L’édition scientifique numérique vers un nouveau modèle économique

By 7 September 2013

4.2 – Vers un nouveau modèle économique

La production supplémentaire de livres numériques par un éditeur entraîne une variation des coûts dans la chaîne traditionnelle du livre.

Parmi ces coûts, nous pouvons tout d’abord citer la numérisation du fonds. Selon Hervé Bienvault, cette conversion numérique en format ePub pour les ouvrages uniquement disponibles en version papier peut varier de 1 199 € pour un roman de256 pages à 2 866 € pour un beau livre/album de 192 pages [Robin, 2011]. Par comparaison, il faut compter presque deux fois moins, soit entre 665 et 1 586 € pour les fichiers anciens existant déjà sous format numérique. Par conséquent, l’éditeur souhaitant proposer son fonds en version numérique doit d’abord voir si cela lui sera rentable par la suite. Une alternative existe cependant : Google Livres qui propose de numériser gratuitement les ouvrages papiers qui seront alors accessibles en accès restreint sur Google Livres. Un point négatif est que l’éditeur ne peut pas récupérer cette version numérique pour la diffuser lui‐même.

Mais avec un pivot XML pour générer plusieurs fichiers de diffusion s’ajoute du temps supplémentaire pour mettre correctement en page l’ouvrage selon le support et par conséquent selon les usages. Comme nous l’avons vu, les fichiers ePub ont quelques particularités telles que leur côté interactif et recomposable qu’il faut prendre en compte au moment de leur publication numérique.

À l’inverse, cette production de livres numériques peut diminuer d’autres coûts comme ceux liés à l’impression des ouvrages, si la vente de livres numériques devient supérieure à celle de livres imprimés notamment. De plus, les coûts d’exploitation du numérique semblent moins élevés que pour le papier. En effet, la production de livres numériques a cet avantage d’avoir un coût pour le premier exemplaire qui peut ensuite être démultiplié à l’infini sans coût supplémentaire, contrairement à la version papier. Les coûts d’impression, de stockage et de distribution sont donc quasi nuls. Dans son Enquête sur la filière du livre numérique, Emmanuelle Jéhanno parle d’impression à la demande dans la chaîne du livre numérique. Par conséquent, dans le cas d’une vente basée sur le format numérique, les ouvrages ne seront imprimés que s’ils sont achetés [Jéhanno, 2000]. Cela réduit donc également les coûts d’impression, de stockage et de distribution. Mais l’exploitation du numérique engendre de nouveaux coûts pour l’éditeur tels que la création d’un site Internet et la formation du personnel à de nouvelles compétences informatiques. La protection des fichiers numériques peut se faire via des Digital Rights Management qui régulent l’utilisation des fichiers et augmentent le prix de diffusion. En effet, ils ajoutent un coût à hauteur de 3 % du prix de vente hors taxes ou 0,40 € par exemplaire [Benhamou, Guillon, 2010].

Vis‐à‐vis des coûts de diffusion, alors que l’Open Acces et les archives ouvertes avec barrière mobile ou non sont souvent privilégiés pour la diffusion des revues et travaux en SHS1, les éditeurs scientifiques doivent développer un modèle économique « rentable »2 dans lequel le livre numérique vient en complément du livre imprimé. La diffusion des métadonnées et des ouvrages sur certaines plates‐ formes ou dans des bases de données bibliographiques3 est gratuite, ce qui contraste avec les revues telles que Livres Hebdo qui promeut les ouvrages moyennant une contribution monétaire de la part de l’éditeur. L’Open Acces n’est pas une solution envisageable pour les éditeurs scientifiques tels que les presses universitaires. En effet, même si certains auteurs pensent que cela peut favoriser l’achat de la version papier par les lecteurs, cela va à l’encontre de la politique des éditeurs qui « se situe entre une idéologie, celle du texte, et une nécessité, celle du profit » p. 19 [Nikitenko, Stockinger, 2001]. Le livre numérique débute son ascension dans le marché des livres et si, comme aux États‐Unis, sa vente dépasse celle des livres papiers, le diffuser en accès gratuit ne favorisera pas le chiffre d’affaires des éditeurs.

1. C’est le cas pour les plates‐formes Revues.org, qui diffuse 338 revues et 22 collections de livres en Open Acces, et HAL SHS avec plus de 39 000 documents accessibles.
2. La rentabilité pour un éditeur scientifique ne s’entend pas en terme de bénéfice financier à l’instar de l’édition privée, mais de valorisation de la recherche. Le modèle économique public prend en compte les recettes des ventes, mais ce n’est pas sa priorité.
3. Nous pouvons mentionner Google Books pour les premières et Électre, la Bibliothèque nationale de France, the British Library pour les secondes.

Dans leur article Modèles économiques d’un marché naissant : le livre numérique, Françoise Benhamou et Olivia Guillon ont analysé l’impact du livre numérique dans l’environnement économique des éditeurs.

Les éditeurs traditionnels font migrer leurs collections vers le numérique où l’offre est le reflet du papier, avec des modèles commerciaux de type téléchargement qui n’occasionnent pas de pratiques de promotion distinctes entre la version papier et la version numérique. [Benhamou, Guillon, 2010]

Ce n’est pas le cas pour tous les éditeurs traditionnels, mais cela reflète bien la tendance des presses universitaires précédemment nommées pour lesquelles la vente de livres numériques s’entend par celle de versions PDF, sans une réelle mise en avant de ces nouveaux produits qui peuvent être diffusés de plusieurs manières.

Plusieurs modalités de vente de livres numériques existent : l’achat à l’unité, l’abonnement, la vente par chapitre, par page, la location, l’achat pérenne, l’achat d’un droit à un nombre limité de téléchargements, le pay per view, la vente de bouquets, etc. p. 13 [Benhamou, Guillon, 2010]

Le choix de la modalité de vente n’est pas anodin pour l’éditeur. En effet, face aux grands éditeurs privés, les éditeurs publics doivent désormais s’adapter dans cette vente de livres numériques afin de ne pas se laisser submerger. Si les maisons d’édition privées ont mis en place un prix de vente de la version numérique très inférieur à celui de la version papier et que l’éditeur privé conserve le même prix pour les deux versions, certains internautes pourraient refuser d’acheter le livre. Pour les éditeurs Numilog et Editis, le prix de vente du livre numérique, en 2012, est sensiblement le même que celui de l’ouvrage papier. L’Harmattan propose un PDF à hauteur de 70 % du prix du livre imprimé [Dacos, Mounier, 2010]. Ceci contraste avec le géant américain Amazon qui peut vendre les versions Mobi des livres imprimés jusqu’à quatre fois moins cher. Mais les lecteurs « isolés » ne sont pas les seuls à prendre en compte pour la diffusion des livres numériques. Lors de la conférence AFNOR/BnF, il a notamment été question des usages des livres numériques dans les bibliothèques universitaires. Ces institutions ont l’habitude d’acheter des abonnements à des bouquets de revues notamment pour proposer à leurs usagers un accès illimité et entièrement gratuit à un important corpus de sources4. Afin de toucher le public estudiantin, les presses universitaires devront peut‐être mettre en œuvre une telle diffusion, notamment auprès d’institutions telles que des bibliothèques. Ce type de diffusion est d’ailleurs mis en place par des éditeurs d’Amérique du Nord tels qu’O’Reilly avec son bouquet Safari Books Online5. En France, c’est l’éditeur publie.net qui a développé des formules via L’Immatériel‐fr avec un catalogue de près de 600 livres numériques6. En août 2012, près de trois cent éditeurs dans le monde ont choisi l’Open Acces comme mode de diffusion de leurs ouvrages et revues en passant par la plate‐forme OpenEdition développée par le Cléo7.

La propriété des droits numériques doit être prise en compte. Elle peut d’ailleurs poser problème lorsque le fonds est ancien car les contrats ne prenaient pas en compte cette nouvelle forme de diffusion8. L’éditeur doit donc insérer une nouvelle clause dans son contrat pour l’exploitation du format numérique de l’ouvrage. Le Conseil supérieur de la Propriété Littéraire et Artistique, le Syndicat national de l’édition et le Conseil Permanent des Écrivains ont d’ailleurs « défini en 2012 les bases d’un accord pour adapter les règles du contrat d’édition à l’ère numérique », p. 43 [SNE, 2012]. Cet accord vise à introduire de nouvelles dispositions dans le Code la Propriété Intellectuelle ainsi que la création d’un Code des usages numériques.

Avec cette variation des coûts se pose donc également la question du prix du livre numérique. Le prix unique du livre papier est régi en France par la loi Lang n° 81‐766 du 10 août 1981 et assure que le livre sera vendu au même prix, quel que soit le diffuseur. Les éditeurs vont par conséquent devoir prendre en compte les coûts de production du livre numérique, mais également les plates‐formes telles qu’Amazon qui vend les livres numériques à un prix très bas, afin de réussir à déterminer le bon prix pour vendre leurs ouvrages. De plus, le décret du 10 novembre 2011 sur la fixation du prix du livre numérique par l’éditeur implique que l’éditeur peut faire varier le prix de vente selon l’offre et s’il modifie l’une des modalités de l’offre.

4. La plate‐forme Cairn.info propose une trentaine de bouquets aux institutions. http://www.cairn.info/services‐aux‐institutions.php
5. Plus de 23 000 ressources de multiples éditeurs sont ainsi consultables en ligne et en accès intégral. <http://www.safaribooksonline.com/>
6. <http://www.publie.net/fr/statique/espace‐pro> http://librairie‐pro.immateriel.fr/fr/statique/mode‐d‐emploi
7. <http://www.openedition.org/>
8. L’opt‐out est une solution pour contourner le problème de recherche des ayants droit ; les ouvrages numérisés sont mis en ligne et il revient aux ayants droit d’intervenir s’ils sont contre cette diffusion numérique, p. 11 [Dacos, Mounier, 2010].

Cette production du livre numérique est techniquement en marche chez les Presses universitaires du Septentrion, mais il lui faut encore penser au nouveau modèle économique qu’il va falloir mettre en place pour assurer la diffusion ainsi que la vente de ses livres numériques. Appartenant à l’édition publique, le choix du modèle économique ne se base pas sur les mêmes critères que les éditeurs privés. Les Presses universitaires du Septentrion devront faire leur choix entre les modèles auteur‐payeur et lecteur‐payeur, le premier étant privilégié par les publications en Open Acces, c’est le second modèle qui est actuellement mis en place pour les ouvrages imprimés édités par les Presses universitaires du Septentrion.

Lire le mémoire complet ==> (Publication numérique dans l’édition scientifique : Presses universitaires du Septentrion)
Mémoire de stage Master 2, Mention Ingénierie documentaire, édition et médiation multimédia IDEMM
Université Charles de Gaulle, Lille 3 – Unité de Formation et de Recherche IDIST