Néo-confucianisme ou les enseignements de Chu Hsi au XXe siècle

By 18 February 2014

2.2. Le Néo-Confucianisme au XXe siècle

Comme l’écrit Juliette Morillot : « La doctrine confucéenne ne présente pas une éthique détachée du monde humain mais au contraire s’implique directement dans la société et ses mécanismes par de solides liens d’interdépendance avec les milieux politique, économique et culturel. » (1998, p. 242) Pour parler du néo-confucianisme au XXe siècle en Corée, nous allons nous intéresser plus particulièrement à ses aspects sociaux et politiques, ainsi qu’aux critiques qui ont été émises par des Coréens, aussi bien des nationalistes en quête de changement que par des penseurs influencés par les philosophies et religions occidentales.

Dans son acceptation politique, le confucianisme envisage l’Etat comme un royaume harmonieux articulé autour d’une bureaucratie civile gouvernant la société. Ainsi, le peuple doit respect et loyauté au souverain (qui lui même se doit d’être un “père” bienveillant et juste), mais aussi s’intégrer dans une hiérarchie sociale stricte. Et en ce qui concerne ses valeurs sociales, elles sont intimement liées à la recherche de l’harmonie par un gouvernement juste. Leur base est constituée par les Cinq relations humaines primaires (père-fils, souverain-ministre, époux-épouse, frère aîné-frère cadet, ami-ami) dont trois sont directement liées à la famille. Notons que, comme nous le verrons plus en détail par la suite, la famille tient une place centrale dans le confucianisme (coréen) et dans la société coréenne en général. Elle est l’unité de base, la pierre angulaire de la société ; les relations sociales sont plus ou moins basées sur les relations familiales. Donc, si la famille est stable et harmonieuse alors, par conséquent, la société entière est elle aussi en harmonie, ce qui est un des buts recherchés par le confucianisme.

A la fin de la dynastie Yi, entre la fin du XIXe et le début du XXe, la Corée a connu de profonds bouleversements, autant politiques que sociaux. En effet, le pays qui était replié sur lui-même a dû s’ouvrir, plus ou moins de force, au “monde extérieur” ainsi qu’aux intrusions des croyances, et des pouvoirs commerciaux et militaires occidentaux. Le pays avait alors des structures politiques et sociales stables, peu enclines à accepter le changement. Ainsi, lorsque des missionnaires catholiques et protestants sont entrés dans le pays et ont commencé à répandre la “Bonne Parole” qui rentrait en conflit avec certaines valeurs confucéennes (tel que l’égalité entre tous les hommes), les persécutions ne se sont pas faites attendre. En effet, dans un premier temps, face à ses intrusions étrangères, la Corée s’est refermée sur elle-même, pensant que si le pays n’allait pas bien, c’était parce qu’il s’était écarté de la Voie confucéenne. Mais cet essai de retour à la pureté confucéenne a été sans résultat, et la Corée a dû accepter le fait que le monde changeait autour d’elle, et qu’il fallait s’ouvrir à ce monde. Le nationalisme a grandi durant cette période, et certains progressistes ont critiqué la tradition confucéenne, en rejetant son universalisme tout en cherchant un moyen de développer les pouvoirs politiques et économiques de l’Etat. Leur critique principale était dirigée sur l’origine chinoise de la pensée confucéenne, reprochant à la dynastie Yi d’avoir vénéré pendant des siècles un système culturel étranger, donc par conséquent mauvais. La relation pluri-centenaire liant la Corée à la Chine appelée sadae, (servir le Grand) est considérée par le “Club pour l’Indépendance” (1896-1898) comme un affront fait à l’indépendance et à la souveraineté nationale coréenne. Le but recherché par de telles critiques était de séparer une Corée moderne de la Corée des Yi. Robinson ajoute qu’un intellectuel influent, journaliste et historien, Sin Ch’ae-ho, suivant la même ligne d’attaque, considère que la tradition politique confucéenne a eu une influence particulièrement négative sur l’identité nationale coréenne du fait du lien trop fort de l’orthodoxie politique de l’Etat coréen avec la Chine.

Ainsi, les progressistes lancent contre le confucianisme, morale importée de l’étranger, qui aurait inhibé le développement de l’identité nationale des Coréens, et été un frein à la modernisation du pays ainsi qu’au développement d’une société composée d’individus libres et dynamiques. Ces critiques véhémentes ont pour conséquence l’abolition de l’examen d’Etat pour devenir fonctionnaire en 1895, ce qui induit une refonte des programmes et l’enseignement de nouvelles matières dans les écoles comme les langues occidentales, les sciences, la philosophie et les mathématiques. Malgré la suppression de l’enseignement des Classiques confucéens au XXe, on constate que l’aspect anti-science et anti-technique confucéen est certes critiqué mais persiste, de plus, l’élite intellectuelle reste celle qui maîtrise les connaissances plus abstraites, théoriques (philosophie, littérature, histoire, politique ou droit).

Enfin, de sévères critiques sont aussi lancée à propos du statut des femmes qui s’est sérieusement détérioré à la suite de l’adoption du confucianisme. Des lois supportant la supériorité de l’homme, l’aspect patriarcal de la société ainsi que la subordination de la femme ont été édictées. Notons cependant que ce point de vue, partagé par les progressistes, les féministes ou encore les personnes influencées par les religions occidentales, est un peu simpliste. Mais le plus simple pour expliquer la décadence du royaume de Chosòn à la fin du XIXe et au début du XXe est de s’attaquer à ce qui est le plus évident, visible, grâce entre autre à l’ouverture du pays ainsi qu’à l’entrée de nouvelles religions et philosophies.

L’Histoire continue son chemin, la dynastie Yi disparaît et le Japon annexe la péninsule en 1910. Pour asseoir son autorité sur le peuple coréen, le gouvernement japonais prend le parti de s’appuyer sur la morale confucéenne visiblement bien ancrée dans les mœurs coréennes. En effet, il joue sur les valeurs de loyauté et de soumission face à la légitimité naturelle (mandat du ciel) de l’Etat, et utilise l’éducation comme moyen de cultiver ces valeurs, intimement liées à la piété filiale. Pour preuve, voici un extrait des Règles des enseignants publié en 1916 cité par Robinson : « The fostering of loyalty and filial piety shall be made the radical principle of education and the cultivation of moral sentiments shall be given special attention. It is only what may be expected of a loyal and dutiful man, who knows what is demanded of a subject and a son—that he should be faithful to his duties. » C’est ainsi que les Japonais ont utilisé la sensibilité culturelle des Coréens pour légitimer leur présence et leurs règles.

Cependant, l’empire japonais était un état centralisé à l’extrême s’appuyant sur une bureaucratie puissante et des forces militaires et policières, il était donc loin de l’Etat bienveillant confucéen. Cet Etat autoritaire, tout en s’appuyant aussi sur la hiérarchie sociale confucianisée en place, a renforcé la centralisation de la bureaucratie coréenne à son propre avantage. Pour avoir une meilleure base et du soutien de la part de l’élite coréenne, les dirigeants japonais décident de “prendre en charge” la nouvelle Intelligentsia en place à grand renfort de bourses, de financements ainsi que de concessions.

Comme nous l’avons déjà vu, la famille tient une place particulièrement importante dans la société coréenne. Conscients de cet état de fait, les Japonais glorifient la famille de l’empire. Après 1931, et leur expansion sur le territoire asiatique, ils expliquent aux Coréens qu’ils font partie d’une grande famille dont le père est l’empereur, les grands frères sont bien évidemment les Japonais, et les frères cadets ceux qui ont rejoint l’empire après eux. D’ailleurs, à partir de ce moment, tout le langage de l’assimilation utilise des termes familiaux. Cependant, seuls les collaborateurs yangban on choisit de croire au bien-fondé de ces arguments, en particulier les capitalistes qui ont profité de l’installation des Japonais en Mandchourie après 1937. Ces leaders économiques ont choisi de renforcer leur rôle de frères cadet face aux Japonais, afin d’être acceptés au sein du système japonais. Le peuple pour sa part n’était pas dupe, le sentiment d’identité nationale a été renforcé par l’occupation et de nombreuses manifestations indépendantistes ont été violemment écrasées. Au sein des familles coréennes lambda, on continue de parler coréen et de préserver les traditions nationales, malgré la tentative d’assimilation par l’annihilation de la culture et de la langue coréenne durant les dernières années de présence japonaise dans la péninsule.

Durant l’occupation japonaise, les critiques des nationalistes et des “révolutionnaires”, continuent. Ils prennent le confucianisme comme bête noir, celui-ci devenant alors le bouc émissaire considéré comme responsable de la déroute politique et sociale de la dynastie des Yi.

Il faut retenir un ouvrage phare dans l’attaque du confucianisme, et le lien qui est fait entre celui-ci et la fortune politique du pays : Histoire du confucianisme coréen de HyÒn Sang-yun (publié en 1949). En fait, avec son ouvrage, l’auteur a cherché à établir les bons et les mauvais aspects du confucianisme dans le but de conserver ce qui est bon, et de rejeter ce qui est mauvais. Cependant, malgré sa volonté de rigueur, il s’est lui aussi plus ou moins contenté d’avoir une vision simpliste des évènements. Il attaque lui aussi l’idée de sadae, mais, comme l’écrit Robinson, le confucianisme est une culture universelle qui s’est répandu sur une bonne partie de l’Est asiatique, mais ne nécessitait pas l’obéissance politique à la Chine. Ce qui a entraîné sadae n’est pas le confucianisme mais une proximité politique et géographique entre les deux pays, ainsi qu’une longue tradition d’emprunts culturels. (p. 212-213). Pour HyÒn, le confucianisme a aussi soutenu un système de classe féodal inégalitaire et aussi pénalisé le pays au niveau de ses défenses militaires en développant un pacifisme excessif, en encourageant le savoir littéraire ainsi qu’en dénigrant les savoirs techniques et les arts militaires. Mais d’une certaine façon, il se contredit car il met aussi en avant comme “bon côté” l’humanisme confucéen.

Les critiques, positives et négatives, de HyÒn font des émules bien après la publication de son livre. Le fait est qu’il y expose une opinion partagée par de nombreux intellectuels de la fin de la colonisation. Des arguments tout à fait semblables sont d’ailleurs avancés par des intellectuels de l’après-guerre.

D’un côté, le confucianisme est pointé comme responsable des mauvaises fortunes du pays, mais d’un autre côté, un certain nombre de valeurs confucéennes sont utilisées lors de la construction d’un état moderne. Comme nous parlons ici de l’après-guerre, nous n’entendrons plus par Corée la totalité de la péninsule mais seulement sa moitié sud.

Bien que certaines valeurs confucéenne telles la piété filiale et la loyauté sont déconsidérées par les intellectuels du fait de leur utilisation détournée par les Japonais, le peuple continue de les suivre dans sa vie privée. Suite à la chute d’un empire, à une colonisation, à une guerre, l’utilisation politique et économique du confucianisme peut difficilement continuée comme auparavant, d’autant plus qu’il est toujours pointé du doigt comme obstacle à la modernisation du pays.

Pourtant, dans les grandes entreprises capitalistes, on utilise le langage confucéen de la loyauté pour favoriser une assimilation entre la bonne santé de l’entreprise et celle de l’Etat. La reconstruction du pays complètement dévasté et dépendant des aides internationales, les plans économiques drastiques pour revitaliser l’agriculture et l’industrialisation rapide du pays qui a provoqué un exode rural massif ont modifié radicalement la vie des Coréens. En Occident, on parle de “miracle”, mais en réalité, il s’agit d’« années de travail, de sacrifices, de sueur et de sang versés par un peuple qui veut s’en sortir mais n’a guère le choix puisque toute velléité de rébellion est aussitôt étouffée dans l’œuf. La Corée est mise au travail » par les dictateurs, à commencer par Park Chung-hee. Celui-ci veut reconstruire un pays puissant, et suit alors le modèle du Japon tout en utilisant certaines valeurs confucéenne (comme la loyauté) afin que le peuple suive. Ainsi, entre les modernisations imposées par les Japonais (réseau ferroviaire et routier par exemple) et les actions menées d’une main de fer par le président Park, la Corée est lancée sur la route de la modernisation, et du capitalisme (surveillé par l’Etat).

L’urbanisation a beaucoup changé les structures sociales coréennes, la traditions restant bien plus vivace à la campagne. Dans les villes, le gouvernement tâche de conserver les traditions visibles, les rites, comme quelque chose que l’on conserverait dans un musée, en guise de mémoire. En réalité, non disposé à assumer la tradition elle-même, l’Etat continue d’utiliser indirectement (car on continue de considérer la tradition confucéenne comme un obstacle à la modernité) certaines valeurs, toujours les mêmes : la loyauté et la piété filiale. L’Etat se montre (très) autoritaire, et paternaliste. Les leaders politiques coréens ont donc une attitude ambivalente face au confucianisme. Ils rejettent d’une part, sur le modèle du président Park, tout ce qui dans la tradition est considéré comme une perte inutile de temps et d’argent, ce qui est un frein au développement économique, mais utilisent d’une autre part certaines valeurs confucéenne à leurs propres fins ainsi qu’à celles du pays.

Park Chung-hee, dans son discours de 1962 adopte le langage des progressistes du début du siècle, et suit les critiques de HyÒn. La vision officielle du confucianisme n’a pas beaucoup évolué ce de fait. Ses successeurs suivent eux aussi ces idées et la ligne de conduite du pays qu’il avait adoptée. Selon Robinson, l’un de ses successeurs, Chun Doo Hwan, se montre plus sophistiqué dans son observation de l’héritage confucéen, et estime que la discipline et l’intérêt publique font partie des bons aspects légués par la tradition qu’il considère comme la base de la culture coréenne. De ce fait, pour lui, nier l’assise spirituelle de la culture coréenne sous prétexte de développement économique et de sécurité nationale est une erreur. L’analyse du président Chun des excès de la Corée étaye parfaitement ces arguments : « The prevalence of toadyism, a blind admiration for all things foreign, a pervasive notion that money is everything, unbridled egoism and the like is indicative that for some, at least, spiritual and cultural interests have taken a back seat to monetary ones. We must rectify perversion and confusion in values… only then can a new era be forged. » En fait, ici, Chun argumente dans un sens différent, il présente le confucianisme comme un moyen de préserver la culture coréenne des excès provoqués par le “progrès amené par l’Occident.

Ainsi, la présence des Occidentaux (surtout américains) sur le territoire confronte plus fortement le pays aux idées occidentales, ce qui ouvre une nouvelle vision du confucianisme, comme morale pouvant sauver la société coréenne de ses dérives. Quoiqu’il en soit, pour les différents gouvernements militaires qui se sont succédés, le principal, en tant que guide du peuple coréen, est que celui-ci adhère aux idées qui supportent la solidarité nationale et le développement économique. L’attitude officielle face au confucianisme reste donc ambivalente, d’ailleurs, il est même écrit dans un livre édité par le gouvernement que le confucianisme a disparu de la scène historique de Corée en 1910, avec la disparition du royaume de Chosòn, ensuite, il n’était plus doctrine d’Etat. Cependant, ils ajoutent qu’il reste vivace dans les mœurs, les us et les coutumes coréens. Des lois ont été édictées afin, par exemple, d’améliorer la position des femmes dans le pays, qui suivant la tradition coréenne était sous tutelle masculine, cependant, la vie quotidienne des Coréens reste profondément marquée par la tradition confucéenne.

Malgré cela, à cause de la partition du pays et de la menace nord-coréenne, l’aspect humaniste et pacifiste du confucianisme est mis à mal, une importance grandissante est donnée à la protection militaire (entre autre avec l’instauration d’un service militaire obligatoire assez long). Certes, les intellectuels sont toujours considérés comme faisant partie de l’élite sociale, l’éducation de masse ayant plus ou moins supprimé l’illettrisme et favoriser un grand nombre de diplômés, mais les militaires ne sont plus systématiquement considérés comme inférieurs. De plus, du fait de l’incroyable développement économique de la Corée, la force de travail est elle aussi valorisée, en particulier son côté volontaire. Les valeurs traditionnelle du confucianisme du travail assidu, de la diligence et de l’autodiscipline, de même que la piété filiale, et par conséquent du respect de la hiérarchie et l’obéissance à l’autorité, ainsi que la confiance entre amis ont permis un développement positif des ouvriers et des cadres. La loyauté des travailleurs coréens envers leur entreprise et de manière plus générale envers leur pays a permis ce développement économique particulièrement rapide de la Corée qui est passée du statut de pays dépendant des aides internationales dans les années 1950, à celui de puissance économique quasiment incontournable au niveau mondial. Ces valeurs confucéenne qui ont permis un tel développement économique de la Corée est nommé “puritanisme confucéen” par certains chercheurs, suivant le modèle établit par Weber à propos du protestantisme en Europe dans son ouvrage L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

Concluons en rappelant que le confucianisme a été très critiqué durant le XXe siècle, par souci de bien différencier la Corée moderne de la dynastie des Yi qui n’a pas su préserver son peuple de l’occupation japonaise. Cependant, bien qu’étant altérée, la tradition confucéenne reste vivace, surtout des rapports interpersonnels que ce soit au sein de la famille (dans la sphère domestiques et privée) ou dans la société en général (sphère privée et publique). Donc, bien qu’il ne soit plus présent au premier plan, il continue de marquer l’arrière plan social du pays, et ce, malgré la modernisation et l’ouverture à d’autres philosophies.

Notons enfin, à titre de clin d’œil, que le confucianisme – bien qu’étant à la base une éthique, une morale profondément liée à la société, et régissant aussi bien les milieux économique que politiques et sociaux de la société – a été officiellement organisé « comme une Eglise, avec un chef spirituel, le chongjòn, supervisant un nombre actuel de 935 yurim, « officiels » confucéens. Cette restructuration s’accompagne d’une réhabilitation des rites annuels : le 10 mai en l’honneur des Sages et le 28 septembre à l’occasion de l’anniversaire de Confucius. »

Le mariage en Corée : un rite de passage comme miroir d’une société
Mémoire de fin d’études
Université de Paris 8

Sommaire :
Introduction
Première partie : Théorie des rites de passage
1. Arnold VAN GENNEP et Robert HERTZ
2. Rapport entre rites de passage et temps
3. Efficacité des rites hier et aujourd’hui
Deuxième partie : La société coréenne, une société profondement marquée par le confucianisme
1. confucianisme en Chine, confucianisme originel
2. Néo-confucianisme ou les enseignements de Chu Hsi en Corée
Troisième partie : Famille et mariage en Corée
1. La place des femmes dans la société et la famille coréenne
2. Importance sociale du mariage
3. Les rites du mariage
Conclusion