Fracture des catégories socio-professionnelles de l’accès à Internet

By 8 September 2013

LA FRACTURE DES CATÉGORIES SOCIO-PROFESSIONNELLES

En 2003, Régis Bigot déclarait :

Le niveau de diplôme, le niveau de revenus et la profession sociale révèlent des différences encore plus importantes : 9 % des non diplômés ont un accès Internet à domicile, contre 60 % des diplômés du supérieur ; le taux est de 66 % chez les cadres supérieurs, contre 19 % chez les femmes au foyer, 21 % chez les ouvriers et 32 % chez les employés ; il est enfin de 67 % chez les titulaires de revenus supérieurs à 3 100 €, contre 14 % chez les individus disposant de moins de 900 €33.

De fait, sur un spectre fin 2001-fin 2004, les catégories socio- professionnelles (CSP) semblent bel et bien être une ligne de fracture persistante. Une ligne de fracture entre les CSP + et les étudiants – nettement surreprésentés parmi les internautes – d’une part et les CSP –, les retraités et autres inactifs d’autre part, nettement en retrait (

Tableau 6 – France : part des internautes par CSP).

internautes de 11 ans et plus qui se sont connectés au cours du dernier mois, quel que soit le lieu de connexion (travail, domicile, école, etc.)
CSP fin 2001 fin 2002 fin 2003 fin 2004 Part dans la population française âgée de 11 ans et plus
CSP + 33,1 % 32,5 % 31,8 % 34,4 % 20,8  %
CSP – 20,9 % 24,8 % 23,9 % 24,7 % 30,5 %
Retraités 4,3 % 4,3 % 5,1 % 5,7 % 21,0 %
Étudiants 26,9 % 20,7 % 20,4 % 19,8 % 10,5 %
Autres inactifs 14,8 % 17,7 % 15,8 % 15,4 % 17,2 %
Source : Médiamétrie, avril 2005

Mais ce n’est pas tout, une dernière discrimination, à la lisière des CSP, apparaît : celle du sexe. Les hommes, minoritaires dans la population française, sont majoritaires parmi les internautes et il s’agit, là encore, d’un phénomène durable – même si l’écart a tendance à s’estomper.

Tableau 7 – France : part des internautes par sexe

internautes de 11 ans et plus qui se sont connectés au cours du dernier mois, quel que soit le lieu de connexion (travail, domicile, école, etc.)
Sexe fin 2001 fin 2002 fin 2003 fin 2004 Part dans la population française âgée de 11 ans et plus
Homme 59,9 % 56,0 % 53,9 % 53,0 % 48,2 %
Femme 40,1 % 44,0 % 46,1 % 47,0 % 51,8 %
Source : Médiamétrie, avril 2005

Comment expliquer un tel écart ? Un rapport récent de l’UNESCO60 avance plusieurs raisons.

La première serait tout d’abord le rapport ambigu des femmes à la technologie.

Les femmes ont souvent une attitude ambiguë envers la technologie et les machines, pour avoir de tout temps été socialisées dans la croyance que les machines et la technologie sont le domaine des hommes et non des femmes et des filles, ce qui crée un préjugé sexiste dans les attitudes devant l’étude ou l’utilisation de la technologie de l’information. Sitôt arrivées à l’école, les filles sont détournées de l’étude de la science et de la technologie, consciemment ou non, par les préjugés des parents et des enseignants. Le « décrochage » constant des filles et des femmes tout au long du système formel de science et de technologie, depuis l’école élémentaire jusqu’aux postes de décision a été qualifié de « tuyau percé »60.

Le manque de temps est une deuxième raison. Les femmes doivent davantage aller à l’essentiel quand elles surfent sur Internet. Le manque de contenus approprié est aussi évoqué. Enfin le manque de représentativité des femmes dans les organes de décision (privés ou publics) est une autre raison avancée.

Afin de mettre en perspective notre propos sur l’accès réel à Internet, citons Fabrice Le Guel et Thierry Pénard qui nous rappellent le profil des premiers internautes :

Il faut se rappeler que les premiers internautes se sont démarqués très nettement du reste de la population : selon l’enquête initiée en 1994 par l’institut technologique de Géorgie GVU, les primo-adoptants de l’Internet étaient relativement jeunes – 34 ans en moyenne –, de sexe masculin, d’un niveau d’étude élevé, disposaient d’un revenu supérieur à la moyenne et étaient fortement attirés par les nouvelles technologies26.

A contrario, Philippe Cazeneuve recense, à partir des résultats du projet Insertion Emploi.net à l’initiative du Conseil Général du Lot (programme EQUAL), les publics les plus éloignés d’Internet :

– les jeunes de moins de 25 ans, demandeurs d’emploi, sans formation professionnelle ;
– les chômeurs de longue durée ;
– les travailleurs handicapés (la fracture d’accessibilité ne serait donc pas si minime) ;
– les femmes n’ayant jamais travaillé ;
– les femmes ayant interrompu leur vie professionnelle pour des raisons familiales ;
– les bénéficiaires des minima sociaux ;
– les salariés faiblement qualifiés, fragilisés dans leur emploi par la généralisation des TIC10.

Régis Bigot regroupe les critères les plus discriminants dans l’accès aux nouvelles technologies en les classant par le coefficient de Gini61.

Figure 3 – Les critères les plus discriminants dans l’accès aux nouvelles technologies (micro-ordinateur, accès à Internet à domicile, téléphone portable) – utilisation du coefficient de Gini
Les critères les plus discriminants dans l'accès aux nouvelles technologies (micro-ordinateur, accès à Internet à domicile, téléphone portable) – utilisation du coefficient de Gini
Source : CRÉDOC, enquête sur les « Conditions de vie et les Aspirations des Français », juin 2003

En parlant de « primo-adoptants » (ou premiers adeptes), Fabrice Le Guel et Thierry Pénard font référence à la courbe de Rogers datant de 1962 et représentant le rythme de diffusion des innovations.

Courbe de Rogers (1962) : diffusion des innovations
Figure 4 – Courbe de Rogers (1962) : diffusion des innovations

Innovators : innovateurs
Early Adopters : premiers adeptes (ou primo-adeptes)
Early Majority : majorité précoce
Late Majority : majorité tardive
Laggards : retardataires

Il faut mettre en relation cette courbe avec une courbe de Rogers – la courbe en S (Figure 5 – Courbe en S de Rogers), qui met en évidence l’adoption différentielle dans le temps pour une même personne des innovations.

L’exemple historique fourni par Rogers était celui du fermier qui pouvait être un innovateur ou un primo-adepte sur le maïs hybride mais un retardataire sur l’adoption du magnétoscope.

 Courbe en S de Rogers
Figure 5 – Courbe en S de Rogers

Ainsi si les rythmes d’adoption d’Internet sont différents, comment ne pas imaginer que les usages ne le soient pas également ?

La fracture numérique en France : définitions, enjeux, défis
Mémoire de fin de master En vue de l’obtention du Diplôme Sup de Co Reims
REIMS Management School Formation Approfondie au Management

Sommaire :
C Introduction
I. Définition
I.1. Approche thématique
Technologique vs. socio-économique
Fracture vs. fossé numérique
I.2. Approche géographique
Au niveau international : la problématique du développement
À l’échelle des pays : les pays développés sont aussi touchés par la fracture numérique
I.3. Le problème de la mesure et le point de vue adopté
Le problème de la mesure
Point de vue adopté
II. Enjeux
II.1. Les infrastructures
Quelles sont les infrastructures qui se cachent derrière le mot « TIC » ?
Radioscopie de l’implantation des normes de connectivité en France
L’ultime alternative ? : la délégation de service public et les réseaux d’initiatives publics
II.2. L’accès
La lente victoire du haut débit sur le bas débit
La réalité de l’accès à Internet des Français selon le lieu de consultation
La fracture socio-économique de l’accès à Internet
II.3. Les usages
La durée et la fréquence d’usage
Les services utilisés
L’intérêt pour ces mêmes services
III. Défis
III. 1. L’aménagement du territoire
III. 2. L’administration en ligne
Donner accès à un maximum de « téléservices »
Développer la satisfaction des usagers
III. 3. La compétitivité
Bref bilan de la compétitivité des équipements en TIC des entreprises françaises
L’usage organisationnel des TIC dans les entreprises
Conclusion