L’industrie Pharmaceutique en France : quelques chiffres

By 22 August 2013

1 L’Industrie Pharmaceutique

L’industrie pharmaceutique a pour but de faire du profit en inventant, développant et commercialisant des médicaments à usage humain ou vétérinaire. Économiquement, elle est une des industries les plus rentables et importantes au monde. Outre son importance économique, l’industrie pharmaceutique a un impact direct très important sur le bien être social. Selon Lichtenberg (2003), les nouveaux médicaments expliquent 40% des deux années d’espérance de vie qui ont été gagnées entre 1986 et 2000 dans 52 pays (se référer à Triplett, 1999 ou encore Long et al., 2006 pour des conclusions similaires à partir d’échantillons différents). L’innovation pharmaceutique permettrait aussi de réduire les dépenses totales de santé en réduisant les hospitalisations. Ainsi, selon Lichtenberg (1996), “an increase of 100 prescriptions is associated with 16.3 fewer hospital days. A $1 increase in pharmaceutical expenditure is associated with a $3.65 reduction in hospital care expenditure” (p. 388). Présentons maintenant le secteur en chiffres avant de spécifier ses autres principales caractéristiques.

1.1 Quelques chiffres

Selon les données d’IMS (principal fournisseur de données sur la pharmacie dans le monde), l’industrie pharmaceutique connaît depuis longtemps des taux de croissance très importants. Ces quinze dernières années, ils oscillent entre 12% et 14% en glissement annuel (se référer à Berndt, 2002 pour les détails de cette croissance). Bien qu’actuellement elle se ralentisse, la croissance de l’industrie pharmaceutique reste bien supérieure à la moyenne de l’industrie manufacturière. Dans la plupart des pays, elle est tirée par les volumes (de plus en plus de médicaments sont consommés) à l’exception des États-Unis où elle semble plus tirée par les prix (le prix moyen des médicaments augmente).5 Les activités basées sur les biotechnologies sont les plus florissantes avec une croissance supérieure à 17% en 2005 contre 7% pour le marché pharmaceutique total (source : Datamonitor, 2007). Les firmes profitant le moins de cette croissance sont les “Big Pharma”, c’est à dire les grands laboratoires établis, la croissance étant principalement tirée par les firmes de biotechnologies, plus petites mais beaucoup plus nombreuses. Le marché des médicaments génériques progresse aussi particulièrement vite relativement à celui des princeps (les princeps sont les médicaments de marque). Les taux de croissance annuels sont ainsi, en 2005, de +11% pour le marché des médicaments génériques contre +6% pour le marché des princeps. Le marché de la copie progresse donc presque deux fois plus vite que celui des produits innovants. Une part grandissante des médicaments consommés existe ainsi sous forme de médicaments génériques ce qui illustre la faiblesse du renouvellement technologique. Les laboratoires ont alors du mal à maintenir leur croissance grâce à l’innovation. En 2005, les dix princeps les plus vendus6 représentaient 10,1% du marché mondial en valeur et avaient un taux de croissance annuelle moyen de 21,9%. Beaucoup de laboratoires vont cependant bientôt perdre l’exclusivité de commercialisation qu’ils ont sur ces produits ce sur quoi nous reviendrons plus tard.

5 Cette différence s’explique notamment par la réglementation des prix aux États-Unis qui est une des plus libres au monde.

6 Il s’agit dans l’ordre décroissant des ventes en valeur de Lipitor, Plavix, Nexium, Seretide/Advair, Zocor, Norvasc, Zyprexa, Risperdal, Ogastro/Prevacid et Effexor. Le total des ventes de ces 10 médicaments était approximativement de 60 milliards de dollars en 2005.

L’étude des princeps commercialisés entre 1963 et 1999 aux États-Unis révèle que les sources de l’innovation se sont fortement dispersées au cours du temps (DiMasi, 2000). Les nouvelles entités chimiques (qui excluent les reformulations) sont ainsi de moins en moins concentrées au sein d’un nombre limité de firmes. Entre 1963 et 1999, 691 nouvelles entités chimiques ont été approuvées par la Food and Drug Administration (FDA) aux USA et 94 firmes seulement en étaient la source. Parmi elles, les 10 firmes en ayant commercialisé le plus ont produit entre 5 et 45 princeps. La part de marché individuelle de ces firmes reste donc relativement limitée et la première d’entre elles, Pfizer, ne détient que 6.5% des nouvelles entités chimiques qui ont été commercialisées sur cette période.

En termes d’évolution, alors que les quatre premières firmes ont lancé un peu moins de 30% des nouvelles entités chimiques commercialisées entre 1963 et 1979, cette part n’était plus que de 22% entre 1980 et 1989 et de moins de 18% entre 1990 et 1999. La tendance est la même pour les huit premières firmes indiquant que les sources d’innovation se dispersent. La domination technologique des principaux laboratoires semble donc inexorablement s’effriter (voir le rapport du Tuft Center for the Study of Drug Development, 2000).7 Pour beaucoup d’observateurs, les avancées de la science biomédicale et de la biologie moléculaire ont stimulé cette fragmentation des sources d’innovation avec l’entrée de nouveaux acteurs sur le marché. Ainsi, le nombre de firmes ayant de nouveaux produits à leur actif dans les années 1990 a augmenté de 84% par rapport aux années 1970. Parmi les 50 firmes qui ont lancé un nouveau produit durant la dernière période (1990-1999), il s’agissait d’une “première fois” pour 41 d’entre elles. Parallèlement, les firmes ont plutôt diversifié leurs domaines de recherche : parmi les 15 firmes ayant lancé le plus de princeps entre 1982 et 1999, 12 l’ont fait dans un plus grand nombre de classes thérapeutiques que durant la période précédente (1963-1980) alors qu’aucune d’entre elles ne l’a fait dans un nombre de classes plus restreint (DiMasi, 2000). Cet élément suggère alors que le marché s’est élargi en proposant une gamme thérapeutique plus complète.

Les données les plus récentes indiquent que seulement 29 nouveaux médicaments ont été autorisés à entrer sur le marché américain en 2006. Rappelons que selon l’étude de Grabowski et al. (2002), historiquement seulement 3 médicaments sur 10 sont rentables. Autrement dit, moins d’un tiers d’entre eux permettent à l’innovateur de recouvrir les investissements en R&D et éventuellement de dégager du profit. Il est néanmoins important de rappeler aussi que le montant des dépenses de R&D généralement présenté est un coût “échecs compris” et que le taux d’échec est très important. Ainsi, seulement un composant sur les 5 000 à 10 000 identifiés, ou sur les 1 à 5 qui entreront en tests cliniques, sera effectivement commercialisé (PhRMA, 2005, 2006, 2007).8 Durant les 10 à 15 années généralement consacrées à la R&D autour d’un princeps, 5 000 à 10 000 composants sont donc examinés, 250 en moyenne entrent en tests précliniques puis 5 au plus en tests cliniques (phase I : sur 20 à 100 volontaires, phase II : sur 100 à 500 volontaires et phase III : sur 1 000 à 5 000 volontaires) pour que un seul soit finalement autorisé à être commercialisé. Le temps nécessaire au développement d’un médicament est donc très élevé. D’après DiMasi (2001a, b) il est compris, en 1999, entre 10 et 15 années. Les investissements qui sont consacrés au développement et à la mise sur le marché d’un princeps sont, aux États-Unis, de 802 millions de dollars en 2001 contre 318 millions en 1987 et 138 millions en 1975 (DiMasi et al., 2003). La durée effective du brevet (c’est-à-dire l’exclusivité de commercialisation), qui permet de rentabiliser ce coût, n’est en moyenne que de 11,5 années (Grabowski & Vernon, 1996). Cette durée est cependant très variable, certains princeps rejoignant le marché beaucoup plus rapidement que d’autres. Par ailleurs, le Tuft Center for the Drug Development a récemment estimé que pour un médicament basé sur les biotechnologies ce coût dépasse 1,2 milliard de dollars en 2005, notamment parce que les phases de développement y sont plus longues que pour la pharmacie traditionnelle et que les investissements en capital sont plus élevés.9 En contre partie, les produits issus des biotechnologies ont un taux de succès en tests cliniques supérieur à celui des produits traditionnels (30,2% contre 21,5% en 2005).

8 Les dépenses réelles (ou“décaissements”) ne représenteraient cependant que la moitié de ce montant. Les critiques de l’étude de DiMasi et al. (2003), les plus souvent mentionnées dans la littérature, font valoir la difficulté à imputer précisément un coût de R&D à un médicament donné, sachant que les premières années de recherche ne sont pas spécifiquement liées à un médicament mais à plusieurs substances plus ou moins apparentées. Or, un laboratoire doit recouvrir ses frais de R&D avec les seuls médicaments commercialisés, d’où l’expression d’un coût “échecs compris”. Deuxième difficulté, corollaire de la première, cette recherche se déroulant sur plusieurs années, il est difficile de comptabiliser précisément les dépenses “par produit”. L’étude faisait apparaître que seulement 21,5% des médicaments entrés en phase I d’essais cliniques aboutissaient réellement à une mise sur le marché. Les coûts de développement préclinique s’élèvent à 30% du total, et le délai moyen entre le début des essais cliniques et l’AMM est de 7 ans et 6 mois. Le développement préclinique dure quant à lui 5 ans. Mais aux coûts directs, l’étude ajoute le “coût d’opportunité du capital”, qui tient compte de ce qu’auraient rapporté les fonds s’ils avaient été investis en bourse, au lieu d’être dépensés en R&D. Ainsi les 802 millions de dollars se répartissent finalement en 335 millions pour le coût de développement préclinique, dont 214 millions de coût du capital (63,9%) et 467 millions pour le développement clinique, dont 185 millions de coût du capital (39,6%). Au total, le coût du capital représente près de la moitié (49,8%) du coût global. Source : Impact médecine, No. 147.

Selon la National Science Foundation (NSF, 2004) l’industrie pharmaceutique (comprenant les biotechnologies) est alors, après l’industrie aérospatiale, l’industrie la plus intense en R&D (vis-à-vis de la part du chiffre d’affaires que les firmes lui consacrent). D’après The Pharmaceutical Research and Manufacturers of America (PhRMA, 2004) ces dépenses ont augmenté de manière exponentielle depuis les années 1970 avec un ralentissement qui n’est que très récent. La part des investissements en R&D dans le chiffre d’affaires a commencé à augmenter significativement depuis le milieu des années 1970 jusqu’au milieu des années 1990 pour se stabiliser ensuite. Les dépenses de R&D des firmes pharmaceutiques ont ainsi culminé en moyenne à 21,7% du chiffre d’affaires en 1996 contre 12,4% dans les années 1970 pour se stabiliser ensuite à 19,2% en 2005 (source : PhRMA, repris depuis Scherer, 2007). Selon la NSF, l’intensité de la R&D des firmes pharmaceutiques est presque sept fois supérieure à la moyenne de l’industrie manufacturière. Compte tenu de l’importance de ce budget, la taille des firmes apparaît être un avantage notable dans ce secteur. En effet, plus un laboratoire sera important, plus il pourra entreprendre de programmes de R&D différents maximisant ainsi ses chances d’obtenir un nouveau produit à commercialiser.

Le tableau I.1 présente, pour l’année 2004 les dix premiers laboratoires pharmaceutiques au monde, selon les chiffres d’affaires, et le tableau I.2, de la même manière, les dix premières firmes de biotechnologies. Dans les deux cas l’intensité de la R&D est très importante bien qu’elle soit sensiblement plus forte pour les firmes de biotechnologies (cf. infra). Si l’on considère que les firmes pharmaceutiques consacrent actuellement en moyenne 20% de leur chiffre d’affaires à la R&D (montant généralement admis dans la littérature récente), les firmes les plus importantes n’apparaissent pas être celles qui consacrent la plus grande part de leurs ressources à la R&D. Pour ces firmes, contrairement à l’ensemble des autres, la R&D n’est donc généralement pas le budget le plus important.

TAB. I.1 – Les dix premiers laboratoires pharmaceutiques au monde

Rang Nom C.A. (milliards) R&D (milliards) Part de la R&D

dans le C.A.

1 Pfizer $50.516 $7.614 15,07%
2 Johnson & Johnson $47.348 $5.203 10,99%
3 GlaxoSmithKline $37.318 $5.204 13,95%
4 Sanofi-Aventis $31.615 $4.927 15,58%
5 Novartis $28.247 $4.207 14,89%
6 Hoffmann-La Roche $25.163 $4.098 16,29%
7 Merck $22.939 $4.010 17,48%
8 AstraZeneca $21.427 $3.803 17,75%
9 Abbott Laboratories $19.680 $1.697 8,62%
10 Bristol-Myers Squibb $19.380 $2.500 12,90%

Source : “Top 50 pharmaceutical companies”, MedAdNews, Septembre 2005

Il semble en fait que pour les grands laboratoires, le budget marketing, qui comprend la publicité mais surtout les visiteurs médicaux et autres forces de vente, excède souvent celui de la R&D10 (Ellison & Fisher-Ellison, 2007). Dans une certaine mesure cela montre d’une part que les grands laboratoires détiennent un avantage en termes de financement, leur marge de manœuvre étant plus large, et d’autre part que la commercialisation leur apparaît plus profitable que la recherche. Il apparaît enfin que la plus importante des firmes de biotechnologie, selon le chiffre d’affaires, est deux fois plus petite que le plus petit des laboratoires pharmaceutiques. Les firmes de biotechnologie les plus importantes semblent d’ailleurs particulièrement intensives en R&D et y consacrent parfois plus de 30% de leur chiffre d’affaires.

TAB. I.2 – Les dix premières firmes de biotechnologie au monde

Rang Nom C.A. (millions) R&D (millions) Part de la R&D dans le C.A.
1 Amgen $10.550,0 $2.028 19,22%
2 Genentech $4.621,2 $947,5 20,50%
3 Merck Serono $2.458,1 $594,3 24,18%
4 Biogen Idec $2.211,6 $687,7 31,10%
5 Genzyme $2.201,1 $391,8 17,80%
6 Chiron Corp. $1.723,4 $431,1 25,01%
7 Gilead Sciences $1.324,6 $223,6 16,88%
8 CSL $1.273,4 $70,2 5,51%
9 MedImmune $1.141,1 $327,3 28,68%
10 Cephalon $1.015,4 $274 26,98%

Source : “Top 100 biotechnology companies”, MedAdNews , Juillet 2005

Selon l’étude de DiMasi & Paquette (2004), malgré l’importance des budgets de R&D, le secteur pharmaceutique (princeps plus génériques) connaît une diminution significative des barrières à l’entrée. Ainsi, comme le suggérait déjà l’analyse de Lichtenberg & Philipson (2002), la concurrence entre princeps est devenue au moins aussi importante que celle des génériques. La concurrence qui s’exerce avant l’expiration du brevet est donc d’une ampleur comparable à celle qui s’exerce après. Il semble néanmoins, comme le suggère Lichtenberg (1998, 2005), que cette concurrence “au sein du brevet” ne reflète pas véritablement le niveau du progrès technique (au sens de la création destructrice) car les produits les plus inventifs ont plutôt tendance à accroître la taille du marché : “We find that drugs that represent an advance over available therapy expand the total market for drugs in that class, whereas drugs that have therapeutic qualities similar to those of already marketed drugs mainly reduce sales of already marketed drugs” ; la “création destructrice” au niveau des princeps pourrait en fait plutôt résulter de l’introduction, par des firmes expérimentées, de produits vraisemblablement améliorés : “We also find that sales of old drugs are reduced much more by the introduction of new drugs by firms that have previously invented drugs in the same class than they are by the introduction of new drugs by firms that have not previously invented drugs in the same class.”

10 Bill Clinton affirmait en 1993, dans un discours repris par le Wall Street Journal du 16 février 1993, que l’industrie pharmaceutique dépensait “$1 billion more each year on advertising and lobbying than it does on developing new and better drugs.” Voir aussi l’U.S. Congress, Office of Technology Assessment, “Pharmaceutical R&D : Costs, Risks and Rewards.” Washington : U.S. Government Printing Office, 1993 ainsi que Schweitzer (1997) pour des éléments empiriques.

Lire le mémoire complet ==> (Innovation et stratégies d’acquisitions dans l’industrie pharmaceutique)
Thèse Pour obtenir le grade de Docteur – Discipline : Sciences Économiques
L’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne