L’innovation Radicale Comme Point de Vue Pertinent

By 23 August 2013

5 L’Innovation Radicale Comme Point de Vue Pertinent

L’innovation est, dans la littérature, souvent comparée à une “boite noire” tant sa définition englobe une grande variété de concepts (Rosenberg, 1976, 1982 ; Garcia & Calantone, 2002). Schumpeter (1934)31 la définit au travers des cinq variantes de l’innovation qu’il a identifiées. Elle est donc alternativement :

i) L’introduction d’un nouveau produit ou l’amélioration qualitative d’un produit existant. “The introduction of new goods -that is one with which consumers are not yet familiaror of a new quality of goods.”

ii) L’introduction de nouvelles méthodes de production. “The introduction of a new method of production, which needs by no means be founded upon a discovery scientifically new, and can also exist in a new way of handling a commodity commercially.”

iii) L’ouverture de nouveaux marchés. “The opening of a new market, that is a market into which the particular branch of manufacture of the country in question has not previously entered, whether or not this market has existed before.”

vi) Le développement de nouvelles sources d’approvisionnement en biens de production. “The conquest of a new source of supply of raw materials or halfmanufactured goods, again irrespective of whether this source already exists or whether it has first to be created.”

v) Les évolutions de l’organisation industrielle. “The carrying out of the new organization of any industry, like the creation of a monopoly position (for example through trustification) or the breaking up of a monopoly position.”

31 Schumpeter, J.A. (1934), “The Theory of Economic Development.” Cambridge, MA : Harvard University Press.

Comme nous sommes intéressés principalement par les médicaments, nous nous focalisons dans cette thèse sur le premier type d’innovation, l’innovation de produit. Comme indiqué par Schumpeter, elle peut résulter soit en un produit totalement nouveau, soit en l’amélioration d’un produit déjà existant. On distingue alors les innovations radicales (ou encore drastiques, pionnières) des innovations incrémentales (ou encore cumulatives, progressives). Cette distinction est au cœur de l’analyse de Schumpeter car ce sont les innovations radicales qui génèrent de la “création destructrice”, mécanique à partir de laquelle des firmes disparaissent car leur technologie est devenue obsolète en conséquence d’innovations radicales.

Plus précisément, nous retiendrons la distinction des deux types d’innovation de produit qui est proposée par l’OCDE (Manuel d’Oslo, 2006) :

Un produit technologiquement nouveau est un produit dont les caractéristiques technologiques ou les utilisations prévues présentent des différences significatives par rapport à ceux produits antérieurement. De telles innovations peuvent faire intervenir des technologies radicalement nouvelles ou reposer sur l’association de technologies existantes dans de nouvelles applications ou encore découler de la mise à profit de nouvelles connaissances.

Un produit technologiquement amélioré est un produit existant dont les performances sont sensiblement augmentées ou améliorées. Un produit simple peut être amélioré (par amélioration des performances ou abaissement du coût) grâce à l’utilisation de composants ou de matériaux plus performants, ou bien un produit complexe, qui comprend plusieurs sous-systèmes techniques intégrés, peut être amélioré au moyen de modifications partielles apportées à l’un des sous-systèmes.

A la lecture de ces définitions nous pouvons mettre en perspective les différents éléments caractérisant l’innovation pharmaceutique que nous avons présentés. La distinction entre innovations radicales et cumulatives est en effet pertinente à plusieurs égards. Tout d’abord, comme nous l’avons souligné, l’utilisation stratégique du brevet peut être vue comme un cas extrême de l’innovation cumulative : les laboratoires menacés par l’entrée de producteurs de médicaments génériques cherchent à maintenir leur monopole en déclinant de nouvelles générations d’un produit existant (diversification horizontale), en élargissant leur domaine d’application (diversification verticale) ou encore en déposant de multiples brevets pour un même médicament. Dans ces différents cas il ne s’agit pas de “produits technologiquement nouveaux”. Les nouvelles versions peuvent être bénéfiques pour les utilisateurs mais, nous l’avons vu aussi, ces re-combinaisons offrent généralement peu de gains thérapeutiques. Pour ce qui est des multiples brevets, il semble clair que leur impact, tant sur le plan technologique que thérapeutique, est nul voire négatif lorsque l’on considère qu’ils peuvent limiter la recherche concurrente.

Ensuite, l’industrie pharmaceutique connaît une phase de mutation orientée par de nouvelles méthodes de recherche. Cette mutation est à même de générer des produits beaucoup plus efficaces et totalement nouveaux. Ces nouveaux types de médicaments forment sans conteste l’avenir technologique de l’industrie. Il est vraisemblable d’ailleurs que les prochaines découvertes importantes permettent des progrès médicaux sans précédent depuis les années 1970. Cette mutation constitue une menace pour les firmes établies qui ne maîtrisent pas les nouveaux enjeux technologiques du secteur.

Selon Arrow (1962) une innovation est incrémentale si la technologie ancienne reste substituable à la nouvelle. Par réciproque, une innovation est donc radicale s’il ne lui existe pas de substitut viable et par conséquent si elle rend une autre technologie complètement obsolète (concept de “competence destroying”). Il s’agit là de la distinction la plus souvent faite dans la littérature économique. Cette définition est basée sur le marché, c’est-à-dire sur la réaction des consommateurs suite à l’entrée d’un nouveau produit. Les consommateurs ayant une rationalité limitée, qui est de plus influencée par l’environnement (marketing, condition de l’offre), cette définition ne va pas convenir pour les produits pharmaceutiques. En effet, l’activité de marketing ou de lobbying qu’exercent les laboratoires auprès des prescripteurs peut influencer les choix des consommateurs. Par conséquent, des innovations peuvent éliminer du marché d’autres innovations qui restent pourtant théoriquement substituables. Ce cas de figure illustre certaines stratégies des laboratoires, comme les re-combinaisons de molécules, pour faire face à la concurrence des médicaments génériques. Une définition technologique, moins axée sur le marché, est donc nécessaire pour identifier les véritables sources du changement et non pas les sources d’inertie. Nous le verrons dans le premier chapitre, l’utilisation de données de brevets et de citations de brevets va nous permettre de faire cette différenciation.

Lire le mémoire complet ==> (Innovation et stratégies d’acquisitions dans l’industrie pharmaceutique)
Thèse Pour obtenir le grade de Docteur – Discipline : Sciences Économiques
L’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne