants n’ont pas eu de problème d’énonciation. Ils ont bien compris qui étaient les protagonistes. En d’autres termes, ils ont bien saisi le but, l’enjeu de cette production : écrire un conte merveilleux.

Sur le plan socio-affectif, il est clair que ce projet a fait évoluer les enfants puisque beaucoup, qui ne se sentaient pas ‘’ capables’’ d’écrire un conte, ont pris confiance en eux ; et des liens nouveaux se sont également crées dans cette classe où les tensions et les rivalités entre élèves dominaient. Chacun, individuellement, a contribué à la réalisation et à la réussite du projet global : l’écriture d’un recueil (illustré ) de contes.

1.2. Pour la maîtresse.

La première difficulté a été d’arriver dans une classe inconnue, en cours d’année, sans connaître les acquis des enfants, ni leur niveau en lecture……. Dès la première séance, j’ai réalisé que j’avais choisi des contes trop longs. Il a donc fallu s’adapter pour la lecture : tous les contes étaient lus une première fois en classe puis je demandais aux enfants de relire les contes à la maison pour qu’ils les comprennent bien et s’en imprègnent, une troisième lecture était faite en classe, par moi-même, avant de commencer le travail. Par contre, et c’est un point positif, cela m’a permis très vite de repérer les enfants ayant des difficultés en lecture et de les aider. Ces problèmes de méconnaissance des enfants étant soulevés, je crois que le vrai facteur limitant a été le FACTEUR TEMPS. En effet, après le temps passé à la lecture, la découverte du conte et de sa structure, il ne me restait plus qu’une semaine pour faire écrire aux enfants leur conte. Toutes ces phases préparatoires ont été indispensables (nous n’aurions pas pu nous lancer dans un projet d’écriture sans même savoir ce qu’est un conte ! ) et il aurait même été bon de leur consacré plus de temps ( par exemple, le travail sur le résumé d’un conte pourrait s’étaler sur 2 ou 3 séances supplémentaires ), mais la phase consacrée à l’écriture proprement dite du conte devrait être beaucoup plus développée.

Ce projet aurait dû s’installer sur plusieurs mois, voire une année scolaire. Il est évident qu’en quatre semaines on n’approfondit pas suffisamment les choses. Il m’est donc arrivé d’oublier des fautes d’orthographe, ou faute de temps, de devoir travailler à des heures où les enfants ne sont pas réceptifs.

Je me suis aperçue également, que j’avais commis une erreur en voulant travailler le même jour le premier puis deuxième jet de chaque étape du conte. Les enfants n’ont en effet pas assez de recul pour pouvoir retravailler leurs productions. Je me suis, de plus, rendue compte que le deuxième jet était un moment très délicat à gérer puisque l’écrit touche à l’affectif même de l’enfant et que celui-ci perçoit un peu l’institutrice comme une intruse à son intimité. J’ai été très souvent obligée de justifier les remarques que je portais au crayon sur le brouillon des enfants ; c’est pour cela que j’ai décidé de privilégier l’interaction entre pairs. Dans un projet s’étalant sur une année, il serait bon de laisser plusieurs jours, si ce n’est quelques semaines, entre la premier et le deuxième jet pour permettre à l’enfant de prendre du recul par rapport à sa production.

J’ai essayé de faire réfléchir sur les incohérences, les manques et les ruptures de ton présents dans certains textes. Pour certains élèves, une aide soutenue et une attention particulière ont été nécessaires. Le principal problème, à mon avis, de la correction de textes, est d’assurer l’efficacité de la communication du texte tout en respectant le ‘’ message’’ que l’enfant veut faire passer. Ce travail de réécriture requiert en fait un apprentissage spécifique qu’il faut développer tout au long de la scolarité.

J’ai également été confrontée à une très grande hétérogénéité des niveaux : certains élèves n’avaient, à la fin du mois, une production que de 3 lignes qui ne pouvait être assimilée à un conte alors que d’autres avaient terminé leur conte dès la deuxième séance d’écriture et étaient prêts à en commencer un autre. A mon avis, la formation des groupes par affinité n’a fait que renforcer l’hétérogénéité, mais au vu des très nombreuses tensions régnant dans la classe, je n’ai trouvé d’autres façons de fonctionner.

Pour terminer, je peux dire que si j’avais à renouveler ce projet dans ma classe, je développerai en premier lieu, et dès le début de l’année, le recours à des outils ( tels que le dictionnaire, des fichiers…) autres que la maîtresse. Ces enfants, en effet, ont rencontré des problèmes orthographiques et sollicitaient sans arrêt ma présence.

Malgré le fait d’avoir été précipitée, j’ai éprouvé, comme les enfants, un sentiment de satisfaction devant notre recueil terminé, illustré et relié. Bien qu’il y ait quelques imperfections, nous avions réussi.

Et l’évaluation ? Elle a été une prise continue d’informations pour aider les enfants à progresser dans leurs apprentissages. J’ai essayé d’analyser les erreurs, d’en déceler l’origine pour ajuster mon action pédagogique. Le plus important a été d’associer l’élève à une prise de conscience de ses difficultés. Mon évaluation est restée globale parce que je tenais surtout à ce que ce projet donne envie d’écrire aux enfants et qu’il reste un moment d’écriture-plaisir.

2. ANALYSE SUCCINTE ET GLOBALE DES PRODUCTIONS.

Les enfants ont écrit leur conte en utilisant le passé et le présent de narration . Le passé simple n’étant pas au programme du CE2, nous l’avons employé implicitement, puis j’ai corrigé les erreurs ponctuellement.

Les élèves étaient hétérogènes à la fois sur le niveau de langue et sur la structuration de leur récit mais tous ont fait des efforts pour produire un conte original. Presque tous sont arrivés au bout de leur projet d’écriture, ce qui a été très valorisant pour eux.

– Au niveau de la cohérence, la structure du récit en trois parties se retrouve dans pratiquement toutes les productions.

Une SITUATION INITIALE où les enfants présentent le héros, suivie d’un événement ou d’un problème rompant cette situation d’équilibre.

Des événements qui s’enchaînent logiquement et chronologiquement. On peut remarquer que cette partie est très inégale suivant les contes. Elle est souvent très courte et un peu pauvre en péripéties.

Une situation finale. Les élèves ont clôturé leurs contes de façon classique et rassurante par l’évocation d’une paix et d’un équilibre retrouvés et durables.

– La présence de formules indiquant l’entrée dans le conte ( « il était une fois… » ) et la sortie ( « il vécurent heureux….. ») figure dans la plupart des textes.

– Quelques connecteurs et indices temporels et chronologiques sont employés (mais, alors , un jour,…)

– En ce qui concerne le choix des héros et des personnages, la grande majorité des contes restent dans le domaine du merveilleux mettant en scène des personnages types des contes de fées (sorcière, roi, reine, princesse, chasseurs… ) On peut toutefois noter l’irruption de chats et de loups, ainsi que d’un aventurier dans cet univers magique.

Bien que ce soit très satisfaisant pour des enfants qui n’avaient jusqu’alors mené de projet aussi important, il aurait été utile de développer davantage quelques points particuliers.

– le discours direct : son emploi et sa présentation.
– la présentation d’un texte ( paragraphes )
– les façons de couper les mots pour aller à la ligne
– l’emploi de synonymes et de pronoms pour éviter les anaphores
– les adjectifs qualificatifs
– les compléments circonstanciels

Hormis les problèmes de présentations, d’orthographe lexicale ou grammaticale, un point reste essentiel dans la production d’écrits : le vocabulaire. En ce début de cycle 3, les enfants sont encore pauvres en vocabulaire et il est de notre devoir à nous, enseignants, de leur amener de la ‘’matière’’ pour qu’ils enrichissent leur langage.

Cependant, il serait trop limitatif de ne ‘’ cantonner ‘’ l’étude du conte qu’à la simple écriture, alors que beaucoup de prolongements sont possibles et souhaitables.

3. PROLONGEMENTS POSSIBLES ET AUTRES JEUX D’ECRITS SUR LE CONTE.

Le projet initial prévoyait que les enfants mettent en œuvre, par petits groupes de 3 ou 4, leur conte préféré sous forme de représentation théâtrale puis le jouent devant d’autres classes. Faute de temps, cette idée n’a pu se concrétiser avec moi, mais avec le maître titulaire.

Dans un projet d’écriture mis en place sur l’année, il avait été intéressant d’amener les enfants à créer leur conte puis à transposer celui-ci sous forme de ‘’roman –photo ‘’ : il me semble qu’il s’agit là d’une exploitation différente et ludique, qui peut motiver les enfants dans l’écriture.

Dans sa ‘’ Grammaire de l’imagination ‘’, Gianni Rodari propose toute une série de jeux d’écrits, à mettre en place à tous les niveaux de l’école primaire, qui utilisent le conte comme matière première. En voici quelques-uns :

Jeu de cartes de Propp : Chaque carte représente une des trente et une fonctions mises en évidence par Propp. Les élèves tirent des cartes au sort puis composent une histoire à partir de ces cartes.

Transposer des contes connus dans un autre temps et un autre lieu en imaginant , par exemple, une Cendrillon interplanétaire ou un Petit Chaperon Rouge africain.

Salades de contes. Il s’agit de mélanger plusieurs histoires. Les trois petits cochons rencontrent le Chat Botté et le Petit Poucet se met au service de Blanche Neige.

Listes de mots avec un intrus . G. Rodari propose un jeu, ‘’ le Petit Chaperon Rouge en hélicoptère ‘’, qui consiste à écrire une liste de mots évocateurs d’un conte en y introduisant un ou plusieurs intrus. Ceux-ci obligent les enfants à changer des lieux, des personnages ou des époques et stimulent leur imagination.

Contes défaits. Il est possible d’orienter la suite d’une histoire en ‘’ démarquant ‘’ un élément qui infléchira son cours. On peut donner l’exemple suivant : « il était une fois une petite fille qui s’appelait Le Petit Poucet ; ses parents étaient très riches et habitaient une belle maison dans la forêt…. »

Cette liste n’est certes pas exhaustive, mais elle donne quelques idées pour créer et jouer avec les contes, les transformer, les déformer, les imiter.

Conclusion :

A l’issu de ce projet, je suis persuadée que le conte est un bon support pour favoriser les apprentissages dans le domaine de la langue écrite. L’intérêt du conte réside dans son universalité, puisqu’il se situe aussi bien dans la culture populaire qu’aux sources de la littérature ; il concerne à la fois enfants et adultes et la permanence de sa structure permet toutes les audaces créatrices.

Outre les apprentissages spécifiques réalisés sur ce genre d’écrit, ce projet a permis de traiter des enjeux éducatifs plus généraux et en particulier celui de la motivation.

Je me suis en effet aperçu que certains élèves, assez en retrait ou en échec sur le plan scolaire, se sont épanouis grâce à ce projet. Ils avaient une telle hâte et une telle envie de mener à bon terme ce travail, qu’il était parfois très difficile de faire sortir certains en récréation. D’autres élèves, en avance, ont décidé sitôt leur premier conte écrit et recopié, de commencer l’ébauche d’un deuxième conte pour leur plaisir personnel. Enfin, lorsque je suis venue présenter aux enfants le fruit de leur travail, une petite fille, en retard scolairement et qui avait eu du mal à écrire son conte, m’a demandé : « Quand est-ce qu’on va faire un autre livre de contes ? C’était fantastique tu sais, et maintenant j’ai plein d’idées ! »

Je suis également convaincue que les élèves de cette classe de CE2 ont ébauché une représentation positive de l’acte d’écrire. Ils se sont sentis impliqués, engagés dans un projet d’apprentissage ce qui est essentiel car sans l’intérêt pour une tâche, il n’y a pas d’intérêt pour apprendre.

Le fait d’avoir pu mener le projet jusqu’à son terme, malgré les difficultés rencontrées, a été très enrichissant et valorisant pour les enfants et pour moi-même.

J’ai manqué de temps pour permettre à certains élèves de s’investir totalement, et ressenti une certaine frustration à ne pouvoir pousser ce travail plus avant avec eux. Cependant, je retiendrai de ce projet le plaisir avec lequel les enfants se sont investis dans l’écriture du conte et leur fierté d’avoir produit un écrit socialisé communicable aux autres.

Il s’agit non seulement de susciter l’envie d’écrire, mais aussi de l’entretenir et faire prendre conscience aux enfants des ressources de la capacité créatrice de notre langue.

Le conte : motivation pour l’écriture ?
Mémoire de fin d’étuds
I .U.F.M. de MONTPELLIER

Sommaire :
Introduction
Première partie : le projet
1. Contraintes et justifications d’un projet d’écriture
2. Un conte mis en chantier
Deuxième partie : la mise en oeuvre
1. De l’analyse d’une structure aux opérations de planification
2. La rèalisation du projet
Troisième partie : bilan et analyse
1. Quelles conclusions tirer de ce projet
2. Analyse succinte et globale des productions
3. Prolongements possibles et autres jeux d’écrits sur le conte
Conclusion

Bibliographie :

* BETTELHEIM Bruno, Psychanalyse des contes de fées , Collection Réponses, Robert Laffont, 1976.
* JEAN Georges, Le pouvoir des contes, Collection E3, Casterman, 1981.
* JOLIBERT Josette et le groupe d’Ecouen, Fomer des enfants producteurs de textes, Collection Pédagogie pratique à l’école élémentaire, Hachette éducation, 1988~1994.
* Ministère de l’Education Nationale, Programmes de l’école primaire, Collection une école pour l’enfant des outils pour les maîtres, CNDP, 1995.
* Ministère de l’Education Nationale et de la Culture, La maîtrise de la langue à l’école, Collection une école pour l’enfant des outils pour les maîtres, CNDP, 1992
* PROPP Vladimir, Morphologie du conte, Collection Sciences humaines, Points seuil, 1928.
* RODARI Gianni, La grammaire de l’imagination, Messidor, Editions sociales, 1979.
* SANZ Michel, Lire et écrire des contes (t2), Bordas, 1992.