Une image positive de Drummondville aux yeux des entrepreneurs

By 26 August 2013

5.3.3 Préserver une image positive aux yeux des entrepreneurs

La collaboration entre les corps publics, aux yeux des élites locales, est nécessaire pour conserver une réputation positive et encourager les propriétaires d’industries à choisir Drummondville comme lieu d’établissement de leurs entreprises. Les mots « harmonie » et « bonne entente », pour décrire notamment les relations que doivent entretenir les élus municipaux avec les organismes, reviennent constamment dans les éditoriaux et les discours des membres du conseil de ville. On attribue à ces rapports harmonieux les progrès de Drummondville72 et la position financière de la ville73, mais on les pose aussi comme une condition clé pour la venue de nouvelles usines74.

72 « Drummondville », La Parole, 18 octobre 1934, 9, 27, p. 2.

Dans le domaine de la promotion industrielle, la coopération avec l’Association des manufacturiers et avec la Chambre de commerce prend une importance particulière, dans la mesure où ce sont ces organismes qui accueillent les nouveaux industriels et protègent leurs intérêts auprès des autorités politiques locales. Le regard que l’éventuel investisseur pose sur Drummondville devient, pour les élites locales, un véritable leitmotiv pour conserver de bonnes relations.

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Ainsi, les rapports de collaboration privilégiés par les conseillers municipaux et les dirigeants d’associations sont guidés par des motifs stratégiques multiples, qu’il s’agisse de la promotion d’intérêts communs ou des avantages respectifs des parties impliquées. Ce sont ces motivations qui expliquent la primauté, dans le cadre de la mise en œuvre des politiques d’assistance, de diverses formes de coopération et ce, malgré les conflits que génère ou exacerbe la crise des années 1930 dans les centres urbains, notamment à propos des taxes municipales et des logements ouvriers.

73 « Une autre année s’achève », La Parole, 28 décembre 1933, 8, 38, p. 3!et « Une autre année s’achève », La Parole, 27 décembre 1934, 9, 36, p. 2.

74 « M. Tétreau ouvre sa campagne électorale », La Parole, 27 janvier 1938, 12, 39, p. 8.

Conclusion :

La crise des années 1930 a vu s’accroître la présence de l’État dans le domaine de l’aide aux chômeurs. Les principales mesures ont été élaborées dans leurs grandes lignes par le gouvernement fédéral, mais les municipalités ont hérité de lourdes responsabilités. Si bien que l’application des politiques d’assistance a pu varier d’une localité à l’autre, selon les problèmes et les besoins propres à chacune.

À Drummondville, les mesures conçues par les autorités municipales, soit le bureau de placement et ses cartes d’identité, sont créées en réponse à un phénomène de migration important. En effet, de nombreux travailleurs en quête d’emploi viennent s’installer à Drummondville, attirés par la publicité qui vante la prospérité relative de cette ville. Bien que de nouvelles usines s’implantent encore dans la cité durant la première moitié de la décennie 1930, le nombre d’établissements industriels stagne par la suite et l’offre d’emplois diminue. Le conseil municipal, à la demande des résidents plus anciens à la recherche de travail, met donc sur pied des infrastructures qui permettent de choisir les nouveaux employés, notamment sur la base de la durée de résidence.

Que ce soit pour le travail en usine ou pour les différents projets de construction qui font office de travaux de chômage, les critères d’embauche sont donc élaborés et imposés par la municipalité. Ce sont également les autorités politiques locales qui gèrent les multiples demandes d’aide aux chômeurs, qu’il s’agisse des requêtes pour cartes d’identité, paiement de loyer ou secours directs. En effet, des comités municipaux étudient en totalité ou en partie – selon les périodes!- les diverses réclamations et décident quels chômeurs sont admissibles aux mesures d’assistance. Ce palier local de gouvernement doit également financer, à partir des taxes municipales et d’emprunts bancaires, une large part de ces programmes sociaux.

Notre étude montre que le pouvoir des autorités politiques municipales dans la gestion et l’application des mesures sociales est toutefois partagé avec certaines associations-clés. En effet, les premières mesures d’assistance publique ne sont pas complètement centralisées et uniformisées, ce qui laisse aux gouvernements municipaux une marge d’autonomie suffisante pour permettre à des organismes locaux de prendre la parole et d’espérer orienter les politiques de secours aux chômeurs. Notons que ce ne sera plus possible au début des années 1940 avec l’instauration du régime fédéral d’assurance-chômage.

À Drummondville, la Chambre de commerce, l’Association des manufacturiers canadiens et la Ligue des propriétaires se sont avérées les plus actives dans le domaine des politiques d’aide aux chômeurs. Leur coopération avec le conseil de ville prend diverses formes. Outre la consultation fréquente des associations au sujet des mesures d’assistance à mettre en place, le conseil de ville invite également certains dirigeants de la Ligue des propriétaires et de la Chambre de commerce à participer à des assemblées politiques inter-municipales et à l’appuyer dans certaines requêtes faites auprès des manufacturiers. Le gouvernement local nomme, de plus, des représentants de ces organismes sur ses comités appelés à étudier les questions relatives au chômage. Enfin, la Ligue s’est vu donner le privilège de distribuer elle-même, certaines années, les secours directs et les cartes d’identité.

La collaboration évoquée ci-haut a pu être favorisée par les multiples réseaux de relations entre le pouvoir politique local et le monde associatif. Ces réseaux semblent en effet participer à la formulation de compromis sur des sujets qui sont matières à débats. À cet égard, la Chambre de commerce est un point de rencontre important. Puisque les gérants d’entreprises présents dans cet organisme sont les mêmes qui forment le bureau de direction de l’Associations des manufacturiers, les liens que ces cadres entretiennent avec la petite bourgeoisie marchande, dans le cadre d’une association intermédiaire comme la Chambre de commerce, peut les inciter à une plus grande collaboration avec les élites locales. Ainsi, bien que les représentants de la grande entreprise entretiennent avec les chômeurs des rapports économiques différents et portent un regard également différent sur les mesures à mettre en place, l’Association des manufacturiers accorde son soutien aux élus municipaux, en incitant ses membres à appliquer les critères d’embauche proposés.

De plus, l’existence même des réseaux de relations démontre que le groupe de dirigeants en question, en combinant des postes dans les mêmes organisations, partage un certain nombre de visées. C’est le cas, par exemple, de la Ligue et du conseil de ville, espaces politiques privilégiés des propriétaires, qui regroupent plusieurs dirigeants communs.

La collaboration évoquée plus haut se nourrit également de motivations stratégiques notables. Pour le conseil de ville, les pouvoirs délégués aux dirigeants d’associations lui permettent de montrer qu’il tient compte de l’opinion des divers groupes sociaux représentés dans ces organismes. Les conseillers municipaux, grâce à l’appui des groupes d’intérêts, peuvent également mieux convaincre les propriétaires du bien-fondé de certaines mesures. De leur côté, les organisations qui acceptent de collaborer avec le conseil municipal en retirent des bénéfices considérables, puisqu’elles sont appelées à prendre part à la conception et à l’application de politiques sociales coûteuses, lourdes de plusieurs enjeux d’ordre économique.

D’ailleurs, les nouveaux conflits que génère la crise montrent l’équilibre fragile sur lequel repose la collaboration entre les organisations. Évoquons à ce sujet les tensions importantes avec les contribuables – et plus tard avec l’association fondée pour les défendre!- au sujet d’une surtaxe pour l’aide aux pauvres, du loyer des logements ouvriers et de certains privilèges politiques que leur refuse la municipalité. Rappelons encore une fois la résistance de quelques manufacturiers aux critères d’embauche imposés par les autorités politiques locales.

L’éclairage que nous portons sur les rapports entre les élites locales, dans ce contexte de crise économique majeure et plus précisément autour de la mise en place des premières mesures d’assistance publique, constitue un des apports importants de notre étude. Les autres recherches portant sur cette période notent la présence de certaines associations qui gravitent autour du conseil de ville, mais ne mentionnent que quelques unes des requêtes générées par ces groupes d’intérêts et certains débats auxquels ils participent.

Si les politiques d’assistance elles-mêmes ont été davantage étudiées, rarement a- t-on mis en évidence l’organisation de ces politiques à l’échelle locale et les responsabilités nombreuses des élus municipaux, de la conception à l’application des mesures sociales, en passant par leur financement. Grâce aux procès-verbaux du conseil de ville, nous avons été en mesure de mieux saisir les rôles de la municipalité, mais aussi le processus complexe que doit suivre une demande d’assistance. Ne reçoit pas une aide de l’État qui veut: le chômeur s’adresse d’abord au bureau de placement ou à un responsable de la distribution des secours, lesquels font ensuite approuver leurs décisions par un comité municipal, qui lui-même relève de l’ensemble du conseil. Lorsque les bons de secours sont délivrés, les commerçants payés avec ce type de coupons doivent à leur tour transiger par le gouvernement local, qui les rembourse chaque mois un à un.

De plus, à l’aide des listes de noms que contiennent les procès-verbaux d’assemblées, il a été possible de repérer les acteurs clés de la mise en œuvre des politiques d’assistance. Par la suite, les annuaires d’adresses, en donnant accès à la profession de ces individus et à leur mode d’occupation, ouvrait la porte à une étude encore jamais réalisée sur le profil social de ces acteurs. Cette démarche inspirée de la sociologie jette un éclairage original sur la population touchée par la crise, qu’il s’agisse des chômeurs, des agents du petit commerce qui entretiennent avec eux des rapports de clientèle et enfin, des dirigeants d’organisations au sens large qui ont mis en place les politiques d’assistance.

À la suite de cette recherche, plusieurs questions restent en suspens. Par exemple, les travaux réalisés sur la crise des années 1930 dans de grands centres urbains (Montréal, Québec et Verdun) ne semblent pas relever des relations de collaboration aussi étendues qu’à Drummondville autour de la mise en œuvre des politiques d’assistance. Cela s’explique peut-être par le peu d’attention que portent ces études aux rapports entre le conseil municipal et le monde associatif. Néanmoins, certaines interrogations peuvent être soulevées. Est-ce que la coopération entre ces acteurs naît essentiellement dans les villes moyennes, où les noyaux de dirigeants sont possiblement plus restreints? Est-ce la nécessité d’acquérir une réputation enviable aux yeux des investisseurs étrangers qui se fait plus vive hors des centres urbains d’importance? En effet, dans des cités comme Montréal et Québec, les avantages d’établir des industries transparaissent d’eux-mêmes, ce qui n’était pas nécessairement le cas de Drummondville et de villes semblables. Dans ces localités, peut-être plus qu’ailleurs, il fallait attirer l’attention des manufacturiers sur les bonnes relations que pourraient développer les futurs gérants d’usines avec les élus municipaux. Il s’agit toutefois d’hypothèses, que des études ultérieures devront confirmer ou nuancer.

D’autres travaux pourraient également être entrepris sur le phénomène des ligues de propriétaires. Nous savons que ces dernières ont existé dans les différents centres urbains pour lesquels la crise des années 1930 a été étudiée, mais des recherches plus spécialisées restent à faire sur ces associations de contribuables. Naissent-elles majoritairement durant la dépression? Quelle a été leur influence sur les différentes politiques sociales et économiques gérées par les municipalités? Entretiennent-elles toujours d’étroits réseaux de relations avec les conseils de ville? Ces questions renvoient plus largement aux enjeux locaux de la taxation, de même qu’aux privilèges d’un groupe de résidents minoritaires mais politiquement sur-représentés, notamment par sa participation exclusive aux référendums municipaux.

Si des interrogations demeurent en veilleuse à la suite de ce mémoire, notre recherche aura néanmoins permis de faire la lumière sur cette décennie fascinante, qui constitue un laboratoire de première importance pour comprendre les relations entre les élites locales devant une situation socio-économique sans précédent. Face au problème du chômage, la nécessité d’agir était indéniable, mais les modalités d’intervention et l’interventionnisme des gouvernements lui-même ne faisaient pas consensus. Cette dépression majeure, qui jette les bases des premières mesures d’aide aux chômeurs, a vu éclore de profonds questionnements sur les responsabilités des divers paliers de l’État dans les domaines sociaux. Des questionnements qui persistent encore aujourd’hui, à une époque où les municipalités sont de plus en plus sollicitées pour offrir des services aux personnes démunies.

Lire le mémoire complet ==> (Les élites locales et les mesures d’aide aux chômeurs durant la crise des années 1930 à Drummondville)
Mémoire présenté à l’université du Québec à Trois-Rivières comme exigence partielle de la maîtrise en études québécoises
Université Du Québec