Approche socio-économique de la fracture numérique en France

By 5 September 2013

I. Définition

La fracture numérique en France : au-delà de la dimension technologique, quels enjeux et quels défis socio-économiques pour la France d’aujourd’hui et de demain ?

Suivons tout d’abord Jean-François Soupizet qui nous rappelle la définition de l’OCDE, en la complétant un peu :

Le concept de fracture numérique […] est souvent défini comme le résultat des différences d’accès aux télécommunications et comme le fossé entre les nations qui disposent et celles qui ne disposent pas de la technologie. L’OCDE en a donné la définition suivante : le terme se réfère aux disparités entre individus, foyers, entreprises et aires géographiques, aux différents niveaux socio-économiques, en termes d’accès aux TIC et d’utilisation de l’Internet pour une large variété d’activités (OCDE, 2001). L’accès aux infrastructures de base est fondamental en ce qui précède et qu’il est plus répandu que l’usage de l’Internet. D’autres indicateurs, comme la disponibilité des ordinateurs personnels, les accès Internet ou les possibilités d’accès alternatifs par la télévision ou la téléphonie mobile, peuvent être également utilisés5.

Soupizet parle de « fracture » puis de « fossé ». Les deux termes sont-ils équivalents ? Nous y reviendrons.

La définition distingue « individus, foyers, entreprises et aires géographiques »… Autant de points de vue qu’il paraît délicat de traiter de front.

Alors que Soupizet ne parlait que de « différences d’accès aux télécommunications » (approche technique), l’OCDE introduit une dimension « socio-économique ». Nous y reviendrons. La distinction entre accès et usage apparaît – l’OCDE parle d’« activités ». Nous reviendrons sur cette distinction dans la deuxième partie.

Enfin Soupizet évoque des « possibilités d’accès alternatifs » comme « la télévision ou la téléphonie mobile ». Nous en évaluerons la pertinence.

Au su de tous ces éléments, une approche thématique semble se dégager, dont quelques ramifications prometteuses apparaissent déjà.

I.1. Approche thématique

Technologique vs. socio-économique

Revenons sur cette opposition mise en évidence par la définition de l’OCDE. Du reste, Patrick Cohendet et Lucy Stojak partagent cette analyse et exposent même les enjeux de cette dualité.

Il y a deux manières de définir la fracture numérique : une définition purement technologique et une définition socio-économique. […] [L]e choix de la définition importe car l’interprétation de la politique à adopter vis-à-vis de la fracture diffère profondément selon la définition choisie6.

APPROCHE TECHNIQUE

L’exposé successif des deux définitions par les auteurs semble ne laisser aucun doute quant à la définition à adopter. Voyons la première :

Selon la définition technologique, la fracture numérique exprime une inégalité entre unités économiques (ménages, régions, pays, etc.) en termes quantitatifs d’accès aux NTIC. Cet accès est mesuré en général par le nombre d’utilisateurs d’une NTIC donnée (on se concentrera ici sur le cas d’Internet).6

À ce stade, nous pouvons faire deux remarques. La première est relative à la notion de « NTIC donnée ». Elles ne nous sont pas données, justement. Que recouvre exactement cette expression ? Jacques Henno propose la définition suivante :

NTIC : abréviation de nouvelles technologies de l’information et de la communication, expression qui recouvre Internet, les téléphones portables, la télévision numérique… 7

La définition est concise et intéressante, mais l’énumération, ouverte, la rend incomplète. Toutefois, le phénomène de « convergence » pourrait bien rendre la nécessité de clore cette énumération caduque :

Depuis que l’étoile d’Internet a pâli, on ne parle plus que de « convergence numérique » : l’accès banalisé au texte, au son, à l’image via un seul appareil, téléphone, téléviseur ou autre […]

[U]n vaste réseau mondial a surgi, qui entremêle lignes téléphoniques, fibres optiques, câbles sous-marins, relais hertziens, chaînes de télévision et communications par satellite.

Au carrefour de ces deux évolutions, à la rencontre des technologies de l’information et de la communication, il y a Internet. Mais pour beaucoup, dans le monde des médias, cette invention ne fait qu’annoncer un bouleversement bien plus considérable: l’ère de la convergence numérique […]

Dans un récent article, le Scientific American définit ce phénomène comme « la concentration des communications audio, vidéo et texte sur une seule source, recevable sur un seul appareil grâce à une seule connexion ». Le numérique a déjà permis d’intégrer des médias qui circulaient via des canaux différents: on peut maintenant envoyer des courriers électroniques avec son téléviseur ou du texte sur un portable; on peut transmettre des vidéos en temps réel par canal radio, regarder la télévision ou écouter la radio sur son PC. […]

La convergence numérique permettra l’accès à l’information en temps réel n’importe où dans le monde et autorisera la communication partout et avec tous, par texte, image, son et vidéo8.

La deuxième remarque porte sur le « on se concentrera ici sur le cas d’Internet ». Là encore, la convergence évoquée ci-avant, en conférant un caractère englobant à Internet – devenu de facto plateforme fédératrice de l’ensemble des NTIC – permet de considérer Internet comme le point névralgique de l’accès aux NTIC ou, comme il est désormais courant de les appeler, les TIC. Accéder à Internet revient à accéder aux TIC. Soupizet boucle l’équivalence quand il voit dans « la télévision ou la téléphonie mobile » des « possibilités d’accès alternatifs » à Internet.

Enfin, dans le cas de la comparaison Nord-Sud, comme le souligne Soupizet, c’est la base d’évaluation la plus restrictive, la plus pessimiste – la plus prudente. En parlant des méthodes de mesure du « fossé numérique », Soupizet dit ceci :

[E]n choisissant l’accès au téléphone fixe ou mobile, la distance9 aurait diminué; en choisissant l’Internet, le fossé se serait accru5.

APPROCHE SOCIO-ÉCONOMIQUE

Après avoir abordé le cas de la définition technique, nous pouvons reprendre le fil des définitions de Cohendet et Stojak et envisager maintenant l’approche socio-économique.

Selon cette définition, la fracture numérique est un phénomène qui exprime des inégalités entre unités économiques résultant de l’effet conjugué :

– de l’existence d’infrastructures d’accès aux NTIC ;

– de capacités d’acheter les services et produits fournis par les NTIC ;

– de compétences pour utiliser ces technologies.

Une telle définition intègre ainsi non seulement la dimension technique liée au nombre de connexions, mais aussi la capacité financière et les compétences des utilisateurs potentiels. On peut remarquer ici que la définition socio-économique n’exclut pas la définition technologique mais l’englobe dans une vision plus large. C’est dans une telle perspective que l’on peut mieux comprendre la signification de la fracture et les risques associés à son élargissement, particulièrement le risque de développement d’une société « à plusieurs vitesses », qui nous semble le plus grave pour la cohésion sociale6.

La démarche de Cohendet et Stojak est habile. Abolissant la concurrence, l’antagonisme entre les approches technologiques et socio-économiques, ils proclament la victoire logique de la seconde car, à l’instar d’une plus grande matriochka, elle renferme l’autre en la dépassant. Par conséquent, la première vision, purement technologique – devenue trop restrictive – est disqualifiée, car elle n’explique pas tout. Mais l’habileté de Cohendet et Stojak ne saurait se résumer à ce que l’on pourrait assimiler, si l’on était malveillant, à un tour de passe-passe notionnel. Leurs assertions se fondent également sur le contenu même de ce que l’on peut appeler une définition « officielle » de la fracture numérique – officielle car émanant de l’International Telecommunication Union (ITU, 2001) :

La fracture existe entre des pays de niveau de développement différents, ainsi qu’à l’intérieur d’un même pays, soit par exemple entre régions urbaines et rurales, entre hommes et femmes, entre les gens éduqués et non éduqués, ou entre les jeunes et les personnes âgées. Elle résulte de disparités socio- économiques et donc ne diffère pas des fractures basées sur le niveau de revenus, l’état de santé ou le niveau d’éducation. La cause principale de ces disparités demeure la pauvreté. Moins les citoyens d’un pays ont d’argent, moins il est probable qu’ils utiliseront les NTIC. L’Internet a peu d’intérêt pour ceux qui sont incapables d’exploiter un accès électronique à l’information afin d’améliorer leurs conditions de vie.

À vrai dire, la définition de l’ITU va même plus loin que celle de Cohendet et Stojak. Là où ces derniers reconnaissent encore une certaine importance à l’aspect technologique, la définition de l’ITU subordonne complètement ce dernier à la préexistence de conditions socio-économiques favorables. La technologie devient secondaire. Les critères socio-économiques deviennent principalement explicatifs du phénomène de fracture numérique.

Nous venons de dire « fracture numérique » ; en réalité, la construction socio-économique que nous venons d’établir du concept de « fracture numérique » repose avant tout sur des définitions émanant de l’OCDE et de l’ITU – tous deux organismes de culture anglo-saxonne. Pour être exact, ils répondent en réalité au concept anglo-saxon de digital divide. Même si la traduction la plus courante reste « fracture numérique », on trouve aussi celle de « fossé numérique ».

Dans les faits, il faut bien avouer que dans la majorité de la littérature, les deux expressions sont interchangeables. Toutefois, il s’est au moins trouvé une personne pour marquer une forte distinction entre les deux tournures : Philippe Cazeneuve, sociologue, spécialiste de l’ingénierie pédagogique appliquée aux TIC.

Lire le mémoire complet ==> (La fracture numérique en France : définitions, enjeux, défis)
Mémoire de fin de master En vue de l’obtention du Diplôme Sup de Co Reims
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