Perception ambiguë d’Internet : web entre menace et opportunité

By 2 September 2013

1.2 Une perception ambiguë d’Internet

L’irruption d’internet dans le paysage médiatique a provoqué des réactions ambigües au sein des groupes de presse. Si la curiosité ou l’ignorance ont souvent accompagné les premiers pas des journaux sur les nouveaux médias, les acteurs du secteur en ont développé des perceptions multiples, la diversité de celles-ci pouvant provenir du manque de leadership et de stratégie à la tête des groupes de presse.

Perçu comme un média concurrent et perturbateur, le web a tout d’abord été considéré comme une menace par ceux travaillant sur papier, que ce soit par conservatisme ou par crainte de se voir dépassés, quand d’autres, plus enthousiastes, y voyaient une opportunité (1). Après plus de dix années de coexistence entre versions internet et papier, les comportements ont changé, sans que l’on puisse affirmer qu’il s’agisse d’une adoption plutôt que d’une résignation (2).

1.2.1 Le web entre menace et opportunité

Malgré l’augmentation constante de la consommation de contenus en France, liée en partie à la réduction du temps de travail et à l’importance accrue de l’information dans les décisions économiques, la part relative consacrée à la lecture de la presse diminue. Le temps passé sur les nouveaux supports d’information croît plus vite que la consommation média globale. Malgré la quasi-absence de chiffres sur cette consommation, ventilée entre les différents supports, une tendance émerge (Tessier, 2007).

Une étude de l’institut Jupiter Research a ainsi montré que, depuis 2006, les Européens passent plus de temps sur internet qu’à lire des médias écrits (Edgecliffe-Johnson, 2006 http://www.ft.com/cms/s/eb9509dc-5700-11db-9110-0000779e2340.html). La consommation de contenus imprimés reste constante, aux alentours de trois heures par semaine, quand la consommation internet est passée de deux à quatre heures par semaine en deux ans. La tendance est encore plus forte en France, puisque cette durée y passe à cinq heures par semaine. D’autres études montrent pourtant une diminution de la place accordée aux journaux papier par rapport à internet. Le Pew Research Center a en effet montré qu’aux Etats-Unis, la proportion de sondés déclarant avoir lu un quotidien la veille est passée de 50% à 40% entre 1996 et 2006, alors que, dans le même temps, la proportion de ceux ayant consulté un site d’information au moins trois fois dans la semaine est passée de 2% à 31% (Pew Research Center, 2006 http://people-press.org/reports/display.php3?ReportID=282).

La concomitance de ces modifications des habitudes de consommation de médias a conduit certains à y voir un lien de causalité, expliquant le déclin des ventes de contenus papier par un déplacement des audiences sur le web, considérant ainsi l’information en ligne comme substituable avec celle du journal imprimé. Il existerait un cannibalisme du web sur le papier. Le débat n’est pas récent et les études réalisées sont contradictoires. Certaines arrivent ainsi à chiffrer le nombre de lecteurs perdus par le papier au profit du web. En Italie, le site corriere.it http://www.corriere.it/ aurait ainsi coûté 225526 euros par jour au Corriere della Sera entre 1997 et 2001 (Filistrucchi, 2005). Des résultats similaires ont été obtenus en étudiant le marché des journaux locaux de la ville de Washington (Gentzkow, 2006) et ceux des quotidiens nationaux australiens (Lewis, 2004).

Les études évoquées plus haut cherchaient une corrélation entre le nombre de visites du site internet d’un titre et la diminution du nombre d’exemplaires payés. Une autre approche consiste à mesurer l’impact de l’ouverture d’un site sur la diffusion, sans tenir compte du nombre de visites. Une étude sur le marché néerlandais a montré que la courbe de tendance de la diminution du nombre d’exemplaires vendus n’était pas affectée significativement par le site internet du titre ou par celui de ses concurrents. La chute de la diffusion se poursuit au même rythme, qu’un site internet soit disponible ou pas (Deleersnyder et al., 2002). Cette approche permet de relativiser les affirmations de cannibalisation évoquées plus haut.

Une étude menée sur le quotidien El Pais montre enfin que la cannibalisation peut être partielle, le site internet n’affectant que certaines parties de la version papier. Le quotidien madrilène a en effet cessé de publier son édition internationale en 1999, la fonction que remplissait cette dernière étant désormais remplie par le site internet (Dans, 2000).

La peur de la cannibalisation a longtemps dicté la politique éditoriale de nombreuses rédactions et le comportement de certains journalistes vis-à-vis d’internet. En se fondant sur cette cannibalisation, les rédacteurs en chef repoussent la publication sur le web des articles après leur parution dans la version papier, diminuant d’autant la valeur des contenus disponibles en ligne. Chez les journalistes, on a pu également constater des stratégies d’évitement d’internet, notamment lorsqu’ils gardent une information exclusive pour la version papier, sans en informer la rédaction web, que ce soit par snobisme ou par crainte de la supposée cannibalisation. Sans généralisations abusives, plusieurs acteurs de l’industrie de la presse ont souligné l’importante résistance au changement des rédactions, comme Anne Gordon, rédactrice en chef du Philadelphia Inquirer de 1999 à 2007, lorsqu’elle déclare que « le changement vient toujours de l’extérieur et pas de l’intérieur [et qu’il] y a trop de résistances parmi les salariés des journaux » (2007 http://www.philadelphiaweekly.com/view.php?id=14605).

Les entretiens réalisés ont montré que le cannibalisme était un mythe tenace, mais qui a tendance à disparaître. Considérer qu’il existe une substituabilité des supports papier et web implique que les deux supports répondent aux mêmes besoins chez le consommateur. Les limitations techniques du papier le poussent vers un rôle différent de celui du web, notamment de par son incapacité à réagir en temps réel. Marc Tessier (2007) citait par exemple un professionnel des médias l’incitant à réfléchir en lui demandant « à quand remont[ait] la dernière fois [qu’il avait] appris un évènement important en lisant la presse », montrant ainsi la nécessité pour la presse écrite de s’éloigner du temps réel pour se concentrer sur des questions de fond qui sortent de l’immédiat médiatique. Les deux médias obéissent à des rythmes différents, ce qui, couplé avec le plaisir du feuilletage du papier, contribue pour le consommateur à ressentir deux expériences de consommation dissemblables. Ce constat a ainsi poussé Le Monde, par exemple, à augmenter le nombre de pages de sa version papier consacrées à des reportages et des analyses (la ‘page trois’, les pages ‘décryptage,’ ‘horizon’, ‘focus’ et ‘portrait’) par rapport à celles traitant de l’actualité lors du lancement de sa nouvelle formule en novembre 2005.

Tout comme la télévision avant lui, qui, avec le journal télévisé de 20 heures, a poussé la plupart des quotidiens à supprimer leur édition du soir, internet pousse les journaux papier à redéfinir leur rôle et leurs missions. La menace du web ne devient donc réelle que si les journaux ne différencient pas leur offre de celle que l’on trouve sur internet. Le réseau est donc responsable de certains des défis auxquels sont confrontés les journaux aujourd’hui, mais un titre ne peut accuser son propre site internet d’empiéter sur ses revenus.

Par ailleurs, les journaux, de par leurs ressources financières limitées et leur faible concentration, ne peuvent impacter significativement l’évolution du web (la théorie des jeux montre qu’à contenus substituables, si les journaux s’accordent sur un retrait massif d’internet, chaque titre a intérêt à tricher), si bien qu’une adaptation à la technologie disruptive est indispensable, à la fois en et hors-ligne. Le rôle du management devient alors d’anticiper et de proposer des stratégies de réaction, mais aussi de faire prendre conscience aux salariés de l’entreprise de la nécessité d’évoluer. Or, bien souvent, les partisans d’internet restent des individus, très motivés mais isolés.

Le manque de vision du management a permis à des initiatives individuelles d’éclore et de donner une direction aux titres de presse sur internet. Les premières rédactions web se composaient de quelques salariés motivés et autonomes (Ihlström, 2004). Si aujourd’hui la majorité des groupes de presse proposent des formations aux techniques du multimédia, la plupart des journalistes multimédia sont encore des autodidactes. Par curiosité, par goût de la technique ou par hasard, des journalistes se sont assez tôt retrouvés aux commandes de sites embryonnaires qu’il leur a fallu faire vivre et animer.

Cette motivation individuelle a également pu être utilisée par le management afin de créer une émulation au sein des équipes éditoriales. Frédéric Sitterlé, directeur des nouveaux médias du Figaro, a ainsi récemment distribué des téléphones capables de prendre des photos et des vidéos à quelques journalistes volontaires de la version papier, sans obligation de s’en servir. Ces derniers ont néanmoins adopté la nouvelle technologie, à un point tel que la plupart de leurs collègues en ont réclamé.

1.2.2 Résignation ou adoption ?

Aujourd’hui, plus de dix ans après le lancement des premiers sites de presse, le refus des nouveaux médias se fait moins vif. Les actions des partisans d’internet se sont ressenties au sein des rédactions et la plupart des journalistes commencent à ne plus voir internet comme une menace et à en appréhender les opportunités. Un sondage réalisé par le CSA et commandé par les Assises du journalisme de Lille de mars 2007 donne une vision globale de la perception d’internet parmi les journalistes. La figure ci-dessous montre que la peur du web s’est dissipée. Seule la multimultiplication des appareils permettant aux non-journalistes de réaliser des photos et des vidéos est principalement considérée comme une menace. Les autres questions révèlent que la majorité de la profession tend à voir les possibilités offertes par internet comme des chances.

Perception des menaces au métier de journaliste
Figure 7. Perception des menaces au métier de journaliste (pour chaque question, rapport ‘plutôt une menace’/’plutôt une chance’). Source: Sondage CSA Journalisme et Citoyenneté, février 2007.

La ventilation des résultats fait néanmoins apparaitre des distinctions sensibles entre les différentes origines des journalistes. La presse écrite se sent ainsi légèrement moins menacée que l’ensemble de la profession par la massification des appareils de capture d’image (appareils photo numériques, téléphones de troisième génération), mais semble voir moins d’opportunités dans les nouvelles formes de journalisme multimédia et dans les changements des modes de diffusion des contenus. On serait tenté de rapprocher ces résultats avec l’âge moyen plutôt élevé dans les salles de rédaction. Or, une seconde ventilation montre que les perceptions négatives d’internet ne sont pas corrélées avec l’âge des journalistes. Au contraire, les plus jeunes peuvent parfois se montrer moins enthousiastes que leurs aînés vis-àvis des nouvelles technologies. Les chiffres présentés dans la figure ci-dessus ne font pas apparaître de passion flagrante pour les nouvelles technologies chez les moins de 29 ans, puisqu’ils se sentent plus menacés que leurs confrères plus âgés par le journalisme multimédia et les blogs. Plus impressionnant, à la question ‘quelles sont vos principales sources d’information ?’, les moins de 29 ans citent internet plus rarement que les autres tranches d’âge, avec 20% de réponses en tant que principale ou seconde source, contre 26% pour l’ensemble des sondés.

Internet tend à être considéré majoritairement comme une opportunité par les journalistes. Cependant, ces derniers n’ont pas embrassé les nouveaux médias dans la même mesure que le reste de la population, comme le montrent les résultats du sondage étudié chez les moins de 29 ans. L’enseignement dispensé dans les écoles de journalismes pourrait être mis en cause, puisque seuls le Centre de formation des journalistes et le Centre universitaire d’enseignement du journalisme ont mis en place des filières multimédia. Cette tendance au conservatisme des étudiants en journalisme est une constante mondiale. L’idéal du journaliste tapant sur sa machine à écrire avant de mettre sous presse est toujours répandu, même chez des jeunes, utilisateurs de toutes les nouvelles technologies (Stabe, 2007 http://www.martinstabe.com/blog/2007/01/14/the-conservatism-of-journalism-students/). Didier Pillet (2004 http://www.campusxml.org/news/fullstory.php/aid/172/Ouest_France_:_des_journalistes_encore_trop_technophobes.html), rédacteur en chef de Ouest-France à l’époque, explique cet entêtement par la culture littéraire des journalistes, qui les rend averses à la technologie. Une autre constante du métier de journalisme se trouve dans leur fort individualisme. Pillet explique à ce propos qu’il est « impossible de mettre des carnets de contacts ensemble ». Ce type de problématique va au-delà de la présence d’une rédaction sur internet dans le sens où elle pose la question des méthodes des journalistes dans un monde qui travaille de plus en plus en réseau et où la rétention d’information peut désavantager l’ensemble d’une organisation.

Néanmoins, la nomination de Bruno Patino, directeur du Monde Interactif, au poste de responsable de la section journalisme de Sciences-Po montre une volonté de changement de la part de certains centres de formation.

Cette sous-partie a montré comment les nouveaux médias avaient été perçus au sein des groupes de presse depuis le lancement des sites jusqu’à aujourd’hui. Les attitudes contradictoires des premières années, opposant adversaires et partisans du web, se sont aujourd’hui tempérées, internet étant désormais largement vu comme une évolution inévitable du paysage médiatique, avec lequel il faut compter. Partant de ce constat, les éditeurs ont élaboré différentes stratégies pour soutenir leurs opérations internet.

Lire le mémoire complet ==> (Quelle place pour la presse en ligne à l’heure du Web 2.0 ?)
Mémoire de fin d’études
Institut d’études politiques de Lille, section Economie et Finance