Presse en ligne et adaptation des techniques aux usages d’internet

By 2 September 2013

2.1.2 Adapter les techniques aux usages d’internet

La maîtrise des techniques requises pour la production de contenus audio et, surtout, vidéo ne suffit pas. La multiplicité des modes de consommation (iPods, smartphones, YouTube…) transforment les formats, qui, sur internet, ne correspondent en rien à ceux de la télévision ou de la radio. De plus, ces médias de masse diffusaient à tous, en même temps. Le ciblage que permet le web transforme aussi les attentes des consommateurs, qui éprouvent désormais un désir de personnalisation des contenus. Le journaliste doit donc, lui aussi, trouver un nouveau ton et de nouvelles manières de présenter l’information.

L’article multimédia

Les technologies numériques, couplées à une diffusion à la demande, suppriment tous les impératifs de taille ou de style inhérents aux anciens médias. Les contraintes de maquette pesant sur les textes imprimés et les contraintes de temps limitant les durées des séquences audio ou vidéo disparaissent sur le web. Journaux, radios et télévisions ne peuvent se limiter à publier sur le web des contenus prévus initialement pour d’autres supports.

L’aboutissement de cette séparation entre média traditionnel et internet peut être considéré comme un article multimédia. Jane Stevens (2006), enseignante à la faculté de journalisme de l’université de Berkeley, définit une multimedia story comme étant « une combinaison de textes, de photographies, de clips vidéo et audio, de graphiques et d’interactivité présentée sur un site web d’une manière non-linéaire (l’utilisateur reste maître de la navigation) et dans laquelle l’information fournie par chaque média est complémentaire et non pas redondante3. » Une telle définition suppose que tous les médias doivent être rassemblés dans le même espace, si bien que les seules organisations pouvant se prévaloir d’une expérience préexistante sont celles émanant de ces technologies multimédia, à savoir les pureplayers.

La spécificité des opérations mises en œuvre pour ces reportages multimédias (qui se basent principalement sur le logiciel Adobe Flash) les place en décalage complet avec toute autre technologie de traitement de l’information. Matt Wells, de Media Guardian, affirme que les journaux doivent trouver des manières plus imaginatives de produire de l’information en ligne, allant même jusqu’à recruter des techniciens non-journalistes pour cela (Berrigan, 2007a).

Jean-Yves Chainon, du World Editors Forum, explique à propos du site On-Being du Washington Post que ces transformations vers de nouvelles formes de récit poussent les journaux à redéfinir leur rôle (2007). Ce site propose en effet des histoires de vies de personnes de l’Amérique d’en bas, filmées de près, sur fond blanc.

3 Quelques exemples de reportages multimédia : Journey to the Border (Washington Post), The Lifeline (LA Times) ou A People Torn (Star Tribune).

Le tout est ensuite présenté dans un lecteur vidéo unique en son genre, qui permet d’envoyer les séquences directement par courriel ou depuis un téléphone portable. La combinaison des modes de narration utilisés sur ce site crée un style nouveau, à la manière d’un reportage multimédia, qui ouvre de nouvelles possibilités aux journaux, à qui la technologie permet effectivement, on le verra, d’élargir leurs rôles.

Toute tentative de calquer sur internet des méthodes anciennes se heurte à la modification des modes de consommation. Les nouveaux médias exigent des nouvelles formes de narration, qui ne découlent d’aucun ancien média en particulier.

Les tentatives de produire des contenus vidéos apparaît comme l’exemple le plus révélateur des erreurs que peuvent commettre les rédactions s’essayant à de nouvelles technologies. Des titres comme Le Télégramme de Brest ou The Bolton News ont ainsi recréé des journaux télévisés sur internet. Or, comme le souligne Paul Bradshaw (2007a), ce type de format ne peut être transposé sur le web. La fonction du présentateur est remplie par le site en lui-même, qui se charge de lier et de présenter les reportages. De plus, la lecture sur internet se fait en scannant les pages, voire en cliquant directement sur les mots ou les images recherchées (Krug, 2000). Un journal télévisé, même en ligne, n’est pas compatible avec ces impératifs.

Une typologie des contenus vidéo en ligne fait apparaître les opportunités qui s’offrent aux journaux (Bradshaw, 2007b). Le journal télévisé évoqué plus haut se place dans une première catégorie qui, bien que ne correspondant pas aux attente des visiteurs, permet néanmoins de tailler dans les budgets des annonceurs publicitaires destinés à la diffusion hertzienne, puisque les codes de la télévision sont simplement copiés. La lourdeur des investissements nécessaires pour ce type de production (création d’un studio d’enregistrement) relativise le bien-fondé de telles productions, sur lesquelles les télévisions auront quoi qu’il arrive une longueur d’avance. Certains titres s’essaient néanmoins à des émissions en décalage avec celles de la télévision, tel Le Nouvel Observateur avec sa marque Canal Obs. Une telle approche novatrice pourrait faire émerger des contenus à la fois pertinents pour l’utilisateur et des espaces vendables aux annonceurs.

Bradshaw avance ensuite deux autres catégories, moins ambitieuses puisqu’il s’agit là de séquences venant renforcer un article écrit, qu’elles soient laissées sous forme brute, comme une illustration, ou qu’elles soient éditées. La dernière catégorie englobe les vidéos à la première personne, dans lesquelles le journaliste se met en scène, à la manière d’un édito.

La diversité des types de vidéo et, plus largement, des possibilités de récit en ligne empêche à toute organisation de média de capitaliser sur une expérience antérieure. Sur internet, l’innovation et la prise de risque restent les comportements les plus appropriés, ce qui donne l’avantage, une fois de plus, aux pure-players.

S’inscrire dans un rythme médiatique différent

La présence sur internet impose le passage pour la presse d’une information quotidienne à une information permanente. Comme le souligne Frédéric Sitterlé, le temps réel est celui de la radio. La presse a accumulé pendant des décennies les compétences nécessaires pour boucler à 23 heures un produit fini et inchangeable. Or internet suppose des articles mis à jour et modifiables en permanence, changeant ainsi la relation entre le journaliste et son information.

Les attentats du 11 septembre ont mis en lumière la faiblesse des journaux face aux nouvelles les plus chaudes (breaking news). Leurs sites ont en effet eu du mal à vérifier les faits qu’ils diffusaient et à faire face à une demande accrue de la part des consommateurs (Salaverrìa, 2005). L’information en temps réel pose toujours, plus de cinq ans après, des problèmes sérieux aux sites de presse.

En effet, lors de l’annonce d’une breaking news, les consommateurs cherchent des titres résumant l’action ainsi que des données brutes pouvant être recherchées par soi-même, comme l’a montré le Project for Excellence in Journalism lors des élections législatives américaines (2006). Cette étude a mis en lumière les limitations des opérations internet des principaux groupes de presse. Chacun se propose en effet qu’un calquage de ses compétences hors-ligne sur le web, une stratégie dont on a vu qu’elle ne permettait pas de réussir dans la production de contenus adéquats. Cette approche ne permet pas non plus de s’inscrire dans le rythme qu’exigent les nouveaux médias. Cela handicape donc d’autant plus les journaux, qui restent le média le plus éloigné du temps réel.

Ces derniers, d’après l’étude suscitée, « appréhendent toujours difficilement les risques et les possibilités des breaking news, alors que la télévision a plus d’expérience en la matière. Ceux qui réussirent le mieux à obtenir l’information rapidement, comme par exemple le Washington Post, s’appuyèrent sur les dépêches de l’Associated Press et d’autres agences pour la plupart de leurs informations en temps réel, tout en utilisant leurs propres reporters pour des discussions en direct ou pour rédiger des articles à paraître les jours suivants. » Ce constat vaut également pour la plupart des titres en France. Même si, on l’a vu dans la première partie, les journalistes de la version papier peuvent être amenés à partager leurs articles avec le site internet, la majeure partie du travail des équipes des rédactions web consiste en une sélection et une hiérarchisation des dépêches d’agences. Pour le consommateur, la valeur ajoutée d’un site de presse est minime par rapport à celle d’un agrégateur ou d’un fournisseur d’accès abonné à un fil de dépêches.

La valeur du journalisme papier tient plus à sa capacité à analyser et mettre en perspective les faits rapportés par d’autres. Comme le dit le sociologue Erik Neveu (2001 : 99), « les quelques heures de réflexion et d’anticipation entre conférence de rédaction et bouclage s’évaporent, substituant aux délais déjà anxiogènes de l’information quotidienne ce qu’un journaliste décrit comme un ‘cyclone informationnel’ permanent, où l’impératif de recoupement de l’information devient vécu comme une gêne. Les nouvelles technologies conduisent à un vacillement identitaire de nombreux journalistes confrontés au sentiment de déqualification de leur travail. »

Le traitement, par des journalistes issus du papier, d’actualité en temps réel pose donc un problème à la fois sur le plan des compétences, puisqu’ils n’y sont pas habitués, mais aussi d’identité. Un journal qui cherche à produire de l’information en continu doit chercher des compétences nécessaires en dehors de son personnel. C’est pourquoi les rédactions électroniques ont embauché des présentateurs de radio, dans le cas du Figaro, ou d’anciens salariés de pure-players, dans le cas de l’Express.

Cette première sous-partie a mis en évidence les faiblesses des journaux face aux nouvelles technologies, même si ces faiblesses sont partagées par l’ensemble des médias traditionnels. La culture de l’actualité sur internet reste néanmoins fortement différente de celle qui prévaut sur les supports écrits et oblige les journaux à rechercher à l’extérieur les compétences qui leur sont nécessaires.

Lire le mémoire complet ==> (Quelle place pour la presse en ligne à l’heure du Web 2.0 ?)
Mémoire de fin d’études
Institut d’études politiques de Lille, section Economie et Finance