Les stratégies de légitimité de l’entrepreneur et de réseautage

By 12 February 2014

2.1.2 Des approches plus axées sur la stratégie

D’autres auteurs ont orienté leurs travaux sur des sujets plus liés à la discipline du management stratégique.

• Des visions centrées sur l’innovation

Shepherd, Douglas et Shanley (2000) ont travaillé sur une vision assez exogène, liant le degré de nouveauté au succès, vu ici au travers de la survie. Leur travail s’oriente autour de trois concepts essentiels :
– « Novelty to the market », concerne le degré d’incertitude qu’ont les clients vis-à-vis de la jeune entreprise ;
– « Novelty in production », concerne le degré de nouveauté lié à la technologie utilisée pour la production ainsi que l’expérience que l’équipe peu mobiliser concernant ces technologies ;
– « Novelty to management », concerne les capacités managériales et leurs degrés de nouveauté pour l’entrepreneur.

Cette vision basée sur le degré de nouveauté n’est pas sans rappeler le fameux concept développé par l’économiste Joseph Schumpeter relatif à la « destruction créatrice » dans son ouvrage « Capitalisme, socialisme et démocratie » publié en 1942.

La même année, Shepherd avec cette fois-ci Ettenson et Crouch (2000), développe un modèle plus axé sur la profitabilité, critère du succès. La profitabilité de la jeune entreprise se révèle donc être liée à l’intensité concurrentielle, ou encore à l’expérience préalable de l’entrepreneur dans le secteur d’activité de l’entreprise. Un autre lien direct apparaît dans leur recherche et montre une certaine dépendance entre la profitabilité et le concept de « timing of entry » qui ramène aux perspectives de la théorie de l’organisation industrielle. Selon ces auteurs, il existe, dans ce courant, un consensus sur le fait que le risque de défaillance soit plus élevé pour les nouveaux entrants, faisant écho au concept de « liability of newness » ou encore au concept dérivé de « liability of adolescence ».

Les auteurs intègrent également à leur conceptualisation des facteurs dont les effets vont venir en médiation du « Timing of entry ». Ainsi, la stabilité, la durée du leadership sur le marché ou encore les capacités et connaissances de l’entreprise à développer son marché ainsi qu’à l’éduquer, viendraient modérer l’importance des faiblesses de la jeune entreprise lors de son lancement.

La comparaison de ces deux papiers montre bien le soin qui est pris par les auteurs à choisir les dimensions fondamentales de leurs modèles d’analyses relativement à l’objet de recherche. Ainsi, pour analyser la survie, le degré de nouveauté, ou encore le degré d’innovation semblent, selon ces auteurs, pertinents pour envisager les conditions de survie des jeunes entreprises.

Concernant cette fois-ci la profitabilité de la jeune entreprise, un autre modèle a ainsi été développé intégrant d’autres antécédents comme la durée du leadership sur le marché, etc. Ce constat nous amène à entrevoir une scission entre l’analyse du succès (représenté ici au travers de la notion de profitabilité chez Shepherd, Ettenson et Crouch, 2000) et l’analyse de la survie, montrant ainsi l’intérêt de dissocier les deux concepts, ainsi que les modélisations conceptuelles pour les analyser.

D’autres auteurs se sont eux concentrés plus spécifiquement sur la survie et les liens que ce concept pourrait entretenir avec l’innovation dans son sens large.

Singh (1995, 1997) a, par exemple, tenté de lier le niveau de complexité technologique d’une entreprise avec sa survie. Au cours de cette modélisation, l’auteur a intégré également l’alliance ou la coopération inter firmes comme un modérateur du risque lié au développement de produits de hautes technologies. Singh (1997) définit le niveau de complexité technologique comme une application du système dont les composantes ont des interactions multiples et constituent un ensemble non décomposable. Toutefois, l’auteur indique clairement qu’il n’existe encore aucune définition acceptée largement par la communauté scientifique. Pour Singh (1995, 1997), le degré de complexité a ainsi un impact certain (montrer par les recherches empiriques qu’il a conduit) sur les chances de survie des jeunes entreprises.

L’auteur considère ainsi que les entreprises qui développent des hautes technologies complexes ont à faire face à des difficultés plus importantes que les entreprises qui développent des produits d’un niveau technologique plus faible.

Audretsch (1991) a, quant à lui, développé une problématique qui se rapproche sensiblement des approches de Singh. En effet, Audretsch (1991) oriente sa recherche sur le lien existant entre le régime technologique de l’entreprise et sa capacité à survivre au cours de dix années d’observation (1976-1986). Cette modélisation apparaît ainsi très exogène au regard de l’approche présentée dans les travaux de Singh. Ici, l’auteur intègre des éléments fortement liés à l’environnement tel que le niveau de concentration du secteur ou encore le niveau d’intensité du capital dans le secteur.

Au cours d’une recherche plus récente, Agarwal (1998), Audretsch continue de développer son point de vue concernant l’impact du régime technologique sur la survie des petites entreprises. Toutefois, le niveau technologique de l’entreprise reste un élément corollaire à la modélisation construite dans cette recherche. L’objectif de ces auteurs revient ainsi à examiner la relation entre la taille de l’entreprise et ses chances de survie au travers de conditions technologiques différentes, puis, dans un second temps, au travers des différents cycles de vie des secteurs étudiés. Cette approche n’est pas sans rappeler les recherches entreprises en économie liant la taille de l’entreprise à sa croissance (cf. la loi de Gibrat, 1931 et Sutton, 1997).

Dans le même courant, Buddelmeyer, Jensen, Webster (2006) se sont fixés pour objectif d’étudier l’influence relative de l’entreprise, de l’industrie et des facteurs macroéconomiques sur la survie des nouvelles entreprises. En particulier, ces auteurs se sont concentrés sur la façon dont l’intensité de l’innovation dans chaque secteur d’activité impacte la survie. Ici encore, au même titre que les recherches d’Audretsch (1991, 1998) et à l’instar des travaux de Singh (1995, 1997), l’approche reste très exogène, conduisant à considérer que la notion d’innovation apparaît comme importante à prendre en compte dans l’analyse de la survie. Toutefois, notre conception de la survie amène à penser qu’une modélisation plus endogène pourrait produire des résultats plus pertinents dans le cadre de la problématique que nous nous sommes fixée.

• Des visions centrées sur les ressources

Dans le cadre d’une analyse sur les jeunes entreprises de nouvelles technologies, Aspelund, Berg- Utby et Skjevdal (2005) ont axé leur recherche sur la base de la théorie des ressources développées à l’origine par Penrose (1959), apanage des travaux dans la discipline du management stratégique. Ici, l’objet de recherche est spécifiquement la survie. Afin de faire apparaître les facteurs de survie, les auteurs ont considéré un modèle basé sur les ressources initiales à la jeune entreprise lors de son démarrage. Leur objectif a été, au cours de ce travail, d’observer en quoi les ressources initiales de la jeune entreprise, contrôlées par l’entrepreneur, pourraient avoir un impact significatif sur la capacité de l’organisation à survivre.

Dans le cadre de la théorie des ressources, l’auteur offre des principes durables régissant la croissance des entreprises et le taux auquel celles-ci peuvent se développer de manière efficace. Ses contributions vont bien au-delà du phénomène de la « croissance » des entreprises.

En effet, au travers de la théorie du processus de croissance de l’entreprise, Penrose fournit une théorie de la gestion efficace des ressources de l’entreprise, des possibilités de production, et de la diversification. Plus précisément, Penrose (1959) fournit une explication logique à l’échec en établissant un lien de causalité entre les ressources, les capacités et l’avantage concurrentiel, ce qui contribue à une ressource basée sur la théorie de l’avantage concurrentiel (cf. Porter, 1986).

Relativement à cette approche, il pourrait donc être naturel de considérer les différentes thématiques telles que celles relatives à l’entrepreneur ou encore à la stratégie, comme des ressources disponibles à l’origine de l’entreprise. Toutefois, bien que cette vision apparaisse d’un très grand intérêt au niveau théorique, elle revient ainsi à se positionner plus spécifiquement dans la discipline du management stratégique, ce qui ne correspond pas au positionnement que nous avons choisi pour mener notre investigation sur les facteurs de survie des jeunes entreprises en France.

• Des visions centrées sur les stratégies de légitimité et de réseautage

Zimmerman et Zeitz (2002) montrent une focalisation plus globale intégrant la survie dans un processus conduisant l’entreprise au succès, vu ici par la croissance de celle-ci. Cette modélisation se révèle incrémentale et correspond assez à notre conception de la survie et du processus dans lequel elle se trouve circonscrite. La recherche menée par ces deux auteurs est basée avant tout sur le concept de légitimité de l’entrepreneur, de l’entreprise. Dans la lignée de leurs travaux, Delmar et Shane (2004) ont également exploré la piste de la légitimité lors de la phase de lancement de la jeune entreprise.

Cette conception rejoint quelque peu la notion de « liability of newness » évoquée précédemment, puisque, selon ces auteurs, le manque de légitimité pourrait être l’une des causes des difficultés rencontrées par la jeune entreprise au cours de son démarrage. Cette modélisation a l’avantage d’être incrémentale, contrairement à celles présentées auparavant, permettant ainsi un certain apprentissage, montrant aussi que la légitimité se construit au fur et à mesure de la vie de l’entreprise. Les auteurs arrivent à la conclusion que la légitimité est cruciale pour l’obtention de ressources, mais aussi qu’elle peut être mise en exergue par des stratégies appropriées.

La stratégie de « réseautage » apparaît également comme un élément relativement étudié dans la littérature passée. Ainsi, Littunen (2000) examine successivement l’impact des réseaux de l’entrepreneur sur la survie, qu’ils soient formels ou informels (Birley, 1985 ; Johannisson, 1985).

Les réseaux informels consistent ainsi dans les relations personnelles que peuvent avoir un entrepreneur avec son entourage proche, famille, amis. Les réseaux dits « formels », quant à eux, concernent les contacts plus institutionnels que l’entrepreneur aura pu tisser avec son environnement, tels les banques, les juristes, comptables ou encore associations de commerces (Das et Teng, 1997).

La genèse de cette théorie est que les interactions de l’entrepreneur avec ses réseaux, qu’ils soient formels ou informels, lui permettront d’avoir accès à différents éléments de son environnement, lui permettant de mettre en œuvre des projets auxquels il n’aurait pu prétendre sans les liens dont il dispose avec son environnement (Johannisson, 1998). Littunen (2000) montre ainsi que ce sont les réseaux internes à l’entreprise qui se révèlent les plus efficaces pour donner à l’entreprise un avantage compétitif, une certaine innovation ainsi qu’une efficience certaine.

Singh et Mitchell (1996) vont plus loin en étudiant la survie des entreprises dans le cas de partenariats interentreprises. Leur objectif était d’observer les conditions de survie de petites entreprises de logiciels dans le milieu hospitalier, notamment lors de la création ou de la fin de partenariats avec d’autres entreprises. Le réseautage apparaît ainsi, non plus seulement comme tenant de l’entrepreneur seul, mais aussi au niveau inter organisationnel. Ils ont ainsi montré la dualité de la nature des relations inter firmes, insistant sur le fait que, dans certains cas, le partenariat peut aider à survivre à un moment donné, alors qu’à d’autres moments le partenariat pourrait au contraire inhiber la capacité de l’entreprise à s’adapter aux changements et, donc, à terme à survivre.

D’autres auteurs tel Kristiansen (2004), Greve et Salaff (2003) ou encore Brüderl et Preisendörfer (1998), ont également travaillé sur ces sujets. Le point finalement commun à ces travaux dans le cadre de l’analyse de la survie des petites entreprises, est qu’ils ont considéré le ou les « réseaux » de l’entrepreneur et de son entreprise, comme une ressource au sens de Penrose (1959) qui permet la mise en place d’actions ou de projets qui n’auraient pu voir le jour sans le concours de ces liens avec l’environnement.

Dans le prolongement de ces études, on trouve notamment tout un courant dans le management stratégique qui s’est développé ces dernières années, relatif à la coopétition. Ce courant de recherche est notamment basé sur les travaux de deux chercheurs américains Nalebuff et Brandenburger (1996) qui définissent la coopétition comme deux ou plusieurs entreprises qui montrent des comportements stratégiques de coopération et de concurrence simultanément.

• Conclusion

Un grand nombre d’autres recherches inspirées par le management stratégique sont apparues lors de l’examen de la littérature. Toutefois, elles se montrent plus enclines à étudier le concept de la performance au travers de concepts tels que la croissance, comme dans la recherche de Wijbenga, Postma, Witteloostuijn et Zwart (2003). La thématique de la stratégie apparaît donc comme un élément très important au regard de la littérature, et se révèle donc avoir un impact certain sur la survie ou le succès de la jeune entreprise.

Toutefois, la notion de stratégie développée se rapproche de la thématique du « process » que l’on retrouve dans la modélisation d’Ucbasaran, Westead et Wright (2001), et nous amène à considérer ces approches sous l’égide de cette thématique, tant les problématiques soulevées ici apparaissent différentes (se référer à la partie 2.2 pour plus de détails concernant ces thématiques). La stratégie apparaîtra donc comme un élément du process.

Ces remarques nous conduisent à formuler notre seconde hypothèse de recherche relative aux éléments liés à la stratégie, que nous englobons dans la thématique « process »17 :

H2. Nous supposons un lien positif entre les éléments des processus ou encore de la stratégie mis en place et la survie à trois ans de la jeune entreprise.

Facteurs de survie des jeunes entreprises en France : une approche intersectorielle
Thèse présentée pour obtenir le grade de Docteur de l’Université Montpellier I
Ecole doctorale économe et gestion – Institut supérieure de l’entreprise de Montpellier
ISEM Equipe de recherche sur la firme et l’industrie

Chapitre 1 – Fondements théoriques
Section 1. Du succès à la survie, du concept élargi vers l’objet de recherche
Section 2 Les analyses du succès et de la survie, rencontrées dans la littérature
Section 3. Des facteurs clé de succès aux facteurs de survie
Section 4. Synthèse de la revue de littérature
Chapitre 2 – Méthode
Section 1. Positionnement théorique
Section 2. SINE 2002 comme données d’analyse
Section 3. Modélisation statistique
Section 4. Modélisation statistique
Section 5. Conclusion et synthèse
Chapitre 3 – Résultats
Section 1. Caractéristiques sectorielles
Section 2. Facteurs de survie et facteurs d’échec, les évolutions du modèle et les résultats sectoriels
Chapitre 4 – Discussion
Section 1. Évolutions du modèle d’analyse théorique et place des processus entrepreneuriaux dans la modélisation
Section 2. Les secteurs d’activité analysés sont-ils singuliers vis-à-vis de leur survie ?
Section 3. Discussion intersectorielle des résultats : une certaine singularité sectorielle
Conclusion