Approche géographique de la fracture numérique en France

By 5 September 2013

I.2. Approche géographique

Plus de deux ans et demi après le lancement de l’initiative du G8 sur la fracture numérique, de l’adoption d’une charte sur « la société mondiale de l’information » et la création d’une Dot Force [Digital Opportunity Task Force, conçue pour trouver des moyens concrets visant à combler le fossé numérique entre les pays développés et les pays en voie de développement] ad hoc, la problématique de la fracture numérique n’a rien perdu de son acuité. Si l’accès aux technologies s’est développé à des degrés et à une vitesse variables dans l’ensemble des régions du monde, y compris les plus pauvres, les écarts ne se sont pas résorbés. On retiendra qu’aujourd’hui encore : 2 Américains sur 3 se connectent à Internet contre 1 sur 160 en Afrique ou 1 sur 20 en Amérique Latine. De même, si le taux de pénétration des ordinateurs est supérieur à 60 % aux États-Unis, cet indicateur est à peine supérieur à 2 % pour les pays arabes ou 0,7 % en Afrique14.

On le voit, au cœur de la dimension socio-économique de la fracture numérique mis en évidence ci-avant, l’aspect géographique est une donnée fondamentale. On associe souvent la fracture numérique à la fracture Nord- Sud, entre les pays développés et les pays en voie de développement (PVD). Mais nous verrons que la fracture numérique est également en jeu à l’échelle des pays. Parallèlement, nous éluciderons la problématique du développement qui occupe le débat de la fracture numérique Nord-Sud et nous dissiperons l’illusion d’une fracture numérique maîtrisée au sein des pays développés.

Au niveau international : la problématique du développement

Au plus haut niveau, il y a aujourd’hui une prise de conscience de la nécessaire inscription des TIC et donc du problème de la fracture numérique dans une optique de développement global.

1. Nous, représentants des peuples du monde, réunis à Genève du 10 au 12 décembre 2003 pour la première phase du Sommet mondial sur la société de l’information, proclamons notre volonté et notre détermination communes d’édifier une société de l’information à dimension humaine, inclusive et privilégiant le développement, une société de l’information, dans laquelle chacun ait la possibilité de créer, d’obtenir, d’utiliser et de partager l’information et le savoir et dans laquelle les individus, les communautés et les peuples puissent ainsi mettre en œuvre toutes leurs potentialités en favorisant leur développement durable et en améliorant leur qualité de vie, conformément aux buts et aux principes de la Charte des Nations Unies ainsi qu’en respectant pleinement et en mettant en œuvre la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

2. L’enjeu consiste pour nous à tirer parti des possibilités qu’offrent les technologies de l’information et de la communication (TIC) en faveur des objectifs de développement énoncés dans la Déclaration du Millénaire, à savoir éliminer l’extrême pauvreté et la faim, dispenser à tous un enseignement primaire, favoriser l’égalité entre hommes et femmes et rendre les femmes autonomes, lutter contre la mortalité infantile, améliorer la santé des mères, lutter contre le VIH / sida, le paludisme et d’autres maladies, assurer un environnement durable et élaborer des partenariats mondiaux pour parvenir à un développement propice à l’instauration d’un monde plus pacifique, plus juste et plus prospère. Nous renouvelons également notre engagement à parvenir à un développement durable et à atteindre les objectifs de développement définis dans la Déclaration de Johannesburg et son plan d’application et dans le consensus de Monterrey, ainsi que dans d’autres textes issus de sommets appropriés des Nations Unies15.

Même s’il ne s’agit là que d’une déclaration d’intention, le ton a été donné lors de ce premier sommet mondial consacré aux TIC. Le développement économique est bien la priorité derrière l’appropriation des TIC. De là, cette dernière est souvent envisagée dans l’optique d’une confrontation d’un bloc Nord développé et d’un bloc Sud sous-développé. À cet égard, les appropriations tiers-mondistes de la thématique de la fracture numérique ne manquent pas. D’aucuns n’hésitent pas à parler de « néo-colonialisme numérique »16. Ignacio Ramonet, rédacteur en chef du Monde Diplomatique – réputé pour ses prises de position altermondialistes et tiers-mondistes – s’empare du thème de la fracture numérique pour déclarer :

Mais ce formidable chambardement profite surtout aux pays les plus avancés, déjà bénéficiaires des précédentes révolutions industrielles, et aggrave ce qu’on appelle la « fracture numérique », cet abîme qui se creuse entre les nantis en technologies de l’information et tous ceux, les plus nombreux, qui en sont dépourvus. Deux chiffres résument l’injustice : 19 % des habitants de la Terre représentent 91 % des utilisateurs d’Internet. Le fossé numérique redouble et accentue le traditionnel fossé Nord-Sud ainsi que l’inégalité entre riches et pauvres (rappelons que 20 % de la population des pays riches disposent de 85 % du revenu mondial). Si rien n’est fait, l’explosion des nouvelles technologies cybernétiques décrochera définitivement les habitants des pays les moins avancés, et en particulier ceux d’Afrique noire (à peine 1 % des utilisateurs d’Internet, dont très peu de femmes). […]

En attendant, ne faudrait-il pas lancer, tout de suite, un formidable plan Marshall technologique ?17

Par ailleurs, Aurélie Laborde a identifié un « déterminisme technologique » à l’œuvre, à l’unisson, dans toutes les grandes instances internationales :

Depuis une dizaine d’années, les organismes de coopération internationale, Organisation des Nations Unies et Banque Mondiale en tête, mettent systématiquement en avant le déploiement des Technologies de l’Informatique et de la Communication (TIC) au service du développement humain et de la réduction de la pauvreté.

Les TIC deviennent alors « un instrument indispensable dans la lutte contre la pauvreté dans le monde ». Pour le PNUD, « les pays qui réussissent à tirer le meilleur parti des TIC peuvent espérer enregistrer une croissance économique fortement accrue, une protection sociale considérablement améliorée et des formes de gouvernements plus démocratiques ».

Les discours des organismes internationaux véhiculent alors une approche des TIC empreinte de déterminisme technologique, confondant progrès technique et progrès social, réduction de la fracture numérique et réduction de la fracture du développement. […]

Prescripteurs de l’imaginaire des TIC dans les pays « du Sud » et largement inspirés de la vision technique des pays « du Nord », ces discours constituent à notre sens une source d’analyse importante18.

En fait, comme le souligne Jacques Henno, il faudra peut-être bel et bien nous défaire d’une idée reçue concernant Internet et selon laquelle « Internet va permettre aux pays défavorisés de combler leur retard »7.

Certains rêvent ainsi de voir se développer un commerce « équitable » à travers toute la planète. Mais cette utopie se heurte à plusieurs obstacles, un des plus importants étant la logistique : à quoi bon habiter au fin fond du Mali et de disposer, grâce au Net, d’une vitrine mondiale, si l’on ne dispose pas à proximité, d’une Poste ou d’un aéroport pour expédier ses commandes ?

Avec cet exemple, nous touchons du doigt les problèmes concrets qui pourraient faire capoter l’utilisation d’Internet dans les pays en voie de développement. Et qui font dire aux experts les plus pessimistes qu’il ne sert à rien, pour l’instant, de diffuser des outils de communication modernes dans ces pays. Selon eux, il faut, au contraire, bâtir de solides infrastructures sociales et économiques avant de passer à cette étape. Ils rappellent deux choses. Un, que les ordinateurs sont trop chers pour la plupart des habitants du Sud. Et deux, que ces derniers sont souvent analphabètes : 30 à 50 %19 des Indiens, par exemple, ne savent ni lire ni écrire7.

Nous sommes donc conviés à appliquer un principe de réalisme en matière de développement. Il n’y a sans doute pas plus de « nouveau développement économique » qu’il y a eu, au final, de « nouvelle économie » et ce, encore moins de façon globale, indifférenciée.

L’appréhension du phénomène et la définition de politiques et programmes ad hoc sont, bien évidemment différentes selon qu’on raisonne en termes de retard de la pénétration des TIC (dont les infrastructures de base des télécommunications) ou de disparités au sein d’un pays ayant atteint une certaine maturité. La multiplicité des facteurs et leur acuité, selon le pays ou la région du monde considérés, induit la mise en place d’actions spécifiques qui ne sauraient se borner à des mesures pratiques liées à l’accès physique aux technologies et à l’information. Un « modèle » général n’est de fait pas transposable et l’approche des différents pays sur le thème apparaît souvent comme différenciée […]14.

Lire le mémoire complet ==> (La fracture numérique en France : définitions, enjeux, défis)
Mémoire de fin de master En vue de l’obtention du Diplôme Sup de Co Reims
REIMS Management School Formation Approfondie au Management