Le spectacle vivant dépendant de l’engagement public en France

By 6 February 2014

C. Le spectacle vivant dépendant de l’engagement public

a. La théorie

Si l’on calcule le coût de production d’un spectacle, on en vient au constat que plus il y a des représentations, plus le coût par siège diminue puisque le coût fixe de la préparation du spectacle s’amortie sur un plus grand nombre de sièges. Cependant, ce coût par siège occupé, s’accroit lorsque l’on arrive aux dernières représentations puisque l’on mobilise les mêmes ressources en travail, en matériaux, etc. En effet, la fréquentation diminue au fur et à mesure des représentations et certains sièges ne seront pas occupés. Ainsi, il arrive que les coûts soient plus importants que les recettes.

Le modèle de J. Baumol et William G. Bowen (1966) établit un diagnostic dans lequel ils distinguent deux secteurs. L’un « archaïque » correspondant au secteur du spectacle vivant, dans lequel il n’est pas possible de générer des gains de productivité, où le travail (artistique) est le produit fini qui ne peut pas être modifié sans le dénaturer. L’autre « progressif » où les gains de productivité sont facilités par l’innovation et les économies d’échelle. La croissance est inégale dans chacun des secteurs. En effet, le secteur « archaïque » est un modèle où les salaires s’alignent sur ceux du secteur « progressif » sachant que le secteur « archaïque » a un coût du travail qui augmente au cours du temps, tandis que pour le secteur « progressif » le coût reste constant. De plus, la hausse des prix du spectacle vivant entraine automatiquement une réduction de la demande. C’est pourquoi, ce secteur est dépendant de l’intervention de la puissance publique. Cependant, Baumol et Bowen montrent que le fait de maintenir en vie ce secteur peut menacer la croissance économique à terme.

Que faut-il faire face à un secteur des spectacles vivants qui se voit inéluctablement confronté à l’accroissement de ses déficits ?

« La tendance de la croissance des prix à demeurer inférieure à celle des coûts, signifie simplement que les organisations culturelles ont dû demander de plus en plus d’argent à leur partenaires – et notre analyse montre que cela va continuer. S’il y a, comme nous pouvons le supposer, des limites à l’apport de partenaires privés, des aides supplémentaires doivent venir d’autres sources pour que le spectacle vivant continue de tenir son rôle dans la vie culturelle du pays » (Perfoming Arts : The Economic Dilemma, Baumol et Bowen, 1966).

Le modèle de Baumol et Bowen a cependant ses limites. Dans le secteur du spectacle vivant, les salaires s’élèvent moins vite que dans le reste de l’économie. De plus, les besoins en travail sont de moins en moins importants car on constate une diminution des postes tels que la mise en scène pour le théâtre ou encore l’utilisation de synthétiseurs pour la musique. Cela permet de réduire les coûts de production. Il est aussi possible de réduire les coûts grâce aux économies d’échelle car ajouter une représentation ne requiert pas plus de travail administratif ou de répétitions par exemple.

De manière générale, Baumol et Bowen écrivent : « Dans les arts de la scène, la crise est apparemment un mode de vie ». Ils concluent que les activités culturelles font partie d’un domaine très spécifique faisant partie de la sphère non marchande assistée. Ils ajoutent qu’il est nécessaire de faire intervenir des financements privés tels que le mécénat.

b. Quelques chiffres

En France, le spectacle vivant vit grâce aux subventions publiques. L’Etat tout d’abord donne le tiers des aides à des grandes structures et les deux tiers aux collectivités locales. Les recettes propres n’excèdent pas les 30 % du budget. Par exemple, la Comédie française a reçu en 2009, 25,9 million d’euros pour 370 représentations et 282 650 entrées, ce qui représente 92 euros de subvention par fauteuil occupé. Tandis qu’avant 1930, les recettes propres s’élevaient à 80 % des dépenses. (Economie de la culture, Françoise Benhamou, 2011)

Alors que les moyens publics se font de plus en plus faibles, les demandes de soutien sont croissantes. De nouveaux arts sont subventionnés tels que les arts de la rue et le cirque, à hauteur de 57 % à 65 % de leur budget.

D’autres secteurs comme les musiques actuelles sont des exceptions puisque l’Etat ne subventionne que très peu les structures privées. Françoise Benhamou précise « dans toute l’Europe, la montée de l’offre de festivals participe tout à la fois de la rencontre entre économie touristique et économie culturelle et d’une nouvelle mobilité des évènements artistiques au-delà des frontières géographiques et des clivages traditionnels entre disciplines ». Nous pouvons citer le festival Szigets à Budapest qui en est le parfait exemple.

Néanmoins, l’effort public n’empêche pas les difficultés financières comme l’ont vécu le Théâtre National de Villeurbanne ou encore celui de Bordeaux qui ont été contraints de réduire leur programmation en 1994. Les structures ne choisissent pas d’augmenter les prix face au déficit mais préfèrent diminuer le nombre des créations ou représentations. Ce constat n’est pas propre à la France puisqu’en Angleterre, l’Opéra Royal de Londres, dont la subvention s’élevait à 15 millions de livres, était en déficit et sa privatisation a été envisagée en 1998.

c. L’exemple des festivals de musique

Les festivals s’interrogent quant à leur devenir face à la crise et la baisse des subventions. L’Etat se désengage progressivement et les collectivités ont des recettes moins importantes. Alors nous pouvons nous demander si cela aura un impact sur la programmation, sur l’organisation ou peut être sur l’arrêt forcé de leur activité.

Les festivals ont de plus en plus de mal à obtenir les budgets suffisants, les mairies leur coupent les budgets. Les organisateurs vont alors chercher du côté de l’Europe ou du Ministère de la Culture, mais ces subventions sont en général subordonnées au soutien des collectivités territoriales. Prenons l’exemple des festivals comme « Alors… Chante » à Montauban, « Pause Guitare » à Albi qui ont perdu les subventions du Ministère de la Culture mais qui survivent notamment grâce à l’aide des collectivités qui continuent de les soutenir. Le festival « Alors… Chante » reçoit le soutien de la ville de Montauban ainsi que du conseil régional à hauteur de 50 000 €. Le festival « Jazz in Marciac » a reçu une contribution de 180 000 € de la Région en 2009, mais, cela ne représente que 6 % du budget total. D’autres comme « Skabazac » à Onet-le-Château ont dû arrêter leur activité en 2011 bien qu’ils accueillaient autour de 25 000 festivaliers chaque année. Les festivals se retrouvent ainsi étranglés face aux artistes qui ont justement augmenté leurs cachets pour compenser la perte sur la vente de CDs. Le nombre de festivals augmente et la concurrence devient rude, c’est la course aux têtes d’affiche. S’ajoute à cela la crise du bénévolat ; les festivals comptent sur l’engagement des bénévoles pour apaiser le coût du personnel.

Selon une étude réalisée par France festivals, les subventions des collectivités locales représentent en moyenne 51 % de leurs ressources. Les festivals de musique actuelle sont quant à eux moins dépendants. Par exemple, le festival d’Auvers-sur-Oise, de taille moyenne, bénéficie de 44 % de fonds publics, les 56 % restants proviennent du mécénat pour 23 % et de recettes propres notamment en billetterie pour 33 %. Pour prendre l’exemple d’un plus grand festival, Rock en Seine qui bénéficiait de 300 000 €, a vu ses subventions diminuer de 10 %, sur un budget total de 5 millions d’euros. Selon Emmanuel Négrier, directeur de recherche au CNRS, « la tendance est clairement à la baisse des subventions publiques. Outre la crise, la réforme des finances locales a entraîné un rétrécissement des capacités d’agir des collectivités locales, dans le domaine de la culture ». Le « festival interceltique de Lorient » a vu ses aides publiques baisser de 10 % à 20 % alors qu’elles représentent 35 % du budget total. (lefigaro.fr)

Pour faire face à cette baisse des subventions, les festivals tentent de développer d’avantage le mécénat. Le festival « Crescendo » d’Annecy a bénéficié d’une reconnaissance de 500 000 € d’un homme d’affaire russe, Andreï Valerievitch Cheglakov. Il souhaite par ce geste que la mairie d’Annecy prenne conscience qu’un tel festival a de l’intérêt pour la ville. Ce cas est rare, d’autant plus que la crise ralentit les aides privées. Cela parait impensable que les fonds privés se substituent aux subventions publiques. Emmanuel Négrier témoigne, « En Espagne, certains festivals sont entièrement privés. Mais leurs prestations ne sont pas équivalentes à celles des festivals français. Ni la stimulation de la création culturelle, ni l’accès à la culture à un public diversifié ne sont envisageables sans l’aide des collectivités ».

Dans cette première partie, nous avons étudié l’importance que représentent les financements publics en France. Sur le plan historique, les politiques culturelles n’ont pas eu d’évolution radicale. Le secteur de la culture est aujourd’hui, très dépendant de l’Etat. Aussi, les mentalités demeurent marquées par le passé puisqu’il est peu envisageable de voir la France quitter son rôle de « conservateur » au risque de perdre une part de la valeur de la création artistique. Ce devoir public vis-à-vis de la culture est remis en cause par la baisse des moyens mis en œuvre par l’Etat, c’est ce que l’on appelle le désengagement. Il y a ainsi un besoin de trouver des solutions et de revoir le système actuel. Ainsi, les structures culturelles et l’Etat dirigent peu à peu le secteur de la culture vers des ressources privées comme le mécénat. Ce concept semble être la solution, c’est pourquoi nous allons étudier dans une deuxième partie, le mécénat, ses avantages et ses limites.

Le financement des structures culturelles en France
Mémoire de fin d’études – Option : Développer et Entreprendre
Université catholique De Lyon ESDES Business School

Sommaire :
Introduction
Partie 1: Politiques culturelles et désengagement
I. Histoire des politiques culturelles et de l’intervention de l’Etat
II. Les collectivités territoriales: Communes, Départements et Régions
III. Problématiques
Partie 2: Le mécénat – La réaction des structures culturelles
I. L’histoire du mécénat
II. Le mécénat
III. Problématique du mécénat culturel actuel
Partie 3: Quelles solutions au financement de la culture ?
I. Le cas de Sèvres – Cité de la céramique
II. Le marketing culturel
III. Un exemple d’ouverture à d’autres financements : Louvre Abu Dhabi
IV. Les solutions au financement de la culture & limites
Conclusion