Le mariage en Corée : rite de passage comme miroir d’une société

By 16 February 2014

‘… une fois l’aspect familial et néo-confucéen précisé, aborder la culture coréenne via le rituel du mariage, qui est souvent considéré comme l’un des rites les plus importants dans une vie (cf. Van Gennep, ou Martine Segalen), étant donné qu’il correspond, plus ou moins, à l’entrée dans le monde adulte (du moins symboliquement et socialement), ainsi qu’à la création de sa propre cellule familiale. Nous verrons plus loin (cf. 3e partie) quelle est la fonction du mariage dans la société coréenne…”

Université de Paris 8

Le mariage en Corée : un rite de passage comme miroir d’une société

Aga

Septembre 2005

Introduction :

Les rites font partie des sujets d’étude privilégiés par les anthropologues, et il semble donc pertinent de se demander qu’elle place ils occupent aujourd’hui, dans les sociétés “modernes”. Tiennent-ils toujours une part aussi importante dans la vie humaine ou n’ont-ils plus qu’une place anecdotique dans de telles sociétés ? Et s’ils restent importants aujourd’hui, pourquoi les étudier ? Mary Douglas écrit dans De la Souillure : « Animal social, l’homme est un animal rituel. Supprimez une certaine forme de rite, et il réapparaît sous une autre forme, avec d’autant plus de vigueur que l’interaction sociale est intense. » (p.81). Ici, en quelques mots seulement, l’importance que les rites peuvent avoir dans la vie (sociale) est mise en évidence.

Interrogeons-nous d’abord sur une de leurs fonctions, ce qui fait que malgré les changements qu’ils ont subit au cours de l’histoire, les sociétés y ont toujours recours, et pas seulement dans le domaine religieux ou sacrée, mais aussi dans la vie séculière (dans le monde politique, musical, sportif, etc.). Dans le recueil Une langue, deux cultures, Martine Segalen et Gérard Bouchard expliquent qu’ « on relève aussi que les pratiques rituelles sont souvent le lieu d’un discours identitaire », par exemple, il y aurait une «  affirmation de l’identité familiale et du statut social dans l’ostentation du rituel matrimonial » (p. 7). Les rites correspondent à une manipulation de symboles comme celui de “la tradition”, ce qui ce serait “toujours fait ainsi”, et qui aurait une valeur identitaire au niveau de la communauté. Les rites “traditionnels” auraient en outre un caractère rassurant en servant de référence pour marquer une immuabilité fictive de la société ou alors montrer par le biais de la critique que, consciente de ses racines, la société a su évoluer. A ce sujet, Segalen et Bouchard écrivent que la « critique de la tradition, qui loin d’être un usage immémorial séparant l’archaïque du contemporain, apparaît comme une production de la modernité qui revendique la tradition au nom d’une authenticité réinventée. Jamais traditionnelles puisqu’elles ne sont pas figées, souvent difficilement transmissibles, ces pratiques rituelles servent surtout de puissant révélateur de la culture […]  » (p.8).

Partageant ce point de vue, Victor Turner, successeur d’Arnold Van Gennep, spécialiste d’une catégorie spécifiques de rites (les rites de passage), s’est rendu compte, lors de son terrain chez les Ndembu, qu’une étude simplement factuelle des généalogies et techniques, entre autres, ne pouvait rester qu’une étude superficielle et qu’il n’arrivait pas, par ce biais, à saisir vraiment leur façon de penser et ressentir les choses. Pour mieux pénétrer l’essence d’une société, il faut s’intéresser aux aspects symboliques de ces domaines en plus de ce qui est observable directement. Pour étayer son point de vue, il cite d’ailleurs ce que Monica Wilson a écrit dans son article de l’American anthropologist de 1954 “Nyakyusa ritual and symbolism” : « Les rituels révèlent les valeurs à leur niveau le plus profond… Les hommes expriment dans le rituel ce qui les touche le plus et puisque la forme de l’expression est conventionnelle et obligatoire, ce sont les valeurs du groupe qui sont révélées. Je vois dans l’étude du rituel la clé pour comprendre l’essence de la constitution des sociétés humaines. (p.241) »

Intéressée par ces points de vue, j’ai décidé de tenter d’aborder la société coréenne sous cet angle original, en étudiant un rite de passage particulier : le mariage. Par l’intermédiaire de celui-ci nous allons aborder une partie de la culture coréenne car, comme l’écrit Laurel Kendall, “aux yeux de l’Etat et dans l’opinion populaire, de tels rituels sont en eux-mêmes et par eux-mêmes véhicules de moralité et d’identité personnelle et nationale”. En effet, il peut nous permettre d’observer le système éducatif dans lequel les futurs époux ont été élevés, ce qui comprend aussi bien la famille que le néo-confucianisme qui a eu une énorme influence sur la société coréenne.

La Corée est un pays sinisé depuis des centaines d’années, le néo-confucianisme a d’ailleurs modelé cette société. Cependant, celle-ci, au cours de ces dernières décennies s’est modernisée de façon remarquable, en faisant un pays économiquement fort malgré la crise économique de 1997, et un important exportateur à l’échelle mondiale. De ce fait, il semble pertinent de s’interroger sur les conséquences qu’ont eu cette modernisation rapide du pays et l’ouverture au monde extérieur et en particulier au monde occidental de ce pays qualifié d’ermite à la fin du XIXe siècle, sur l’influence que le néo-confucianisme exerce de nos jours sur la société coréenne, et plus particulièrement sur la famille, les relations interpersonnelles, les relations entre les genres, ou encore les rites.

La famille qui est, comme l’ont rappelé Lévi-Strauss ou encore Françoise Zonabend, une construction sociale, est l’unité centrale au sein d’une société confucianisée. De ce fait, c’est par son étude que nous pourrons tenter d’éclaircir ce point. Le mariage est un rite de passage important, dans certaines sociétés comme les sociétés française ou coréenne, qui permet la pérennité de la cellule familiale et de la société. Mais, quelle est l’utilité sociale des rites du mariage ? Pourquoi l’étudier plutôt qu’un autre rite ? Le mariage est avant tout un rite de passage et ce passage « est tout à la fois symbolique, social et matériel » car il marque l’accession à l’âge adulte et l’accès à « la sexualité, à la fécondité, à l’installation en ménage » comme l’écrit Martine Segalen à propos des campagnes françaises, ce qui est aussi valable pour la Corée.

Ainsi, par ce travail, nous allons tenter d’aborder la société coréenne à travers le prisme du mariage. Pour se faire, nous allons d’abord tenter d’obtenir un éclairage (théorique) sur le vaste sujet des rites de passage en suivant les travaux de certains chercheurs tels Van Gennep qui a été le créateur de la catégorie des rites de passage ainsi que d’un schéma d’analyse dont la valeur heuristique est toujours pertinente aujourd’hui, Mary Douglas ou Turner, ainsi que des ouvrages plus synthétiques. Ceci permettra de mieux appréhender leur place dans le “monde moderne”, puis par le biais du mariage, leur place en Corée en particulier. Dans un deuxième temps, et afin de mieux cerner la culture coréenne, nous allons nous intéresser au confucianisme chinois puis à l’expansion du néo-confucianisme en Corée étant donné qu’il a profondément marqué et influencé (voire façonné) la société, et son importance dans la société moderne. Enfin, dans un troisième temps, nous observerons la famille qui, en tant que premier lieu de socialisation des individus, a exercé une influence sur les futurs époux, puis directement le mariage, de l’importance du choix du conjoint à la cérémonie elle-même.

Sommaire :

Introduction
Première partie : Théorie des rites de passage
1. Arnold VAN GENNEP et Robert HERTZ
1.1. Arnold VAN GENNEP face à ses contemporains
1.2. Robert HERTZ
1.3. Les passages matériels dans la théorie de VAN GENNEP
2. Rapport entre rites de passage et temps
2.1. Les discontinuités
2.2. Maîtrise symbolique du temps
2.3. Le stade de marge
3. Efficacité des rites hier et aujourd’hui
3.1. Pierre BOURDIEU et les “rites d’institution”
3.2. Les rites dans nos “sociétés modernes”
Deuxième partie : La société coréenne, une société profondement marquée par le confucianisme
1. confucianisme en Chine, confucianisme originel
1.1. Le confucianisme
1.2. Piété filiale
2. Néo-confucianisme ou les enseignements de Chu Hsi en Corée
2.1. Adoption et expansion du néo-confucianisme en Corée
2.2. Le Néo-Confucianisme au XXe siècle
2.3. Rapports interpersonnels au sein de la société coréenne
Troisième partie : Famille et mariage en Corée
1. La place des femmes dans la société et la famille coréenne
1.1. La famille en Corée
1.2. Complémentarité entre homme et femme
1.3. Education des enfants
2. Importance sociale du mariage
2.1. Pourquoi il est important de se marier
2.2. Le choix du conjoint
3. Les rites du mariage
3.1. Le mariage traditionnel
3.2. Le mariage à la fin du XXe siècle
Conclusion

Première partie : Théorie des rites de passage

Aborder le thème des rites de passage n’est pas chose aisée, en effet cela va faire près d’un siècle que les chercheurs tentent de les appréhender de manière complète et cohérente. Nous allons donc tenter de faire une synthèse de quelques travaux anciens et plus récents afin d’obtenir un éclairage un peu plus précis bien que global sur ce que sont les rites de passages. Ainsi, nous pourrons, une fois l’aspect familial et néo-confucéen précisé, aborder la culture coréenne via le rituel du mariage, qui est souvent considéré comme l’un des rites les plus importants dans une vie (cf. Van Gennep, ou Martine Segalen), étant donné qu’il correspond, plus ou moins, à l’entrée dans le monde adulte (du moins symboliquement et socialement), ainsi qu’à la création de sa propre cellule familiale. Nous verrons plus loin (cf. 3e partie) quelle est la fonction du mariage dans la société coréenne.

Les Rites de passage qu’Arnold Van Gennep publie en 1909 est l’ouvrage de référence lorsque l’on étudie les rites de passage. Par ce livre en effet, Arnold Van Gennep se révèle être le premier à avoir saisi les points communs existant entre un grand nombre de rites qu’il rassemble sous le nom de “rites de passage”. Il les étudie d’une façon plus globale que ses prédécesseurs (et la majorité de ses contemporains) surtout en les confrontant à la structure sociale de la société dans laquelle ils sont réalisés. Il arrive alors, par son étude attentive de ces différents rites, à détacher une séquence cérémonielle que l’on retrouve dans tous les rites de passage et crée alors un schéma d’analyse toujours utilisé de nos jours. Il a en effet constaté que partout les rites de passage suivent un schéma, une séquence en trois temps, trois étapes qui correspondent à séparation du reste de la société, une période de mise en marge de la société puis une (ré)agrégation.

Avant de voir plus en détail ce qu’est un rite de passage, rappelons la définition du rite qu’a donnée Martine Segalen : «  Le rite ou rituel est un ensemble d’actes formalisés, expressifs, porteurs d’une dimension symbolique. Le rite est caractérisé par une configuration spatio-temporelle spécifique, par le recours à une série d’objets, par des systèmes de comportement et de langages spécifiques, par des signes emblématiques dont le sens codé constitue l’un des biens communs d’un groupe. » Forts de cette définition, suivons Nicole Belmont qui, s’étant particulièrement intéressée au travail d’Arnold Van Gennep, remarque que le sous-titre des Rites de passage est une véritable table des matières des rites qu’il a regroupés et nous permet ainsi de savoir de quels rites sont des rites de passage : « étude systématique des rites [correction sur son exemplaire personnel : étude systématique des cérémonies] de la porte et du seuil, de l’hospitalité, de l’adoption, de la grossesse et de l’accouchement, de la naissance, de l’enfance, de la puberté, de l’initiation, de l’ordination, du couronnement, des fiançailles et du mariage, des funérailles, des saisons, etc. »

Dans un premier temps, nous allons voir comment l’approche nouvelle que Van Gennep a de ce “genre” de rites, ainsi que le schéma des rites de passage issu de son étude – dont la valeur heuristique est toujours pertinente aujourd’hui – sont accueillis par ses contemporains, sociologues et anthropologues. Ensuite, nous rappellerons qu’il n’était pas le seul à s’être rendu compte de la spécificité des rites de passages, Robert Hertz, lui aussi, a publié un article abordant ce thème, deux années avant la parution des Rites de passage de Van Gennep. Et enfin, nous reviendrons plus spécifiquement à l’œuvre de Van Gennep pour évoquer l’importance des passages matériels dans les rites de passage.

Ensuite, dans un deuxième temps, nous étudierons l’importance flagrante du rapport existant entre les rites de passage et le temps. Nous remarquerons d’abord qu’il existe un rapport étroit entre les rites de passage et les discontinuités qui ponctuent le déroulement d’une vie humaine. Puis nous observerons comment, à l’aide des rites en question, l’homme acquiert une impression de maîtrise de sa vie, et du temps qui passe. Finalement, nous examinerons l’étape centrale, et qui semble être la plus importante de ces rites, à savoir : le stade de marge.

Enfin, dans un dernier temps, nous discuterons de l’efficacité sociale des rites, et de la lecture plus contemporaine qui en est faite. Nous verrons d’abord ce que Pierre Bourdieu nomme les rites d’institution, et ensuite, ce que sont les rites modernes ; existe-t-il toujours des rites ? Ainsi, nous verrons s’il est pertinent d’étudier une culture comme la culture coréenne par le biais d’un rite tel que le mariage.