Comment mesurer la fracture numérique et comment la réduire ?

By 6 September 2013

I.3. Le problème de la mesure et le point de vue adopté

Même après avoir mis en évidence la nature socio-économique voire politique (importance de l’échelle étatique) de la fracture numérique, nous n’avons pas pour autant encore répondu à deux questions cruciales : comment mesurer la fracture numérique et comment la réduire ? Nous devons donc désormais affronter directement le problème de la mesure et adopter un point de vue – car en quelques 70 pages, nous ne saurions être exhaustifs – à partir duquel envisager les moyens de lutter contre la fracture numérique.

Le problème de la mesure

Jean-François Soupizet propose une solution concrète au problème de la mesure de la fracture numérique. Cette solution peut se décomposer entre trois éléments.

Premièrement, Soupizet procède à un choix de 4 indicateurs :

1. le nombre de lignes principales pour 100 habitants (indicateur historique) ;

2. la téléphonie mobile pour 100 habitants (nombre d’abonnés) ;

3. le nombre d’accès disponibles en matière d’ordinateurs personnels (nombre de PC pour 100 habitants) ;

4. le nombre d’utilisateurs Internet (exprimé en pourcentage de la population).

Deuxièmement, il les passe au spectre de l’analyse en composantes principales, c’est-à-dire le traitement par combinaisons linéaires des 4 indicateurs retenus, puis leur représentation en un axe ou un plan. Les variables auront été centrées réduites, afin de ne pas dépendre de valeurs absolues, mais d’une matrice de corrélations.

Enfin, Soupizet va plus loin, en surpassant l’analyse en composantes principales, pour proposer la notion de « distance numérique », « une distance euclidienne dans le plan (F1, F2) qui est calculée en utilisant les abscisses d’un point selon F1 et F2 et en mesurant les distances avec le point de référence » (Soupizet, Ibid). Ainsi il conserve l’avantage de l’analyse en composantes principales avec variables centrées réduites – construire un système de pondérable applicable aux variables centrées réduites – et y ajoutant celui de pouvoir introduire des variables supplémentaires.

Par ailleurs, une étude du MIT21 propose une approche intéressante – sous la forme d’une matrice à six dimensions – pour évaluer le niveau de développement des TIC. Les six dimensions sont les suivantes :

1. Pervasiveness – omniprésence : nombre d’internautes par habitant

2. Geographic dispersion – dispersion géographique : mesure de la concentration d’Internet en points de présence, c’est-à-dire le nombre d’endroits à partir desquels on peut accéder à Internet

3. Organizational Infrastructure – infrastructure organisationnelle : état de l’industrie et du marché des FAI (Fournisseurs d’Accès à Internet) ; contrats d’exploitation, interconnexion réticulaire (mesurés en Mbps)

4. Connectivity Infrastructure – infrastructure dédiée à la connectivité : nombre de dorsales nationales et internationales, points d’échange et méthodes pour résoudre le problème du dernier kilomètre

5. Sectoral Absorption – absorption sectorielle : mesure du degré d’utilisation d’Internet dans le monde des affaires, dans le domaine de la santé et dans les secteurs publics (nombre d’ordinateurs connectés, nombre de sites)

6. Sophistication of Use – sophistication d’utilisation : degré de substitution d’Internet aux autres moyens de communication comme le téléphone ou le fax, c’est-à-dire utilisation massive et exclusive d’e-mail, de chat, de jeux en réseau, de téléphone par IP. Mais aussi complexité des sites Web (sites dynamiques), utilisation d’applications hébergées en ligne, commerce électronique…

Toutefois, ces instruments, pour féconds et différents qu’ils soient, convergent par leur nature d’instruments de mesure quantitatifs de la fracture numérique.

Éric Guichard22 remet en perspective cette approche en y apportant une dimension critique ; il parle de « dictature des nombres » dont il rend « la CIA » et d’autres organismes responsables. Il voit dans cette approche statistique de la fracture numérique le signe d’un « déterminisme technologique » qui assimilerait abusivement équipement, usage et appropriation. Il est rejoint dans cette analyse par Jean-Pierre Pinet et Bruno Oudet23 qui récusent à leur tour l’analyse de la fracture numérique comme seul « objet d’études statistiques pour l[a] mesurer ». Ils fondent leur analyse sur les travaux reconnus de Mark Warschauer24, lequel condamne la « vision binaire » (ordinateur + connectivité) pour s’intéresser au processus d’inclusion sociale à l’œuvre implicitement dans la résolution de la fracture numérique. Redonnons la parole à Éric Guichard qui prolonge cette analyse en énonçant à partir des travaux de Jack Goody la nature de « technologie de l’intellect » des NTIC. Et c’est ainsi qu’il va jusqu’à proposer – et les auteurs cités précédemment dans ce paragraphe partagent ce point de vue – une autre approche, qualitative et synthétique, là où l’approche de Soupizet, de l’étude du MIT, de la CIA et d’autres organismes (on peut légitimement penser à l’ONU ou l’UNESCO qui ne sont pas avares de statistiques en tous genres sur la fracture numérique, surtout si l’on repense au propos d’Aurélie

Laborde18) était quantitative et analytique. Cette approche alternative est incarnée par la notion de literacy (en français « lectronisme »), c’est-à-dire l’alphabétisation des NTIC, indispensable pour résorber la fracture numérique, qui devient la « fracture cognitive » de l’illectronisme. Toutefois, cette alternative – pour brillante et prometteuse qu’elle puisse être – nous paraît difficilement opératoire dans la mesure où ses défenseurs ne nous fournissent ni bilan de l’illectronisme ni méthodologie permettant de définir et de mettre en place concrètement cet outil de mesure et de le mettre précisement en corrélation avec le problème de la fracture numérique.

Mais pour aller plus loin, il nous faut savoir quelques mesures engager, au sens de décisions à prendre pour réduire la fracture numérique. Mais, compte tenu du très vaste champ d’acception de cette notion – comme nous avons pu le voir précédemment, il nous faut désormais adopter un point de vue, afin de poursuivre plus en profondeur le problème et d’en examiner les solutions.

Point de vue adopté

À ce stade, il n’est pas inutile de resituer le contexte exact d’émergence du concept de fracture numérique. Ce sera un indice précieux sur le point de vue adopté à l’époque.

La notion de « fracture » ou de « fossé numérique » émerge, à la fin des années 1990 aux États-Unis, sous la plume des rapporteurs de la National Telecommunications and Information Administration (NTIA) de l’US Department of Commerce, Economics and Statistics. L’expression « digital divide », rend alors compte de l’accroissement des écarts dans les taux d’équipement et d’utilisation des technologies de l’Internet entre les populations les mieux dotées économiquement et scolairement et les publics les moins favorisés au regard de ces mêmes critères25.

Ainsi, aussi surprenant que cela puisse paraître, ce ne sont donc pas l’UNESCO, l’ONU ou le PNUD qui ont parlé, les premières, de « fracture numérique », bien qu’elles aient par la suite largement réutilisé cette thématique par la suite, comme nous l’avons vu plus haut. Au départ, le point de vue adopté est celui d’un État, l’État fédéral des États-Unis qui analyse sa situation intérieure. Nous sommes, au début du moins, loin des considérations tiers-mondistes, qui instrumentaliseront le thème de la fracture numérique pour en faire l’ultime rédempteur du sous- développement.

Nous nous proposons donc d’appliquer ce point de vue à notre étude, analysant ainsi le problème au niveau d’un État, en nous plaçant dans la peau d’un rapporteur au gouvernement. Afin de simplifier la clarté et l’intérêt de notre démarche, nous avons choisi de traiter le cas français. Nous validerons nos hypothèses et assertions à l’aide de données récentes, précises et chiffrées ainsi que de textes de spécialistes reconnus.

Nous allons donc étudier les enjeux – et donc les leviers – de la réduction de la fracture numérique en France et ce, à trois niveaux.

1. Les infrastructures
2. L’accès à ces infrastructures
3. Les usages de ces accès

Puis nous verrons qu’au-delà de ces enjeux, la France est appelée, à travers le problème de la fracture numérique, à répondre à un triple défi.

1. L’aménagement de son territoire
2. L’e-gouvernance
3. Sa compétitivité

Lire le mémoire complet ==> (La fracture numérique en France : définitions, enjeux, défis)
Mémoire de fin de master En vue de l’obtention du Diplôme Sup de Co Reims
REIMS Management School Formation Approfondie au Management