Les rites du mariage traditionnel et à la fin du XXe siècle

By 19 February 2014

3. Les rites du mariage

3.1. Le mariage traditionnel

Le rite du mariage est l’un des plus importants rites familiaux dans la société confucéenne car il marque la création d’une nouvelle cellule familiale tout en permettant la pérennité du patronyme du mari. Ces nombreux rites qui constituent le mariage sont décrit dans le livre des rituels et sont suivis par les familles (aisées ou très aisées) de la dynastie Chosòn sous réserve de quelques adaptations coréennes. Comme nous venons de le voir, le mariage est organisé par les parents et grands-parents et représente une grande fête pour les deux familles ainsi mises en relation.

Lors de la première étape (uihon), qui pourrait correspondre à nos fiançailles, une fois l’accord de principe concernant l’union des deux familles, entre les chefs de familles, la décision est confirmée par un échange de lettres. La famille du marié envoie une lettre de demande en mariage et un papier sur lequel sont inscrits les “quatre piliers” (saju) du fiancé, c’est-à-dire ses année/mois/jour/heure de naissance. En retour, la famille de la fiancée envoie une lettre disant que la demande en mariage est acceptée, ainsi que son saju. Une fois cet échange épistolaire effectué, et la compatibilité des futurs époux vérifiée grâce aux saju (en général par un “astrologue”), la meilleure date possible pour la cérémonie peut être fixée par le devin auquel la famille de la mariée a fait appel. Une fois la date arrêtée, elle peut en informer l’autre parti. Quelques jours avant la cérémonie, la famille du marié fait parvenir un coffre contenant un certain nombre de présents rituels (des étoffes pour les vêtements de la mariée, des pièces de tissu pour faire une couverture, des bijoux, etc.) à l’autre parti, ce qui marque la fin de uihon.

La cérémonie, contrairement à ce qui est prescrit par le livre des rituels a lieu au domicile de la mariée, ce qui oblige la famille du marié à prendre la route tôt le matin du mariage. Avant de se rendre sur le lieu de la cérémonie, ils s’arrêtent chez des voisins pour permettre au marié de vêtir la tenue adéquate. Une fois sur les lieux, le fiancé pose l’oie (ou le canard) de bois qu’il a amenée avec lui sur le sol, une aide la prend et la place sur la table dressée entre la porte principale et l’espace où aura lieu la cérémonie puis il s’incline deux fois, et tourné vers l’oie, il jure fidélité au ciel. Pendant ce temps-là, la mère de la fiancée lance l’oie de bois qu’elle a achetée dans la salle où se trouve la jeune fille. Si l’oie atterrit à l’endroit, alors sa fille enfantera un fils, sinon, ce sera une fille. Ces deux oies sont symbole de fidélité et de loyauté car ces oiseaux sauvages s’accouplent toujours avec le même individu, et à la mort de l’un d’eux, l’autre reste seul.

Une table de cérémonie est dressée, couverte d’objets symboliques : du riz symbole de richesse, des jujubes pour une longue vie, des châtaignes et un poulet emballée dans de la soie pour la fertilité, des branches de bambou et de pin pour une inébranlable fidélité et des fils bleus et rouges pour le bonheur marital. C’est autour de cette table que se déroule le rite principal. Le maître de cérémonie placé derrière la table, énonce à haute voix les instructions à suivre. Il a été choisi car il a eu une descendance nombreuse, vit heureux et n’est pas en période de deuil. Le jeune homme attend la jeune femme en se tenant debout à l’est, celle-ci arrive et va se placer à l’ouest. Elle porte un hanbok (robe traditionnelle coréenne) ressemblant au hanbok que porte les reines au moment de leur mariage (une jupe rouge, une veste verte aux manches couleur arc en ciel), se tient les mains jointes sous une pièce de tissus et relevées afin de masquer son visage (pour marquer son respect à l’égard de son futur époux), est fardée de blanc et a un rond rouge peint sur chaque joue ainsi que sur son front, et ses cheveux sont relevés en chignon couronnée d’une sorte de diadème (jokduri). Elle doit garder les mains devant son visage pendant un certain temps, conserver les yeux clos ou du moins baissés, et ne pas sourire durant la cérémonie, sinon elle risque d’avoir une fille comme premier enfant. Elle est accompagnée de deux femmes qui la guident jusqu’à la table de cérémonie, et l’aide dans les prosternations qu’elle doit effectuer. Elle commence, en fait deux, en retour, son futur époux en fait une, ils répètent tous deux la séquence puis s’asseyent pour boire chacun leur tour deux fois dans leur propre coupe de l’alcool de riz, avant de remplir une troisième fois leur coupe, de l’entourer de fil rouge pour elle et de bleu pour lui, et de la tendre à l’autre (elle boit d’abord, puis c’est son tour à lui). Ce geste d’échange symbolise leur union, ils ne font alors plus qu’un et sont officiellement mariés et elle peut enfin baisser son “voile”. Ceci met fin à la cérémonie. On remet au mari un coffret contenant leurs saju respectifs, symbole de leur union, qu’ils conserveront chez eux, ainsi que le couple de canard de bois qui est en général placé dans le salon.

Ensuite, ils rejoignent leur chambre, on leur amène une table avec de la nourriture réputée énergisante pour le mari, ainsi que de l’alcool de riz. Son épouse lui en sert une coupe. Une fois qu’il a mangé et bu, il enlève les vêtements de son épouse. D’abord le jokduri, puis les épingles du chignon en commençant par celles qui sont à l’extérieur, la veste, la jupe extérieure et un de ses deux bas. Ensuite, il éteint les bougies, en prenant garde de ne pas les souffler car on prétend qu’ils perdraient chance, puis la rejoint au lit. Des membres de la famille de la mariée (sœurs aînées, frères aînés et cadets) percent des trous dans le papier des panneaux, observent et font des remarques plus ou moins désobligeantes aux jeunes mariés jusqu’à ce que leur mère les envoie se coucher.

Ils passent trois nuits dans la maison de la famille de la mariée, cette période sert de transition, puis partent pour la demeure de la famille du marié. Cette séparation de sa famille, qu’elle ne reverra qu’en de rares occasions, car elle aura beaucoup à faire dans sa nouvelle demeure, cause beaucoup de pleurs. Auparavant, la période de transition était bien plus longue. La mariée restait encore un an dans sa famille, et recevait des visites de son époux. Il existait encore une autre variante de cette période de transition. Après la cérémonie et la nuit de noces, il retournait seul chez ses parents, et ne revenait qu’au nouvel an auprès de son épouse. Il ne pouvait l’emmener avec lui qu’à sa troisième visite. Quelle qu’en soit la forme, cette période de transition permet d’adoucir le départ plus ou moins définitif que doit faire la mariée, et démontre la courtoisie dont le mari fait preuve envers sa femme. L’arrivée du couple dans leur demeure correspond, après une autre période de transition de trois jours, à l’étape d’agrégation des rites de mariage. Ceux-ci ont leur nouveau statut, et entament chacun leur nouveau rôle d’époux et d’épouse (adultes).

Une fois arrivée chez ses beaux-parents, la mariée vérifie son maquillage et va les saluer. Ensuite, on déballe les plats qu’elle a amenés avec elle pour la cérémonie de Pyebaek. La jeune épouse s’incline devant ses beaux-parents et leur sert une coupe d’alcool. Ensuite, la belle-mère envoie des châtaignes sur la jupe de sa bru en faisant le vœu que celle-ci donne naissance à de nombreux petits-fils. Elle donne ensuite des caramels à ceux de sa famille qui pourront être en position de gronder sa bru plus tard, et en mange un elle-même car comme ils collent, ils ferment symboliquement la bouche de ceux qui en mangent, ce qui les empêche de râler. A partir du lendemain, tous les jours, la bru devra saluer ses beaux-parents matin et soir et leur souhaiter une bonne santé. Et trois jours après son arrivée, elle entre pour la première fois dans la cuisine et prépare le petit déjeuner. C’est donc au troisième jour que commence sa nouvelle vie en tant qu’épouse.

3.2. Le mariage à la fin du XXe siècle

Le développement des religions occidentales ainsi que l’ouverture sur ce monde qui représente le modèle à copier, la modernité, inspire les jeunes générations des années 1960-1970 qui adoptent un “nouveau mariage”, moins contraignant, plus simple, plus court, symbole de romance et de grand amour, mais surtout, comme son nom l’indique : nouveau, moderne par contraste avec le mariage traditionnel qui est alors considéré comme vieillot, obsolète. Du fait de l’urbanisation massive, les Coréens vivent désormais dans des appartements pour la plupart, et ne disposent donc pas d’une grande demeure avec une cour intérieure pouvant accueillir une cérémonie de mariage. On se marie désormais dans des églises, des temples protestants ou des salles de mariages que l’on peut louer dans des wedding halls aménagés, disposant de tout ce qui est nécessaire à la cérémonie (des salles où célébrer la cérémonie elle-même, des salles de restaurant, des salons de beauté, et même parfois un magasin où louer ses tenues de mariage).

Comme nous le disions, dans les années 1960-1970, le “nouveau mariage” est vu comme un progrès, les Coréens sont heureux de pouvoir se marier selon l’image d’Epinal qu’ils considèrent comme le mariage occidental type : Robe blanche, descente de l’allée au bras de son père et sur fond de “Marche nuptiale”, photos souvenir, etc. De plus, Laurel Kendall a rassemblé des témoignages de Coréens qui expliquent le changement de cérémonie par des préoccupations pratiques et économiques (moins cher, plus rapide, plus adapté à la société). En fait, il est vu comme un changement positif, un rite moderne qu’il faut pratiquer pour favoriser le développement du pays. En fait, il est lié à un sentiment de fierté nationale, suivre ce rite est une preuve de progrès pour les autres (nations, ils affichent leur modernité par la pratique de cette forme de rite du mariage préférée à l’ancienne), et un moyen de développement et de changement pour eux. Les autorités coréennes elles-mêmes utilisent le nouveau pays “nouveau mariage” et le promeuvent dans des ouvrages officiels pour lutter contre le gâchis économique et la perte de temps que représentent les rites familiaux anciens comme le mariage. Dans le village folklorique (créé au milieu des années 1970) on fait des représentation de cérémonies anciennes de rituels comme le mariage pour les touristes, coréens et étrangers, comme s’ils s’agissait de pièces de musée, une part d’histoire à conserver mais pas à utiliser dans la vie courante. Pour preuve, Laurel Kendall cite un commentaire écrit dans un livre officiel à propos du Code des rituels familiaux : « The beliefs and practices, the ceremonies and superstitions described in this book are derived from ancient traditions. Literal belief in “folk wisdom” and the lavish adherence to elaborate and wasteful customs began to disappear rapidly with the development of modern social institutions in the second half of this century. In particular, birthdays, weddings, memorial services and funerals have become more economical, frugal, and simple.

Customs and Traditions. Korea Background series, vol. 10. Seoul: Korean Overseas Information Service, 1982 »

Cependant, comme nous l’avons sous-entendu un peu auparavant, un revirement s’observe dans la mentalité coréenne et son approche de la tradition dans les années 1980, alors que la Corée se porte bien sur le plan économique, et peut se revendiquer d’être un pays moderne. Quelque part, la population commence à avoir le sentiment que dans ce changement rapide de situation, elle a perdu quelque chose de son identité. La nostalgie de la tradition qui fait partie de l’identité coréenne commence à se développer, la vision que les Coréens ont des wedding halls commence à se modifier. Des amis avec lesquels j’en ai parlé, durant mon séjour en Corée, me les ont décrits comme des “usines à mariage” bruyantes, sans âme, où des mariages trop courts se suivent à la chaîne. Pour illustrer ceci, reprenons une citation utilisée par Laurel Kendall, « Compared with the present day “new style” ceremonies cranked out routinely and with great clamor in the wedding hall, how much better is the flavor [of the old ceremony], thick with ancient traditions and far more intimate. (Kim 1983: 55) » Certes la norme est le mariage occidental, mais certains choisissent de se marier de façon traditionnelle (bien que les rites aient été simplifiés, et que la cérémonie est moins longue aujourd’hui) pour retrouver une part de leur identité, un peu d’authenticité. Notons qu’à partir de ce changement de point de vue, les dénominations des mariages ont changé. On ne dit plus “ancien mariage” mais “mariage traditionnel”, ce qui est moins péjoratif et dénote de la nostalgie évoquée mêlée de conscience identitaire et conscience du fait que ce changement était inévitable car lié aux brusques changements qui ont marqué la société coréenne. De même, le “nouveau mariage” est devenu le “mariage occidental”, c’est-à-dire étranger, importé, ce qui lui donne un sens péjoratif complètement à l’opposé de celui qu’il avait auparavant.

Personnellement, il y a peu, j’ai parlé avec des amies coréennes du mariage traditionnel et elles m’ont dit qu’on en célébrait un peu plus, mais la proportion reste faible par rapport au mariage occidental. Elles-mêmes sont assez séduites par l’idée de se marier en hanbok, dans un cadre reproduisant une ancienne propriété, mais elles sont particulièrement dérangées par le fait de devoir conserver les yeux baissés en signe d’humilité et de devoir s’incliner deux fois plus que leur (éventuel) futur époux. Elles aspirent à l’égalité des sexes mais les rites traditionnels confirmaient la complémentarité inégale des hommes et des femmes définie par le confucianisme. Ceci n’est pas du tout en accord avec leur vision des choses, ni avec celle qui est véhiculée dans l’enseignement ou dans les media.

Quelle que soit le type de cérémonie choisie, certaines données ont été modifiées. Traditionnellement, les rites de mariage s’étendent sur plusieurs moi, afin de bien signifier le passage au nouveau statut social à tous mais est d’une certaine façon éphémère. Dans le monde moderne, ils ne dépassent pas le cadre d’une après-midi et d’une soirée, cependant il en reste des traces une fois fini, d’abord grâces aux photos pour lesquelles les couples peuvent dépenser des fortunes, mais aussi depuis ces dernières années la vidéo. On peut se replonger dans se moment “privilégié” et unique à volonté, et même en faire profiter des personnes qui n’ont pu y assister. Ces moyens permettent de s’assurer une reconnaissance sociale sans faille de l’amour qui unit les époux tel qu’il est mis en scènes sur les photos prises par un professionnel, posées en général durant de longues minutes, suivant une mise en scène très “cliché romantique occidental”. Lorsque je suis allée en Corée avec mes parents en octobre 1996, nous avons vu les jardins du palais kyongbok, des dizaines et des dizaines de couples se faisaient prendre en photo pour leur album de mariage, la plupart des jeunes gens portant la tenue occidentale (robe blanche et smoking). La jeune femme coréenne qui nous accompagnait nous a expliqué que tous faisaient ces albums, que c’était une étape plus ou moins obligée. Ainsi, comme le souligne Béatrice David dans son article sur les cérémonies du mariage dans la société urbaine de Hong Kong, l’utilisation de la photographie se transforme en expression rituelle du lien conjugal qui était négligé dans la société traditionnelle étant donné qu’une femme était avant tout bru et mère. Ainsi, l’amour conjugal est mis en scène et enfin représenté dans la sphère publique et gagne une reconnaissance sociale qu’il n’avait pas auparavant.

Conclusion

Nous avons constaté que la société coréenne a subi de grands changements qui ont eu des répercussions sur la cellule familiale, celle-ci étant au centre d’une société confucéenne. L’urbanisation de masse a provoqué un changement important dans la forme de la famille, a réduit le nombre de ses membres, mais n’a cependant pas réduit l’importance de la place qu’elle tient dans la définition identitaire des individus. Au sein de la société, mais surtout de la famille, on constate que les rôles des hommes et des femmes diffèrent et sont complémentaires. L’homme représente l’autorité officielle et légale, sur lui repose l’image et l’honneur de la famille dans la sphère publique, et il doit assurer le confort matériel de son foyer (nourriture, vêtements, etc.), en d’autres termes, il est le chef de famille. La femme quant a elle, est la maîtresse de maison qu’elle doit gérer, et a défaut de pouvoir légal assure la sécurité émotionnelle de sa famille. Cependant, elle a vu son rôle évoluer avec l’histoire de la Corée, et est aujourd’hui en pleine phase de redéfinition. En effet, le siècle dernier a précipité une mise en équilibre progressive des rôles respectifs des hommes et des femmes, surtout sur un plan légal, elles ne sont plus sous tutelle masculine. Malgré cela, on observe un certain déséquilibre entre leur statut légal, et leur statut social ; mais l’écart tend à se réduire avec le temps. Au sein de la famille, elles sont plus proches de leurs enfants que leur mari, ce qui nous permet de dire qu’elles exercent une plus grande influence sur leurs enfants, d’autant plus que leur relations sont plus basées sur les sentiments et les émotions que l’autorité. De ce fait, elles jouent un rôle primordial dans l’éducation, la socialisation et le développement de leurs enfants, et par conséquent sur le choix de leur futur conjoint.

La famille étant au cœur de la société, et le mariage représentant l’avenir de la famille, le choix du meilleur parti s’avère important et épineux. D’autant plus que se marier est une étape important dans l’évolution sociale des individus. La fonction principale du mariage est de permettre l’accès à la reconnaissance sociale de son statut d’adulte, mais aussi l’accès à la cohabitation et la sexualité. De ce fait, à partir d’un certain âge, il se retrouve au cœur des préoccupations de tout un chacun.

Nous avons développé le détail des rites du mariage traditionnel et constaté qu’il était très long, coûteux et vers la moitié du XXe siècle, il a été considéré comme un frein, parmi d’autres, au développement et à la modernisation du pays. Une nouvelle forme de rituel a été adoptée, pas forcément moins coûteuse étant donné les échanges de biens et les frais mis en jeux, mais ce nouveau mariage, le mariage occidental, a malgré cela été d’abord considéré comme un moyen d’avancer et de soutenir la modernisation du pays, puis, au début des années 1980, comme une forme étrangère, importée artificiellement, et qui a eu pour conséquence un sentiment de perte d’identité nationale et d’authenticité. Une certaine nostalgie face à la tradition s’installe, mais en même temps, les Coréens sont lucides sur le fait que les changements majeurs qui ont eu lieu au sein de la société coréenne rendent incompatibles certains aspects de la tradition. Leur identité s’ancre dans la tradition, mais ils doivent trouver un équilibre entre les adoptions extérieures et la tradition, adapter les premières à la seconde.

Conclusion

Par ce mémoire, nous avons cherché à aborder l’étude d’une société, la Corée, sous un angle original, celui de l’analyse des rites du mariage, rite de passage mettant en jeu non seulement deux individus mais aussi deux famille. Comme nous l’avons écrit dans l’introduction, c’est le travail de Turner en particulier qui a confirmé la validité d’une telle approche. En effet, une étude uniquement factuelle d’une société ne relève pas tant de l’anthropologie que de la géographie ou de la démographie alors qu’en s’intéressant à des rites, on touche à l’identité sociale des individus ce qui engage à observer le contexte avec plus d’attention. Ainsi, pour étudier les rites du mariage, ou plus exactement leur rôle, il a semblé nécessaire d’examiner le contexte de la socialisation des individus, et donc leurs familles, et de façon plus globale l’influence du confucianisme qui a modelé la société coréenne.

Nous avons alors débuté notre étude par une analyse théorique des rites de passage ce qui a permis d’établir le fait qu’ils tiennent une place importante dans les sociétés et la vie des individus en permettant notamment de préserver la cohésion sociale en assurant une évolution de l’identité (sociale) de chacun. C’est ce qu’affirment de nombreux chercheur tels Van Gennep, Turner, Segalen ou encore Bourdieu dans leurs travaux. Bien que ce dernier ait pris soin de les désacraliser et le renommer rite d’institution, il confirme leur importance pour les individus qui voient leur changement statut social institutionnalisé et reconnu par tous.

Ensuite, sachant que la société coréenne est une société sinisée, confucianisée, il a paru nécessaire d’analyser comment s’est déroulée l’adoption de la pensée confucéenne, ainsi que les conséquences qui en ont découlé. Malgré sa relative superficialité, cette analyse nous a permis de réaliser qu’il a profondément marqué la morale confucéenne, ainsi que bon nombre de ses institutions sociales ou politiques. Cependant, il ne faut pas considérer la Corée comme une “petite Chine”, car l’adoption de la pensée confucéenne s’est faite sur un long laps de temps et de façon sélective, les Coréens ayant conservé certains traits qui leur étaient propres.

Comme dans toute société confucéenne, la famille est présentée comme la cellule de base de la société, sa pierre angulaire. De plus, le mariage est l’un des rites familiaux les plus importants ce qui fait que nous avons logiquement orienté nos observations sur la famille au sein de laquelle se forme la personnalité de chacun. Et l’on constate que la première valeur qui est inculquée aux enfants est la piété filiale, valeur cardinale du confucianisme sur laquelle se basent tous les rapports interpersonnels. Malgré les critiques attaquant la morale confucéenne durant le XXe siècle et un affaiblissement sensible de son influence, la piété filiale reste une vertu particulièrement importante pour les Coréens, ce qui n’est pas sans conséquence pour le choix de son futur conjoint ; il semble presque impensable de ne pas tenir compte de l’opinion des parents quant à ce choix qui est bien plus libre aujourd’hui qu’il y a même quarante ans.

Les rites du mariage en Corée, bien que leur forme ainsi que certaines de leurs fonctions aient évolué, restent encore aujourd’hui très importants dans la définition de l’identité sociale individuelle. Il est important de se marier car lorsque l’on reste célibataire trop longtemps, les pressions sociale et familiale se font de plus en plus fortes et pressantes. Se marier permet de se voir reconnaître le statut d’adulte et de parent potentiel. De plus, rappelons qu’il permet la pérennité de la cellule familiale qui, comme nous l’avons vu est au cœur de l’organisation et de l’harmonie de la société coréenne. Ainsi, l’institution du mariage est-elle importante non seulement pour les individus, mais aussi pour leur famille et de ce fait pour la société entière. Bien que nous n’ayons pas abordé ce thème, notons que ceci tend à expliquer l’inquiétude qui ressort des discours des Coréens que j’ai pu côtoyer en ce qui concerne le haut taux de divorces. J’ai d’ailleurs constaté, lors de mon terrain, qu’être divorcé ou être enfant de parents divorcé est dissimulé tant que possible car cette situation est plus ou moins vécue comme une honte.

Ainsi, l’étude d’un rite comme le mariage a entraîné une description des rites en eux-mêmes, mais pour mieux cerner et comprendre appréhender leurs fonctions, une analyse de la cellule familiale ainsi que de l’adoption du confucianisme et de ses conséquences sur l’ensemble de la société. Les rites du mariage jouent un rôle particulièrement important pour les individus, car l’identité sociale de chacun dépend de son institutionnalisation, et dont la reconnaissance sociale de leur statut, mais aussi pour leurs familles qui sont alors assurées d’avoir un avenir (par la naissance d’héritiers), et par conséquent pour la société entière car sa stabilité dépend de la “santé” des familles qui la composent.

Cette analyse des rites de mariage en Corée me pousse à m’interroger sur l’avenir des rites en général, et des rites de passage en particulier. Leur fonction est-elle encore aussi importante pour nous ? Les rites seront-ils toujours nécessaires au bon développement (social) des hommes ? L’homme étant un “animal social” pour qui la reconnaissance sociale et le regard de l’Autre sont particulièrement important, j’aurais tendance à répondre à ces deux questions par l’affirmative.

Le mariage en Corée : un rite de passage comme miroir d’une société
Mémoire de fin d’études
Université de Paris 8

Sommaire :
Introduction
Première partie : Théorie des rites de passage
1. Arnold VAN GENNEP et Robert HERTZ
2. Rapport entre rites de passage et temps
3. Efficacité des rites hier et aujourd’hui
Deuxième partie : La société coréenne, une société profondement marquée par le confucianisme
1. confucianisme en Chine, confucianisme originel
2. Néo-confucianisme ou les enseignements de Chu Hsi en Corée
Troisième partie : Famille et mariage en Corée
1. La place des femmes dans la société et la famille coréenne
2. Importance sociale du mariage
3. Les rites du mariage
Conclusion

RÉFÉRENCES

[1] « Unbalanced sex ratio at birth », China Population Today, 2002, 19(3) : 16

[2] Guy Desplanques – « Cycle de vie et milieu social », Les collections de l’Insee, série D, n° 117, Paris, Institut national de la Statistique et des Études économiques, 1987, 272 p.

[3] Baochang Gu et Krishna Roy – « Sex ratio at birth in China, with reference to other areas in East Asia : what we know », Asia-Pacific Population Journal, 1995, 10(3) : 17-42

[4] Aswini Nanda et Jacques Véron – Child sex ratio imbalances, son preference and fertility behaviour in India : recent evidence from Haryana and Punjab, Indian Social Science Review, 2004 (à paraître)

[5] France Meslé, Jacques Vallin et Irina Badurashvili – A sharp increase in sex ratio at birth in the Caucasus. Why ? How ?, Communication au congrès de la Population Association of America, Boston, avril 2004 [6] Doo-Sub Kim – Changing trends and regional differences in sex ratio at birth in Korea, Communication au colloque « Gender issues at early stages of life in South and East Asia », Pondichéry, novembre 2003

Source : (site internet) INED, Population et Sociétés, n° 404, septembre 2004 – Page 2