Complémentarité entre homme et femme dans la société coréenne

By 18 February 2014

1.2. Complémentarité entre homme et femme

Pour étudier les rites de mariage, il faut aussi prendre en considération la nature des rapports entre homme et femmes. Afin de développer cette observation, nous orienterons surtout notre étude sur l’évolution du statut des femmes.

Jusqu’à l’époque du royaume de Koryò, les femmes ont bien plus de droits et de pouvoir à l’extérieur de la cellule familiale qu’une fois la morale néo-confucianiste bien installée ; elle sont socialement (quasiment ?) à l’égal des hommes. Elles peuvent « organiser des fêtes à l’égal des hommes et jouir [d’une] liberté sans contrainte », sortir où et quand elles le désirent, ont des propriétés, peuvent être considérées comme chef de famille, héritent au même titre que leurs frères de propriétés ou de biens et partagent également avec leurs frères les rituels (ils s’en chargent chacun leur tour). La pérennité d’une famille et de ses propriétés dépend indifféremment des hommes ou des femmes. On constate aussi qu’à cette époque, et jusqu’au XV-XVIe siècle, le lieu de résidence des jeunes mariés est indifféremment patri- ou matrilocal. En règle général, il est matrilocal durant les quelques années qui succèdent au mariage, et il n’est pas rare qu’un mari retourne dans la famille de sa femme pour passer les dernières années de sa vie, et même d’être enterré dans leur caveau familial. Il est intéressant de noter que les femmes de la haute société, veuves ou même divorcées, au même titre que les hommes, sont libres de se remarier. On peut donc considérer qu’avant la confucianisation de la société coréenne, les hommes et les femmes sont sur un pied d’égalité, chacun jouit d’une liberté d’action qui sera réduite par les normes confucéenne adoptées par la suite.

Cette liberté des femmes a progressivement décliné à partir de l’époque de Koryò, et elles se sont retrouvées confinées dans la sphère familiale et privée au cours du règne de la dynastie des Yi (en ce qui concerne les femmes de la haute société, yangban), et n’ont plus eu de place dans la sphère publique une fois la confucianisation de la (haute) société achevée, vers le XVIIe siècle. Le temps passant, elles ont vu graduellement disparaître des droits et des libertés qu’elles avaient auparavant, mais cela ne s’est pas fait sans résistance de leur part. Kim Haboush écrit que les dernières prérogatives qu’elles ont préservé sont leur droit à la propriété ainsi que leur rôle dans la vie rituelle de leur famille. Une fois ces dernières libertés perdues, elles rentrent pleinement dans le rôle que leur assigne le confucianisme et sont sous la tutelle officielle des hommes (leur père, leur mari puis leur fils aîné). Ainsi, au fur et a mesure que les normes confucéennes prennent place s’installe un rapport qui apparaît hiérarchisé mais en réalité, il est surtout complémentaire.

Afin de mieux cerner cette complémentarité des rôles des hommes et des femmes, nous allons les observer au sein de la famille, au sein du couple, car la femme, dans la société confucéenne traditionnelle se voit assigner des responsabilités et des devoirs limités à la sphère domestique alors que l’homme, le chef de famille, tient son rôle le plus important pour sa famille dans la sphère publique. Selon Mencius, cette collaboration s’avère être une nécessité voire une vertu car les efforts collectifs, la collaboration permettent le bon développement de la famille.

Lee Kwang-kyu, dans son livre Korean Family and Kinship considère que la vie d’une femme coréenne peut être divisée en trois étapes consécutives que nous allons développer ici. La première étape correspond à son statut de jeune mariée devant se faire accepter dans sa nouvelle famille, celle de son époux. La deuxième débute plus ou moins quand l’épouse a un fils, mais surtout lorsqu’elle remplace sa belle-mère dans la gestion du foyer. La troisième commence au moment où elle devient elle-même belle mère.

La norme confucéenne traditionnelle veut qu’une fois mariée, la jeune femme parte vivre dans sa nouvelle famille, la famille de son époux. Ces premières années sont les plus difficiles pour une épouse car elle doit faire ses preuves auprès de sa nouvelle famille, se montrer digne d’en faire partie en attendant qu’elles en apportent la meilleure preuve en ayant un fils. Il s’agit d’ailleurs du premier devoir d’une femme, donner naissance à un garçon. Son statut est le plus bas au sein de la famille, elle doit utiliser un langage très honorifique lorsqu’elle s’adresse à ses beaux-parents, et honorifique lorsqu’elle parle avec ses beaux-frères et belles-sœurs qu’ils soient plus âgés ou plus jeunes qu’elle. Elle passe la plupart de son temps avec sa belle-mère qui la supervise dans les tâches ménagères et sa (ou ses) belle-sœur. Selon Lee Kwang-kyu, les rapports qu’elle entretient avec la mère de son époux sont en général particulièrement tendus. Ils sont délicats à gérer avec sa belle-sœur qui est plus ou moins un espion qui rapporte ses moindres faux pas. Par contre, ils sont relativement calmes avec son beau-frère qui peut même prendre sa défense en cas de besoin. Cependant, son principal allié dans cette nouvelle vie est son mari. Elle ne doit pas manifester d’intérêt particulier à son égard lorsqu’ils sont en public, mais quand ils sont seuls tous les deux, elle peut rechercher protection et réconfort auprès de lui. Cependant, si ses beaux-parents décident de la renvoyer dans sa famille, ce qui serait un grand déshonneur, son mari n’ira pas les contredire.

Suite à la modernisation, l’industrialisation et l’urbanisation massive du pays, les familles se sont trouvées modifiées. Les jeunes couples s’installent en ville où ils s’installent seuls, de préférence, mais continuent de maintenir des liens étroits avec la famille du mari, dont ils s’occupent du mieux possible, et qu’ils prennent en charge pour leurs vieux jours. Mais il est commun pour une jeune mariée de tenter d’éviter le plus longtemps possible la cohabitation avec sa belle-famille car une forte pression repose alors sur elle. Cependant, ceci ne l’empêche pas de devoir s’occuper de sa belle-famille et d’en prendre soin autant que faire se peut.

Quelle que soit l’époque, une fois qu’une épouse met au monde un garçon, elle change de statut, elle gagne alors le respect de sa belle-famille. Il s’agit de la tâche principale d’une femme, sa plus grande responsabilité est de donner un héritier à son époux, à sa belle famille, afin de donner un avenir à la famille. Ceci lui permet aussi de renforcer l’affection que son mari lui porte, mais surtout de pleinement intégrer sa nouvelle famille car elle est la mère de l’héritier du nom. Tout ceci est bien plus important encore pour l’épouse d’un fils aîné, car c’est lui qui prendra la succession de son père dans la charge de l’autel des ancêtres.

Une fois qu’elle a mis au monde un fils, elle change de statut au sein de sa nouvelle famille, et devient maîtresse de maison à part entière. Que ce soit en zone rurale ou en zone urbaine, les rôles sont répartis de façon complémentaire entre mari et femme. Le mari est le chef de famille, il représente la famille dans la sphère publique, il travaille et gagne de quoi s’occuper de sa famille. La femme, de son côté, est la maîtresse de maison elle doit gérer tout ce qui concerne la sphère domestique, tenir la maison, gérer les finances et les réserves de nourriture (elle détient la clef de la réserve de riz), s’occuper des enfants, etc. Il faut donc rester prudent avec les apparences, les femmes ne sont pas si faibles, au contraire, elles gagnent en force à partir du moment où elles atteignent le statut de mère car elles assurent alors la sécurité émotionnelle de la famille. Ceci leur permet, lorsqu’elles ne sont pas entendues, d’avoir recours à diverses armes pour arriver à leur fin. Soit elles se positionnent en martyrs, soit elles ont recours à la froideur, au silence, aux cris, etc. … Par conséquent, bien que l’époux ait l’autorité officielle et légale, et que l’épouse est sous sa tutelle (du moins jusqu’il y a peu), celle-ci, ayant gagné en légitimité grâce à son statut de mère, a voix au chapitre lorsqu’il s’agit des affaires de la maison, et même le chef de famille pratique l’art du compromis et se plie à ses décisions.

Lorsque la femme devient enfin belle-mère, elle a un sentiment de réelle appartenance à la famille de son mari, et a tissé des liens très étroits avec son fils. Les familles ne sont harmonieuses qu’en apparence, en fait, elles sont le théâtre de nombreuses tensions, les plus communes étant celles qui existent entre une épouse et sa belle-mère. En effet, la mère défend le lien oedipien tissé entre son fils et elle, et qu’elle sent menacé par l’arrivée de sa bru dans la vie de son fils, ayant peur que son affection pour elle ne diminue ; de plus, elle peut être tentée de se venger sur sa belle-fille des frustrations subies par sa propre belle-mère. De ce fait, elle peut rendre la vie de sa bru très difficile, lui faisant subir les frustrations qu’elle-même a vécu. Mais dans certains cas aussi, elle peut l’aider dans la gestion de la maison, même une fois qu’elle a cédé sa place de maîtresse de maison. Surtout, comme elle a enfin beaucoup moins de travail et beaucoup plus de temps libre, elle cherche à profiter de ses petits enfants. Ainsi, lorsqu’elle trouve que la mère se montre un peu trop dure avec ses enfants, de son côté, la grand-mère a tendance à céder à leurs caprices. De même lorsqu’un homme est grand-père il a plus de latitude pour faire des démonstrations d’affection à ses petits-enfants qu’il n’en avait pour ses enfants.

C’est une fois qu’elle a atteint ce statut de mère et surtout de grand-mère qu’une femme est enfin honorée pour les sacrifices qu’elle a faits ainsi que son dévouement pour sa famille “adoptive”. Elle a gagné sa place sur l’autel des ancêtres. La dernière étape de sa vie de femme, en tant que grand-mère, est donc la plus intéressante car c’est à ce moment qu’elle a le plus de libertés mais aussi de pouvoir. Malgré cela, rappelons que traditionnellement, une femme reste toute sa vie sous tutelle masculine ; à sa naissance son père régente sa vie, ensuite son mari a l’autorité légale, et enfin, si elle est veuve, son fils prend le relais. Aujourd’hui, la situation sur le plan légal a changé, mais il reste difficile d’être une femme seule et libre car la société ne le voit pas sous un très bon œil.

Notons tout de même que des efforts pour plus d’égalité légale ont été faits, elles ont retrouvé un droit à la propriété par exemple. Bien que la norme dictant les rôles impartis à chaque sexe soit très ancrée dans les mœurs, nombreuses sont les citadines qui travaillent, leur mari ne gagnant pas assez étant donné le coût de la vie. On constate malgré cela que nombreuses sont celles qui arrêtent de travailler non pas à la naissance de leur premier enfant comme on peut l’observer en France, mais lorsqu’elles se marient. Certaines voient même cette close écrite noir sur blanc dans leur contrat de travail, ou encore les propositions d’embauches donnent un âge limite de candidature comme nous l’explique Lee Mijeong dans son livre Women’s Education Work and Marriage in Korea. Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir avant qu’il n’existe une réelle égalité dans les statuts sociaux des hommes et des femmes, et c’est sur le marché du travail que cette inégalité se ressent le plus.

En ce qui concerne leur attitude face aux hommes, les femmes restent timides et humbles, quelque peu en retrait, et rougissent facilement. J’ai été quelque peu choquée de constater lors de mon séjour là-bas qu’elles ont tendance à s’effacer en présence d’un homme, ou de leur mari. Ceci m’a interloquée lorsque je suis allée boire un verre avec un couple d’amis d’une trentaine d’années qui avaient passé huit ans en France. Lorsque que nous étions tous les trois, elle n’intervenait quasiment jamais, et laissait son mari mener la discussion. Cependant, lorsqu’il s’est absenté quelques minutes, elle s’est montrée tout à fait différente, plus avenante et loquace ; d’ailleurs, son français était bien meilleur que celui de son époux mais elle se gardait bien de le montrer lorsqu’il était là. Son changement d’attitude m’a vraiment interpellée et je le trouve tout à fait révélateur de l’influence confucéenne sur la société coréenne.

C’est dans ce contexte que sont élevés les enfants et comme nous considérons que leur éducation joue un rôle important dans la formation de leur identité, nous allons maintenant développer ce thème. D’autant plus que ceci nous permettra de mieux comprendre l’importance que jouent les parents dans le choix du futur conjoint.

Le mariage en Corée : un rite de passage comme miroir d’une société
Mémoire de fin d’études
Université de Paris 8

Sommaire :
Introduction
Première partie : Théorie des rites de passage
1. Arnold VAN GENNEP et Robert HERTZ
2. Rapport entre rites de passage et temps
3. Efficacité des rites hier et aujourd’hui
Deuxième partie : La société coréenne, une société profondement marquée par le confucianisme
1. confucianisme en Chine, confucianisme originel
2. Néo-confucianisme ou les enseignements de Chu Hsi en Corée
Troisième partie : Famille et mariage en Corée
1. La place des femmes dans la société et la famille coréenne
2. Importance sociale du mariage
3. Les rites du mariage
Conclusion