L’influence du brevet sur les comportements d’innovation

By 23 August 2013

Conclusion Générale  :

Cette thèse avait pour objectif d’analyser les stratégies liées à l’innovation des firmes pharmaceutiques dans un contexte de changement technologique. L’émergence des biotechnologies, en modifiant les méthodes de recherche mais aussi la nature des nouveaux médicaments, a en effet profondément modifié l’environnement des firmes établies et stimulé l’entrée de nouveaux acteurs. L’industrie pharmaceutique s’est alors segmentée entre d’une part des laboratoires économiquement très importants et d’autre part des entrants de petite taille très innovants. La révolution des biotechnologies s’est en fait imposée à mesure que les anciennes technologies, basées sur la chimie traditionnelle, ont montré des signes d’essoufflement. Ce contexte nous est apparu propice à l’analyse des déterminants de l’innovation et des fusions-acquisitions intervenues dans ce secteur. Nous n’avons cependant pas traité le sujet de manière exhaustive et nos conclusions restent suggestives, des analyses additionnelles étant nécessaires notamment avec d’autres types de données que celles utilisées ici.

Nous avons mesuré l’innovation avec des données de brevets et de citations de brevets. Nous avons notamment créé un indicateur original pour identifier les brevets “pionniers”. Ceux-ci exercent une forte influence sur le sentier technologique en étant plus fréquemment cités que les autres brevets du même âge et de la même classe technologique. Ils sont aussi faiblement influencés par les brevets qui les précèdent puisqu’ils les citent relativement peu. Ces brevets sont donc les brevets des innovations qui étaient à la fois les plus inventives et les plus influentes sur un plan technologique. Ces brevets sont donc “proactifs”. Cette distinction nous est apparue pertinente car elle repose sur des critères technologiques et non commerciaux ce qui, en considérant le contexte spécifique de l’industrie pharmaceutique, parait important. Un des apports de ce travail à l’économie industrielle est donc méthodologique. Nous rappelons à présent les principales conclusions obtenues dans cette thèse.

L’influence du brevet sur les comportements d’innovation

Le deuxième chapitre de la thèse évalue la propension et la persistance à innover d’un panel de firmes pharmaceutiques américaines entre le milieu des années 1970 et le début des années 1990. Durant cette période, les dépôts de brevets effectués conduisirent à l’introduction des nouveaux médicaments commercialisés entre le début des années 1990 et aujourd’hui. Nombre d’observateurs et de données empiriques ont montré que ces nouveaux médicaments n’offraient souvent que des progrès mineurs par rapport à ceux déjà présents sur le marché. Lichtenberg (2003) a d’ailleurs constaté que seules les nouvelles entités chimiques avaient un impact significatif sur l’espérance de vie des consommateurs. Cela montre que les produits les moins innovants sont aussi les moins efficaces sur un plan thérapeutique et que seules les nouvelles entités chimiques génèrent un véritable progrès. L’introduction de nouvelles entités chimiques s’est cependant raréfiée. Ces comportements illustrent l’essoufflement technologique d’un secteur qui a de plus en plus de difficultés à innover. Parallèlement, de nouveaux acteurs pénètrent le marché avec de nouvelles technologies susceptibles de modifier les méthodes de recherche et la nature des nouveaux médicaments.

Nous avons pu vérifier que les comportements d’innovation des firmes pharmaceutiques traduisaient effectivement ce constat. En effet, l’importance économique des firmes est inversement proportionnelle à la qualité moyenne des dépôts de brevets, les plus petites entreprises apparaissant être les véritables sources du progrès technique tandis que les grands laboratoires sont beaucoup moins inventifs. A la lumière des travaux de Schumpeter, ces conclusions corroborent tout d’abord l’hypothèse selon laquelle le progrès technique émane principalement des firmes entrantes mais aussi que les firmes plus importantes ont un avantage à innover en volume car elles disposent de plus de ressources. Pour le cas spécifique de l’industrie pharmaceutique, il semblerait que l’arbitrage qualité/quantité des innovations soit fonction de la taille des firmes.

Nos estimations ont également confirmé l’existence d’une persistance à innover, les comportements d’innovations passés prédisant en partie les comportements futurs. Cette persistance est particulièrement forte lorsqu’est étudié le stock de dépôts de brevets non–ajustés, mais s’atténue lorsque sont considérés les stocks de brevets ajustés par les citations pour tenir compte de la qualité moyenne du portefeuille. En particulier, les dépôts de brevets pionniers ne sont pas persistants à court terme. Pour autant, ces innovations sont le plus souvent réalisées par des entreprises qui ont déjà, de par le passé, réalisé des innovations pionnières.

Ces résultats doivent s’interpréter à la lumière d’éléments critiques au système de brevets d’invention, tout du moins tel qu’il existe actuellement. Un travail théorique a été effectué parallèlement aux travaux figurant dans cette thèse pour formaliser ces critiques.1 Le brevet, en protégeant pour une même durée toutes les innovations indépendamment de leur importance, influence les comportements d’innovation des firmes. Cela favorise les innovations cumulatives en canalisant les efforts de R&D des firmes. Le niveau de qualité qui permet de maximiser le profit est alors unique mais il ne représente pas nécessairement tout le potentiel de la firme. Les firmes établies tirent partie de leur expérience de recherches passées lorsqu’elles innovent cumulativement. L’entrée n’est alors possible qu’au travers d’innovations radicales, c’est à dire d’innovations qui ne dépendent pas (ou peu) des connaissances existantes.

1 Ce travail est en cours et nécessite encore d’importantes améliorations ; nous n’en faisons ici qu’une brève présentation.

Formellement, le cadre est celui d’un modèle à “échelle de qualité” (“quality ladder”, voir Grossman & Helpman, 1991 et Aghion & Howitt, 1992) similaire à celui utilisé par Horowitz et Lai (1996). Ce cadre théorique simple, représente l’innovation par un mouvement ascendant le long d’une échelle de qualité. Il nous permet de remarquer que la durée invariable du brevet n’est pas exogène et qu’elle influence la nature et la vélocité du progrès technique. Plusieurs hypothèses sont nécessaires et, bien qu’elles soient fortes, elles caractérisent bien l’industrie pharmaceutique.

Tout d’abord, une fois le brevet expiré l’innovation n’a plus de valeur pour la firme et elle ne peut plus faire de profit car la concurrence la conduit à diminuer son prix au niveau du coût marginal de production. Les innovateurs font alors du profit durant une période limitée correspondant à la durée du brevet. Une autre hypothèse est que le prix des biens dépend du surcroît de qualité offert par l’innovation visà-vis des produits existants. Ils dépendent aussi du coût marginal de production. Chaque prix est donc directement déterminé par la position relative du produit sur l’échelle de qualité : le prix est d’autant plus élevé que la distance le séparant de ses substituts est importante. Enfin le coût total de production dépend, entre autres, des investissements en R&D. Le niveau des investissements en R&D explique ensuite le niveau de qualité des innovations : plus les investissements sont importants, plus l’ascension sur l’échelle de qualité sera de forte amplitude.

Les firmes innovent pour obtenir l’exclusivité sur des produits qu’elles peuvent vendre au dessus du coût marginal de production tant que le brevet est valide. Une dernière hypothèse du côté de l’offre suppose qu’au sein d’une même échelle de qualité, les investissements passés sont capitalisés par la firme et constituent une base exploitable pour la recherche courante. Si la firme n’a aucune expérience dans un champ donné elle devra “rattraper” le niveau de qualité offert par le marché en faisant des investissements supplémentaires. Du coté de la demande maintenant, les consommateurs vont acheter des biens en fonction de leur qualité mais aussi de leur prix. L’utilité des consommateurs est donc aussi affectée par la durée du brevet.

Avec la même structure théorique (celle qui a inspiré notre modèlisation), Horowitz & Lai (1996), qui s’intéressent à la durée optimale du brevet, montrent que la durée qui optimise le bien-être social n’est pas la même que celle qui optimise le taux d’innovation. Pour les mêmes raisons qui expliquent cela, nous trouvons que la durée de vie fixe du brevet est en fait endogène aux choix technologiques des firmes et donc au progrès technique.

Ce cadre théorique montre finalement que l’innovation est uniquement cumulative car il s’agit d’évoluer le long d’une échelle de qualité au sein de laquelle des produits substituts coexistent mais avec des qualités différentes. L’innovation radicale revient alors à créer une nouvelle échelle de qualité, c’est à dire un domaine vierge où il n’existe pas encore de technologie connue. Pour faire cela, la firme doit investir suffisamment pour atteindre un niveau de qualité au moins égal aux substituts proches, c’est à dire celui offert par les produits présents sur d’autres échelles de qualité. Le fait que l’innovation soit radicale ou cumulative n’a pas d’incidence sur le choix des consommateurs qui ne s’intéressent qu’à la qualité offerte et aux prix des biens.

Dans ce cadre simplifié les firmes maximisent leur profit inter-temporel en choisissant leurs cadences d’innovation et le niveau de qualité de celles-ci. Il s’agit donc de maximiser dans le temps la somme des profits générés par chaque innovation. Les résultats de cette maximisation indiquent tout d’abord que la firme choisira de cadencer son rythme d’innovation sur la durée de vie du brevet. Après chaque expiration, la firme innove donc à nouveau mais elle ne le fait pas avant. Il apparaît aussi que la taille des innovations est toujours la même et dépend de la durée du brevet de sorte que, comme la littérature le suggérait déjà, plus le brevet est long (jusqu’à un certain point), plus les innovations sont importantes et inversement. Schématiquement, l’échelle de qualité ressemble donc à un escalier symétrique dont la longueur et la hauteur des marches dépendent directement de la durée du brevet. En ce sens, la durée de vie des brevets canalise les efforts d’innovation des firmes.

En introduisant dans ce modèle la possibilité de faire des innovations radicales, c’est à dire des innovations qui ne reposent pas sur des connaissances existantes, il apparaît que les firmes établies n’ont jamais intérêt à en faire, notamment à cause de leur fonction de coût qui leur permet de tirer avantage des investissements passés. En fait, seules les firmes entrantes innoveront radicalement et c’est là même leur seul moyen de pénétrer le marché. Ce résultat correspond à celui de Reinganum (1983). L’émergence de ces innovations est alors par nature exogène si l’on ne prend pas en compte l’épuisement technologique. Si l’on considère ensuite que les investissements passés en R&D sont de moins en moins productifs, car la technologie s’essouffle avec le temps, les firmes en place n’ont toujours aucun intérêt à innover radicalement tant que ces investissements ont une valeur non nulle pour innover à nouveau. Autrement dit, tant que les investissements passés peuvent être rentabilisés, les stratégies d’innovation des firmes établies seront uniquement cumulatives. Ce résultat montre comment les firmes établies peuvent se retrouver finalement dans une situation d’inertie parce qu’elles n’ont pas d’incitation à innover autrement que cumulativement.

Nous comprenons alors l’intérêt, du point de vue de la société, d’une protection qui dépendrait de la taille des innovations. Ce type de protection serait d’autant plus profitable qu’il annihilerait l’intérêt, pour les firmes, d’avoir des comportements stratégiques vis-à-vis du brevet. Les innovateurs seraient alors incités à générer des innovations de qualité maximale et les innovations stratégiques ne seraient plus rentables. On pourrait alors penser à un brevet dont la durée n’est pas fixée a priori mais en fonction de critères d’évaluation a posteriori basés , par exemple, sur l’ampleur des externalités technologiques générées. Ce type de brevet, en créant de l’incertitude pour les innovateurs, deviendrait exogène aux stratégies d’innovation des firmes qui seraient moins déterministes.

Lire le mémoire complet ==> (Innovation et stratégies d’acquisitions dans l’industrie pharmaceutique)
Thèse Pour obtenir le grade de Docteur – Discipline : Sciences Économiques
L’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne