Propension et persistance à innover des firmes pharmaceutiques

By 23 August 2013

1.2 La Propension et la persistance à innover

Les travaux théoriques traitant de la persistance à innover des firmes sont contrastés dans leurs résultats. Cela est du en grande partie à la diversité des secteurs analysés mais aussi à la diversité des mesures de l’innovation. Ces travaux tendent cependant à souligner l’importance du rôle joué par les innovations passées, soit au travers des ressources financières qu’elles ont générées, soit au travers de l’accumulation des compétences qu’elles ont permise.

Pour Nelson & Winter (1982a, b) l’innovation passée, lorsqu’elle rencontre un succès commercial, est la condition nécessaire pour qu’une firme puisse financer de nouveaux projets de recherche et finalement être persistante à innover. Les modèles linéaires d’innovation se limitent souvent à montrer la relation qui existe entre l’activité de R&D d’une firme et ses flux d’innovations. Pour Cohen & Klepper (1996) ce sont donc aussi les firmes capables d’assurer les coûts de la R&D, et donc celles ayant le plus de ressources, qui innovent. Dans ce type de modèle, la persistance des activités d’innovation résulte plus de la persistance qu’ont les firmes à investir en R&D, et donc de leur capacité à le faire, que d’une réelle dynamique de l’innovation (Duguet & Monjon, 2004). Simon (1995) explique que c’est aussi l’avantage technologique qui découle de l’innovation passée qui peut en favoriser de nouvelles alors que pour Rosenberg (1976) l’innovation résulte en fait de l’accumulation de compétences spécifiques qui facilite l’innovation cumulative. Selon ce point de vue, les firmes bénéficient de rendements croissants en matière d’apprentissage (“learning-by-doing”, “learning-to-learn”) car les capacités à innover développées en faisant de la R&D se déprécient relativement lentement. Alternativement, Gilbert & Newberry (1982), dans un modèle d’enchères, montrent que les firmes dominantes sont des innovateurs persistants par stratégie préemptive afin de limiter l’accès du marché aux entrants potentiels ; les innovations sont alors encore une fois cumulatives et la firme en place ne sera pas concurrencée par des firmes entrantes tant que l’innovation est octroyée aux firmes faisant le plus de R&D. Il n’y a alors, dans cette configuration, pas de course technologique et la firme en place n’est jamais menacée (Salant, 1984 ; Harris & Vickers, 1985 ; Krishna, 1993). Dans cette optique la persistance à innover des firmes dominantes est toute relative car l’ampleur du renouvellement technologique (c’est à dire l’ampleur des “sauts qualitatifs” obtenu par l’activité d’innovation) reste faible.

La littérature théorique présente aussi des considérations “stratégiques” qui peuvent limiter la persistance à innover des firmes. Arrow (1962) montre que les firmes en concurrence ont plus d’incitations à innover que les firmes en situation de monopole. C’est notamment et surtout dans les modèles de “cannibalisation” de Reinganum (1983, 1984) que l’innovation passée peut limiter l’incitation à innover radicalement, par opposition aux innovations cumulatives. En effet, l’innovation induit un risque de chevauchement des sources de revenu de la firme en remplaçant des technologies qui sont encore rentables et dont tout le potentiel commercial n’a pas été entièrement exploité. Dans ces modèles il est ainsi montré que les firmes entrantes, n’ayant pas de revenu à la période courante, ont plus d’incitations à innover que les firmes en place qui déjà exploitent commercialement des innovations. Cela est notamment empiriquement vérifié par Lerner (1997). Selon cette configuration l’activité d’innovation passée peut alors jouer un rôle de “poids mort” qui réduit la propension future à innover des firmes.

Lippman & Mamer (1992) montrent que lorsque la firme qui investit le plus en R&D gagne la course à l’innovation les résultats de Reinganum tendent vers ceux de Gilbert & Newbery : aucune des firmes ne poursuit une stratégie pure et la firme établie gagne plus souvent que la firme entrante. Denicolo (2001) établit, dans un modèle où l’innovation est cumulative, que la firme en place gagne toujours la course aux brevets car elle bénéficie d’un avantage technologique sur ses concurrents. La valeur associée à la domination excède temporairement le profit de monopole puisque que celle ci obtient un profit anormal dans la course aux brevets suivante malgré la libre entrée des concurrents. La persistance à innover est alors plus forte mais les effets sur le bien-être restent ambigus. Yi (1995) suggère cependant que dans le cas où la firme dominante et la firme concurrente enchérissent sur le projet de R&D (structure d’enchères à la Gilbert & Newbery) avant de s’engager dans une concurrence de R&D (structure à la Reinganum), alors la firme en place gagnera toujours la course à l’innovation, qu’elle soit radicale ou cumulative.

De manière générale la distinction entre innovations radicales et cumulatives apparaît déterminante pour appréhender la relation entre propension et persistance à innover d’une part, et taille ou domination de la firme d’autre part. Il semblerait que les firmes en place soient des innovateurs persistants essentiellement dans le cadre d’une dynamique cumulative alors que les firmes entrantes seraient incitées à produire des innovations plus radicales qui remettraient ainsi en cause les positions dominantes de firmes établies. Ce constat apparaissait déjà en filigrane dans les travaux de Schumpeter au travers des notions de “création destructrice” et d’ “accumulation créative”. Cette distinction est malgré tout restée peu explorée par la littérature empirique, vraisemblablement parce qu’elle demeure difficile à mettre en place puis à évaluer.

Empiriquement nous pouvons distinguer deux types d’investigations : celles ayant recours aux statistiques de brevets (le compte annuel des dépôts) ou de R&D comme mesures de l’activité d’innovation18 et celles utilisant des données provenant d’enquêtes.19 Si ces études suggèrent que les comportements d’innovations sont plutôt persistants dans le temps, on remarque surtout qu’ils se limitent souvent à un groupe restreint de firmes (seuls certains innovateurs sont persistants à innover et comptent pour une large part des innovations) et finalement peu de firmes sont persistantes à innover.

18 Se reporter aux travaux de Crépon & Duguet (1997), Geroski et al. (1997), Malerba et al. (1997), Malerba & Orsenigo (1999), Cefis & Orsenigo (2001), Cefis (2003) et Cabagnols (2005).

19 Voir notamment Duguet & Monjon (2002, 2004), Raymond et al. (2006) et Peters (2005).

Crépon & Duguet (1997) utilisent un panel de firmes françaises faisant de la R&D dont ils mesurent l’activité d’innovation à partir des dépôts de brevets. Ils utilisent un modèle dynamique de comptage pour évaluer la relation entre d’une part le nombre de brevets déposés une année et d’autre part le nombre de brevets déposés ainsi que les dépenses de R&D de l’année précédente. Ils trouvent, après avoir contrôlé pour la propension à breveter des firmes, une relation positive, mais non linéaire, entre les dépôts de brevets d’une même firme. Cette relation suggère ainsi une persistance à innover qui diminue avec le nombre de brevets déposés la période précédente. Malerba et al. (1997) analysent les déterminants du changement technologique dans une étude intersectorielle et internationale. Pour cela ils se focalisent sur le rôle de la persistance et de l’hétérogénéité des firmes dans les activités d’innovation. Ils se demandent si la persistance et l’hétérogénéité sont associées à un fort degré de concentration dans les activités d’innovation et à une stabilité dans le classement des innovateurs (peu de firmes sont toujours persistantes) ou bien si elles sont plutôt associées à d’autres variables comme la taille de la firme et la concentration sectorielle (certaines caractéristiques favorisent la persistance). Ils utilisent pour cela des données de brevet de l’office européen des brevets (EPO) sur 5 pays européens. Leurs résultats indiquent que, contrairement à l’hypothèse schumpétérienne,20 la structure de marché ne joue pas un rôle clair dans l’émergence des innovations alors que la persistance et l’asymétrie semblent en être des causes fondamentales. Malerba & Orsenigo (1999) utilisent le même type de données (EPO) et montrent qu’une grande partie des innovateurs ne sont qu’occasionnels. Ils trouvent néanmoins que le groupe d’innovateurs persistants reste stable et compte pour une majeure partie des brevets déposés. Ce type de résultat se retrouve dans Cefis & Orsenigo (2001) qui suggèrent que les groupes d’innovateurs importants et de non innovateurs sont stables dans le temps, les premiers étant fortement persistants à innover. Cefis (2003) confirme encore cela en trouvant “little persistence in general, but strong persistence among ’great’ innovators that account for a large proportion of patents requested : innovative activities, at least which are captured by patents, are persistent” (abstract de l’article).21 Geroski et al. (1997) utilisent quant à eux deux mesures d’innovation : des données de brevets et des données d’enquêtes dans un modèle de durée. Ils définissent le degré de persistance d’une firme comme le nombre d’années consécutives où une firme produit des innovations. Ils trouvent, avec les deux mesures de l’innovation, que très peu de firmes sont persistantes à innover. Ils en concluent alors que l’“effet de remplacement” est un déterminant fort de la dynamique industrielle impliquant que les marchés peu concurrentiels ne peuvent perdurer sur de longues périodes. Cabagnols (2005), avec les mêmes données, examine l’impact de l’accumulation technologique (brevets déposés dans le passé) sur la persistance à innover. Il trouve une relation positive de telle sorte que la persistance à innover traduirait une véritable dynamique de l’innovation.

20 Nelson & Winter (1982 a,b) définissent l’hypothèse schumpeterienne en ces termes : “A market structure involving large firms with a considerable degree of market power is the price that society must pay for rapid technological advance.”

Duguet & Monjon (2002, 2004) utilisent diverses données d’enquêtes d’innovation pour la France sur la période 1986–1996. Leurs résultats indiquent que la persistance est forte (une firme qui a déjà innové dans le passé a une plus forte probabilité d’innover dans le futur). L’origine de la persistance apparaît de plus dépendre de la taille de la firme de sorte que l’hypothèse du “learning-by-doing” semble jouer un rôle majeur pour les firmes de petite taille alors que son importance décroît avec les firmes de grande taille. Finalement ils concluent que l’importance des rendements croissants doit diminuer avec la formalisation des activités de R&D. Plus récemment Raymond et al. (2006) analysent la mesure dans laquelle la production d’innovation est sujette à des économies d’échelle dynamiques, c’est à dire au fait que le succès entretient le succès (i.e. “success breeds success”). Ils utilisent pour cela un modèle Probit puis un modèle dynamique Tobit de type II sur des données d’enquêtes appliquées aux Pays-Bas (Dutch Community Innovation Survey) sur trois périodes distinctes. Leurs résultats contrastent avec ceux de Duguet & Monjon (2002) puisqu’ils ne trouvent “pas de véritable persistance dans le fait d’innover en produit ou en procédés” alors qu’ils trouvent de la persistance dans les activités de R&D. Par ailleurs ils mettent aussi en évidence que les “observations passées des parts du chiffre d’affaires en produits innovants influencent, quoi que faiblement, les données contemporaines de ces parts”. Ce dernier élément suggère alors que si les firmes ne sont pas persistantes à innover, il existe malgré tout une véritable dynamique de l’innovation. Enfin, Peters (2005) utilise un modèle dynamique à choix discrets sur des données du Mannheim Innovation Panel (secteurs manufacturiers et de services) sur la période 1994–2002. Elles trouvent que les comportements d’innovation sont “permanent at the firm-level to a very large extent” et que les emplois qualifiés ainsi que l’hétérogénéité individuelle inobservable jouent un rôle important pour expliquer ce comportement.

21 Cefis (1999) trouvait déjà une faible persistance en général et une forte persistance parmi les innovateurs les plus importants. En distinguant les firmes sur des critères de taille et de secteur elle montre une certaine hétérogénéité parmi les firmes de l’échantillon.

Un point commun à ces études empiriques est de ne considérer l’innovation que sur un plan quantitatif (le nombre de brevets ou d’innovations produites) et non qualitatif (l’importance des innovations ou leurs valeurs technologiques). Henderson (1993b), qui étudie l’industrie photo-lithographique et distingue les innovations radicales des autres, trouve que les firmes établies investissent généralement plus que les entrants dans de la recherche cumulative et que, conformément à ce que prédit la théorie des organisations, les firmes en place sont moins efficaces à produire des innovations radicales. Geroski et al. (1997) utilisent (en plus des données de brevets mentionnées plus haut) le nombre d’ “innovations majeures” (innovations ayant connu un succès commercial)22 tel que recensé dans une enquête d’innovation portant sur les firmes anglaises entre 1945 et 1982. Les résultats obtenus ne remettent pas en cause ceux obtenus avec les données de brevets (très peu de firmes sont persistantes). Plus généralement, Lerner (1997) trouve que, dans le secteur des lecteurs informatiques, les firmes qui suivent technologiquement les firmes dominantes sont celles ayant la plus forte propension à innover ce qui est conforme aux prédictions des modèles de course technologique de Reinganum.

22 Voir Townsend et al. (1981) et Geroski (1994) pour une description plus complète du concept d’ “innovations majeures” tel que considéré dans cette étude.

Selon la méthodologie employée ou le type de données, il n’y a pas de différence fondamentale dans les résultats des différentes études traitant de la persistance à innover : seulement certaines firmes apparaissent être persistantes à innover. L’utilisation de données d’enquêtes représente cependant un progrès significatif dans ce type de travaux. En effet, les données de brevets peuvent être problématiques à utiliser pour les études intersectorielles car tous les secteurs n’ont pas la même utilisation systématique du brevet. Réciproquement les données de brevets, bien que particulièrement attrayantes, peuvent aussi surestimer l’activité réelle d’innovation des firmes (voir notamment Griliches, 1990 et Austin, 1993), ce qui est notamment le cas lors des utilisations plus ou moins stratégiques que font les firmes du brevet, que ce soit au travers de comportements anti-concurrentiels et préemptifs (forclusion, blocage à l’entrée) ou au travers de comportements défensifs (améliorations technologiques séquentielles). Ainsi, outre une meilleure identification des innovations il est possible grâce aux données d’enquêtes de distinguer les innovations sur des critères qualitatifs et d’identifier les innovations radicales (Lerner, 1997 ; Geroski et al., 1997).

Il reste cependant une limite quant à la nature de ce type d’information : l’approche se base sur des éléments très subjectifs pour définir l’innovation et sa valeur et les critères d’identification peuvent varier d’un individu à l’autre. C’est pour cette raison que nous avons choisi une approche qui se base d’une part sur les dépôts de brevets et d’autre part sur les flux de citations entre ces brevets. Ces derniers permettent alors de rendre compte de l’hétérogénéité des brevets en terme d’importance, c’est à dire leurs portées technologiques (influence et amplitude de l’innovation). Cette évaluation se fait a posteriori puisque les citations reçues s’obtiennent après que le brevet ait été déposé.

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Thèse Pour obtenir le grade de Docteur – Discipline : Sciences Économiques
L’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne