La survie des jeunes entreprises : discussion intersectorielle

By 15 February 2014

Discussion intersectorielle des résultats : une certaine singularité sectorielle – Section 3 :

Dans un premier temps, nous avons commencé cette discussion en montrant l’importance des facteurs de la thématique du « process » sur la survie à trois ans des jeunes entreprises que nous avons analysés. Ce résultat se trouve commun aux cinq secteurs analysés ; toutefois, des différences sensibles subsistent, et nous souhaitons les mettre en lumière dans cette dernière partie de synthèse.

3.1 Un entrepreneur pas si significatif sur l’ensemble de la cohorte 2002-2005

Les analyses qui ont été menées, l’ont été avec une modélisation multithématique et ne se sont donc pas concentrées sur une seule dimension de la notion de survie. Le fait d’avoir disposé d’un nombre conséquent de variables relatives à l’entrepreneur nous amène à penser que sa représentativité dans cette recherche ne peut pas être remise en question. Toutefois, il est évident que cette recherche n’avait pas pour vocation de se focaliser singulièrement sur les aspects liés à l’entrepreneur et ne nous permet pas d’apprécier pleinement l’impact de tel ou telle thématique liée à l’entrepreneur sur la survie ou plus généralement le succès de la jeune entreprise.

Le capital humain semble être un facteur de survie important pour les secteurs du commerce et de la réparation, des industries (hors industries agroalimentaires) et de la construction . Ce constat nous conduit à envisager que, pour ces secteurs, les résultats tendraient à appuyer la théorie du capital humain développé par Becker (1964) qui « stipule que la capacité de production des employés peut être rehaussée par des investissements dans leurs connaissances, habiletés et compétences » (Fabi, 2010). Cette théorie pourrait donc s’appliquer à l’entrepreneur, dans le cadre de la recherche de survie pour sa jeune entreprise, l’entrepreneur se devant d’acquérir toutes les connaissances utiles au bon fonctionnement de son projet .

Ce constat pourrait venir appuyer les travaux de Bosma, Praag et Wit (2000) sur cette thématique, qui avaient lié des éléments du capital humain tels que l’âge, le genre ou encore le niveau d’éducation au succès de la jeune entreprise. Littunen, Storhammar et Nenonen (1998) n’avaient pas trouvé d’effet significatif des variables liées à l’entrepreneur sur le succès de la jeune entreprise, dans le secteur des produits métalliques finis.

Ces remarques nous conduisent à citer Coster (2003) qui indiquait, dans un papier de recherche, que « Dans un article publié en 1989 (what is an entrepreneur ? is the wrong question),

Gartner conscient de l’insuffisance de l’approche par les traits se propose d’étudier ce que fait l’entrepreneur et met l’accent sur la création d’une organisation, résultat de multiples influences intervenant dans un processus complexe. « La recherche sur l’entrepreneur devrait se focaliser sur ce que fait l’entrepreneur et non ce qu’il est ». Nous abondons dans le sens de cet auteur, puisque déjà, nous nous étions ancrés dans le champ de l’émergence organisationnelle ainsi qu’en entrepreneuriat. Toutefois, les résultats appuient également l’un de nos constats relatifs à la prépondérance des processus entrepreneuriaux mis en œuvre par l’entrepreneur lors de la création et de la phase de lancement de son entreprise.

L’entrepreneur qui se dégagerait de nos résultats apparaîtrait plus comme un chef d’orchestre que comme un technicien, bien que la dimension technique ne soit pas absente de nos résultats pour autant, notamment au travers de l’expérience qui apparaît surtout dans le secteur de la construction.

L’expérience de l’entrepreneur , d’où pourrait provenir également les connaissances nécessaires au bon déroulement de son projet, n’apparait que très peu. Seul le secteur de la construction montre un besoin important d’expérience de la part de son entrepreneur. Cette dimension de l’expérience de l’entrepreneur ne concerne pas l’expérience entrepreneuriale, mais surtout une expérience professionnelle en moyenne entreprise, ce qui pourrait constituer un bagage de compétences importantes pour l’entrepreneur.

Ces compétences techniques nous semblent importantes dans ce secteur compte tenu de la nature du travail et de la technicité de celui-ci. L’expérience professionnelle, nous l’avons vu, nécessite du temps, et se trouve cohérente avec les résultats que nous avons obtenus dans le secteur de la construction. Toutefois, elle ne se montre pas concluante dans les quatre autres secteurs d’activités analysés.

Ces résultats ne confirment donc pas entièrement nombre de travaux intersectoriels comme ceux de Brüderl et al. (1992), Littunen et al. (1998), d’Abdesselam et al. (2004), Rogoff, et al. (2004) ou encore ; ou ceux de Lasch et al. (2005) sur le secteur des technologies de l’information et de la communication.

Enfin, les éléments liés à la motivation à la création ne trouvent pas un écho très favorable dans les données qui ont été analysées. En effet, seul le secteur des services aux particuliers voit les motivations à la création comme un élément positif sur la survie des jeunes entreprises nées en son sein.

Les résultats liés aux quatre autres secteurs n’ont révélé que les motivations à la création qui avaient un impact négatif sur la survie. Il se pourrait que, dans ses motivations, l’entrepreneur du secteur des services aux particuliers puisse se rapprocher de l’entrepreneur du secteur TIC décrit par Lasch et al. (2005) qui avait montré que « seuls ceux qui y croient le plus réussissent ».

Les résultats vont plus dans le sens de Janssen (2002) qui n’avait pas montré de lien avec la croissance. Enfin, ces résultats ne viennent pas appuyer les travaux d’auteurs récents comme Solymossy et Hisrich (2002) ou encore Praag (2003) ou d’auteurs plus illustres comme Schumpeter qui avaient montré l’importance de la motivation du créateur sur la survie de sa jeune entreprise, notamment dans les cas de situations de chômage pour Schumpeter (1935)

3.2 Les processus entrepreneuriaux primordiaux pour la survie des 5 secteurs

Selon Demen Meier (2006), « Une des particularités des TPE, selon la pensée orthodoxe des chercheurs spécialisés dans les PME, concerne la prépondérance du lien entre le propriétaire et son entreprise (Marchesnay, 1997) ». Nos résultats vont dans ce sens, sans pour autant montrer autant de significativité que nous l’avions envisagé à l’origine.

Toutefois, ces résultats pourraient aller dans le sens des travaux de Sanchez Trejo, Briones Rodrigues, (CIFEPME, 2008) qui proposent de considérer le processus de décision de l’entreprise comme levier stratégique. Ils intègrent comme variables de recherche : la coordination des acteurs et la planification stratégique. Ces deux dimensions nécessitent une interaction permanente pour construire un processus de décision stratégique dans la PME et l’amener à construire sa performance future et, donc, sa survie.

Cette remarque viendrait finalement placer notre recherche dans la lignée des travaux dans le champ des Processus entrepreneurial, nous ancrant dans une position de clarification potentielle des recherches sur la survie, et nous amenant à confirmer l’importance des travaux de recherches entrepris ces dernières décennies sur la dimension des processus entrepreneuriaux (tel que Shane, 2004) dans l’objectif de mieux comprendre la jeune entreprise en création, son démarrage et, éventuellement, sa survie ou sa performance par la suite.

Ce constat pourrait venir renforcer les travaux entrepris sur cette thématique, ainsi que les différentes théories qui ont pu être émises, tels que la tentative de Shane (2004) avec son livre « A general theory of enrepreneurship » où la dimension des processus entrepreneuriaux y est vue comme : « organizing is the process of creating the routines and structures that will support the goal-directed, boudary-maintaining system of collective activities that recombine resources according to the entrepreneur’s conjectures. » (Shane, 2004, p. 247). De plus, dans cette recherche, la dimension stratégique a été intégrée à la thématique du process.

Les résultats liés à la thématique du processus, bien qu’apparaissant comme très significatifs dans toutes les analyses, restent relativement disparates dans chacun des secteurs d’activités analysés, mettant de nouveau en lumière une certaine singularité sectorielle dans les moyens d’accéder à la survie à trois ans.

La préparation à la création révèle ainsi un visage mitigé , et l’hypothèse qui lui est consacrée est rejetée dans les secteurs des industries (hors agroalimentaires) et de la construction , et reste validée partiellement dans les secteurs du commerce et de la réparation , et des services , avec des éléments comme l’entourage ou encore le conseil qui se trouvent assez mis en lumière dans ces trois derniers secteurs.

Ces résultats ne viennent pas confirmer les travaux montrant un lien clair entre la préparation à la création et la survie à trois, comme ceux de Lussier (1995) où, sur un échantillon multisectoriel, il avait montré l’importance de la présence de conseillers professionnels pour l’acquisition de la survie à trois ans de la jeune entreprise. Lussier avait réalisé une analyse ultérieure avec Hisrich (2000) où les résultats avaient été sensiblement les mêmes concernant le recours à un conseiller professionnel. D’autres auteurs comme Janssen (2002) avaient mis en évidence un lien avec la croissance. Lasch et al. (2005) avaient fait apparaître un lien clair entre les activités de préparation à la création et la survie ainsi que la croissance de jeunes entreprises du secteur TIC français.

Les résultats, liés à la thématique des activités de réseautages entreprises par l’entrepreneur, se montrent beaucoup plus clairs, avec des résultats positifs dans trois secteurs sur cinq (industries, construction et services aux particuliers). Les analyses ont rejeté l’hypothèse h2.b dans les secteurs du commerce et de la réparation et des services aux entreprises .

Il est à constater que les secteurs dans lesquels les réseaux apparaissent comme importants pourraient être ceux dans lesquels l’acquisition d’avantages concurrentiels (au sens de Porter 1982) se fait grâce aux réseaux interpersonnels de l’entrepreneur. Ce constat pourrait également faire écho aux travaux d’auteurs où les réseaux ont été mis en exergue pour l’acquisition de ressources ou d’informations (Singh et Mitchell, 1996, Singh, 1997, Lechner et Dowling, 2003, ou encore Wijbenga, Postma et al. 2003 sur la croissance).

Ce résultat bien que mitigé, met cependant en avant, que les activités de réseautages ont un impact sensible. Il pourrait faire écho aux travaux de Low et MacMillan (1988) qui suggéraient que les « Networks are an important aspect of the context and process of entrepreneurship » en expliquant que les activités de réseautage « allows entrepreneurs to enlarge their knowledge of opportunities, to gain access to critical ressources, and to deal with business obstacles ».

Les stratégies mises en œuvre par l’entrepreneur au cours de la phase de démarrage apparaissent presque indéniablement essentielles à tous les secteurs d’activités analysés, bien qu’un peu plus mitigées dans les secteurs du commerce et de la réparation ou des services aux particuliers.

Les stratégies innovantes ou liées à l’innovation sont ainsi apparues comme très significatives dans deux secteurs (industries et services aux particuliers) , l’avantage sur ces marchés pourrait ainsi se situer dans l’innovation apportée, qu’elle soit liée aux produits, services, procédés de vente, etc. appuyant ainsi les travaux de Brüderl, Preisendörfer et Ziegler (1992), Wijbenga, Postma et al. (2003) ou encore de Gerben, Cees et Alfred (2003).

Les activités de sous-traitances apparaissent également comme très importantes dans l’acquisition de la survie à trois ans dans trois secteurs (services aux entreprises, industries et construction) . Bien que ce résultat ne soit pas surprenant compte tenu de la nature des activités des trois secteurs, il apparaît tout de même important de développer son propre domaine d’expertise dans ces trois secteurs en conservant une part de sous-traitance dans le chiffre d’affaires . Les entreprises en ayant fait leur activité principale ont vu leurs chances de survie diminuer. Ce constat va dans le sens de travaux plus transversaux relatifs à la dimension culturelle de l’entrepreneur, menés par Dana. Il montre, par exemple, dans un article en 1998, que la sous traitance « is extremely extensive in Japan, and many small firms rely on this system for survival », renforçant notre propos et amenant à conclure avec prudence sur la nécessité, dans certains secteurs, de disposer de contrats de sous-traitance, aussi bien lors de la création que lors des trois premières années d’existence de la jeune entreprise, afin de construire les éléments nécessaires à sa survie.

Enfin, il est apparu que des stratégies d’externalisations pouvaient également avoir un impact certain et très significatif sur la survie des jeunes entreprises des secteurs des industries et de la construction . Toutefois, les résultats ont également montré pour ces deux secteurs, l’importance de choisir avec soin les domaines d’activités de l’entreprise à externaliser. Ces constats amènent à penser que le cœur de métier des jeunes entreprises de ces secteurs est primordial, nécessitant ainsi toute l’attention sur celui-ci, l’externalisation se justifiant ainsi. Les entreprises du secteur du commerce et de la réparation ayant externalisé par exemple leur service de vente et de commercialisation (activités pouvant être leur cœur de métier) ont vu leurs chances de survie diminuer, renforçant le constat fait auparavant.

Facteurs de survie des jeunes entreprises en France : une approche intersectorielle
Thèse présentée pour obtenir le grade de Docteur de l’Université Montpellier I
Ecole doctorale économe et gestion – Institut supérieure de l’entreprise de Montpellier
ISEM Equipe de recherche sur la firme et l’industrie

Chapitre 1 – Fondements théoriques
Section 1. Du succès à la survie, du concept élargi vers l’objet de recherche
Section 2 Les analyses du succès et de la survie, rencontrées dans la littérature
Section 3. Des facteurs clé de succès aux facteurs de survie
Section 4. Synthèse de la revue de littérature
Chapitre 2 – Méthode
Section 1. Positionnement théorique
Section 2. SINE 2002 comme données d’analyse
Section 3. Modélisation statistique
Section 4. Modélisation statistique
Section 5. Conclusion et synthèse
Chapitre 3 – Résultats
Section 1. Caractéristiques sectorielles
Section 2. Facteurs de survie et facteurs d’échec, les évolutions du modèle et les résultats sectoriels
Chapitre 4 – Discussion
Section 1. Évolutions du modèle d’analyse théorique et place des processus entrepreneuriaux dans la modélisation
Section 2. Les secteurs d’activité analysés sont-ils singuliers vis-à-vis de leur survie ?
Section 3. Discussion intersectorielle des résultats : une certaine singularité sectorielle
Conclusion