Du succès à la survie. Performance et succès : deux homonymes ?

By 11 February 2014

Fondements théoriques de nombreuses recherches : Performance-Succès-Survie ? – Chapitre 1 :

« Si l’entreprise est à l’ordre du jour, C’est à cause des hommes qui y travaillent.
Ils sont nombreux à vivre d’elle, à souffrir par elle, À chercher le bonheur grâce à elle ».
Bleton P. La mort de l’entreprise (R. Laffont, 1967)

L’introduction a montré les enjeux ainsi que les raisons du choix de la problématique. Il convient ainsi maintenant de développer la littérature existante sur le sujet de la survie des jeunes entreprises.

Pour ce faire, nous articulerons, tout d’abord, notre synthèse autour de la définition de la notion de survie ainsi qu’aux concepts qui lui sont liés. Nous nous attacherons, ensuite, à clarifier le concept sous- jacent des Facteurs Clés de Succès (FCS) pour ainsi aboutir aux différents modèles qui ont, jusqu’alors, été développés.

Nous montrerons qu’il existe certaines thématiques récurrentes dans les différents modèles théoriques d’analyses relevés dans la littérature.

Sur ces fondements théoriques essentiels pour la suite, nous préciserons ensuite une analyse détaillée des facteurs de survie rencontrés dans les recherches antérieures afin de justifier la formulation d’un certain nombre d’hypothèses de travail.

Enfin, notre analyse nous conduira logiquement vers la présentation du modèle d’analyse théorique que nous aurons établis.

Figure 3 : démarche d’analyse du chapitre  1
démarche d’analyse du chapitre  1

Section 1. Du succès à la survie, du concept élargi vers l’objet de recherche

L’objectif de cette section est de clarifier la forte hétérogénéité conceptuelle liée à la définition du terme succès (Moreau, 2004 ; Sammut, 1998) pour faire apparaître la place de la notion de survie en tant qu’indicateur au sein du concept de succès. De ce fait, il nous semble impérieux de dissocier les concepts, des indicateurs mesures qui ont été utilisé pour observer ces mêmes concepts.

Ainsi, dans un premier temps, il apparaît nécessaire de détailler les différentes conceptions et indicateurs relatifs au concept de succès pour permettre une définition plus fine de l’objet de recherche de ce travail : la survie. Cela permettra une approche pertinente dans les démarches qui en découleront.

1.1 Introduction : Performance et succès, deux homonymes ?

Performance et succès se sont souvent vus utilisés sans distinction sémantique dans la littérature antérieure (Bosma, Van Praag et Wit, 2000 ; Lasch, Le Roy et Yami, 2005). Certains auteurs (Murphy, Trailer et Hill, 1996) se sont intéressés à ce constat théorique et ont observé qu’avec le peu de consensus existant entre les chercheurs sur la définition et les objectifs de l’entrepreneuriat, il n’était pas surprenant que les définitions du succès et de la performance pour les nouvelles entreprises (ainsi que les variables utilisées pour mesurer ceux-ci) varient grandement.

Succès vient du latin9 « successus » ou « succědo » qui signifient respectivement « qui a bien tourné, qui a réussi » et « aboutir, réussir, prospérer ». Ce terme renvoie aujourd’hui à un heureux résultat ou encore au caractère favorable de ce qui arrive.

Performance, quant à lui, a des origines étymologiques plus diffuses, puisqu’il a tout d’abord été emprunté par la « turf » à la langue anglaise pour indiquer un résultat accompli par un cheval de course. Ce terme fait donc référence au verbe anglais « to perform » qui signifie réaliser, accomplir. « To perform » vient ainsi du latin « per formo » qui signifie donner une forme, façonner, représenter, figurer.

Les origines de ce terme anglais font remonter un grand nombre de notions qui lui sont attachées et notamment les notions de : production, instrument, satisfaction, bénéfice, effet ou encore fiasco. Comme l’analyse de la littérature le montrera dans les paragraphes suivants, le sens que les sciences de gestion ont donné à ces deux concepts reste assez fidèle aux définitions lexicales de ces termes.

9 Étymologies des termes tirés des ressources de plusieurs organismes : ATILF (ressource électronique de l’Académie française), du CNRTL (Centre national des ressources textuelles et lexicales), de l’American Heritage Dictionary of the English Language, 4e édition, 2000.

Il apparaît donc nécessaire d’éclairer plus en avant notre propos en l’inscrivant dans les sciences de gestion, en partant des concepts les plus larges, afin de positionner notre objet de recherche, la survie, dans les différents courants existants, dans l’objectif de montrer sa pertinence.

Succès et performance sont des concepts dont les contours restent encore flous dans le champ de la recherche en entrepreneuriat. Beaucoup de recherches ont été conduites sur le concept de performance, et surtout, sur les déterminants de celle-ci, notamment dans les champs de la théorie des organisations et du management stratégique (Murphy et al. 1996).

Néanmoins, relativement peu d’études se sont intéressées à l’analyse et à la définition de ces mêmes concepts, en les définissant la plupart du temps par les indicateurs de mesures les constituant, constat qui peut être une piste expliquant en partie le manque de consensus et le flou existant autour de ces concepts dans les sciences de gestion.

Sous l’angle de la théorie des organisations, il existe trois approches théoriques (Murphy et al. 1996) fondamentales pour mesurer la performance de l’organisation. L’approche fondée sur l’objectif suggère qu’une organisation est évaluée par les objectifs qu’elle s’est fixés (Etzioni, 1964). Néanmoins, comme les auteurs l’indiquent, les organisations varient et ont parfois des objectifs contradictoires, ce qui rend les analyses comparatives difficiles, voire impossibles.

Pour dépasser cette limite, une autre approche s’est développée en parallèle : l’approche systémique. Ces deux approches n’ont cependant pas réussi à saisir les différences de points de vue des différentes parties prenantes concernant la notion de performance. L’approche multifactorielle est alors apparue comme la solution pour mesurer correctement les dimensions relatives aux différents points de vue des parties prenantes concernant le concept de performance de l’organisation.

La recherche en management stratégique intègre également ces trois approches théoriques en examinant la performance organisationnelle par l’observation de multiples construits hiérarchisés (Venkataraman et Ramanujam, 1986).

Ces mesures de la performance peuvent être regroupées dans un cadre théorique selon deux dimensions (Venkataraman et Ramanujam, 1986) :
– la première dimension concerne les éléments de mesures financiers et non financiers,
– la seconde dimension est relative à la qualité des données d’analyse de la performance, à savoir données primaires ou secondaires.

Selon ce cadre, Murphy et al. (1996) ont analysé la littérature relative à la mesure de la performance entre 1987 et 1993, soit 51 articles contenant un total de 71 mesures différentes de la performance. Ils ont reporté les différentes dimensions repérées dans les recherches passées et utilisées pour définir la notion de performance dans le tableau 1 suivant.

De plus, afin d’observer l’importance accordée par les chercheurs aux différentes dimensions de la performance, ils font également état dans ce tableau des fréquences d’utilisation dans les études analysées.

Tableau 1 Dimensions de la performance et leurs fréquences d’utilisation

Dimension Fréquence
L’Efficience 30
Croissance 29
Profit 26
Taille de l’organisation 15
Liquidité 9
Succès / Échec 7
Part de marché 5

Source: Murphy, Trailer et Hill, 1996

Il apparaît que la notion de succès est une des dimensions avancées pour mesurer le concept de performance. Celui-ci d’ailleurs ne bénéficiait pas d’une fréquence d’utilisation très forte comparativement aux autres dimensions répertoriées par les auteurs. En effet, l’efficience, la croissance et les profits sont les trois dimensions qui arrivent en tête de leur classement en fréquence d’utilisation. Ce constat théorique peut vraisemblablement être attribué aux manques de contours dont souffre le concept de succès dans le champ de la recherche en entrepreneuriat.

De plus, dans leurs développements, les auteurs détaillent les différentes mesures utilisées pour observer les dimensions déjà mentionnées (tableau 1). Il apparaît, au regard de leur analyse, que l’échec de l’entreprise ou encore la persistance dans l’activité, en d’autres termes la survie, est un indicateur relatif à la notion de succès, ce qui pousse l’analyse à aller plus en avant dans la définition du concept de succès afin de cerner correctement les contours de la notion de survie, objet de cette recherche.

L’utilisation indifférente des deux termes apparaît donc erronée si l’on s’en réfère à l’étude de Murphy et al. (1996), ou encore aux origines étymologiques de ces deux termes.

Le schéma qui semble voir le jour concernant les contours de ces deux concepts revêt de la différenciation des points de vue. Il semble que le concept de performance soit plus ancré dans les courants de la théorie des organisations ou encore du management stratégique.

Le succès apparaissant, comme indicateur de mesure du concept de performance, a, quant à lui, été développé largement dans le champ de la recherche en entrepreneuriat, et est apparu comme plus pertinent pour l’observation des conditions de survie des jeunes entreprises en démarrage.

S’il est donc une distinction à faire entre ces deux concepts, c’est peut-être le niveau d’analyse de l’organisation, ce qui renvoie à la prise en compte de la taille des entreprises étudiées. Il n’est pas question de faire une distinction fondamentale entre les différents courants qui ont développé ces deux concepts. Cependant, nous nous inspirons de ces disciplines pour affiner les contours des concepts qui nous occupent. Il apparaît tout de même que les investigations qui sont menées pour tenter de définir l’objet de cette recherche s’orientent largement vers les développements qui ont été entrepris sur le concept de succès dans le champ de la recherche en entrepreneuriat, puisque la notion de survie est apparue comme constitutive du concept de succès.

Le concept de succès dans lequel se retrouve circonscrit notre objet de recherche, paraît disposer lui aussi d’un nombre d’indicateurs relativement important si l’on s’en réfère aux différentes études menées auparavant pour le définir (ex. Solymossy et Hisrich, 2000 ; Witt, 2004).

Facteurs de survie des jeunes entreprises en France : une approche intersectorielle
Thèse présentée pour obtenir le grade de Docteur de l’Université Montpellier I
Ecole doctorale économe et gestion – Institut supérieure de l’entreprise de Montpellier
ISEM Equipe de recherche sur la firme et l’industrie

Chapitre 1 – Fondements théoriques
Section 1. Du succès à la survie, du concept élargi vers l’objet de recherche
Section 2 Les analyses du succès et de la survie, rencontrées dans la littérature
Section 3. Des facteurs clé de succès aux facteurs de survie
Section 4. Synthèse de la revue de littérature
Chapitre 2 – Méthode
Section 1. Positionnement théorique
Section 2. SINE 2002 comme données d’analyse
Section 3. Modélisation statistique
Section 4. Modélisation statistique
Section 5. Conclusion et synthèse
Chapitre 3 – Résultats
Section 1. Caractéristiques sectorielles
Section 2. Facteurs de survie et facteurs d’échec, les évolutions du modèle et les résultats sectoriels
Chapitre 4 – Discussion
Section 1. Évolutions du modèle d’analyse théorique et place des processus entrepreneuriaux dans la modélisation
Section 2. Les secteurs d’activité analysés sont-ils singuliers vis-à-vis de leur survie ?
Section 3. Discussion intersectorielle des résultats : une certaine singularité sectorielle
Conclusion