L’Hypothèse de la Capacité d’Absorption des acquéreurs

By 23 August 2013

1.2 L’Hypothèse de la Capacité d’Absorption

L’hypothèse de la capacité d’absorption suppose que si certaines lacunes portant sur de nouvelles connaissances peuvent stimuler l’acquisition de firmes plus réactives (ou plus proactives) sur le plan technologique, l’acquéreur devra néanmoins détenir un capital de connaissances internes suffisant. Il devra en effet être d’une part en mesure d’identifier les compétences prometteuses, brevets et programmes de R&D des cibles potentielles notamment, et d’autre part capable de les intégrer et de les combiner efficacement avec son propre capital de R&D (Cohen & Levinthal, 1989 ; Arora & Gambardella, 1990 ; Zander & Kogut, 1995 ; Teece et al. 1997 ; Zahra & George, 2002 ; Kira, 2006). Déjà, pour Tilton (1971), qui s’intéressait au secteur des semi-conducteurs, l’idée était présentée en ces termes : “[…] an R&D effort provided by in-house technical capability […] could keep these firms abreast of the latest semi-conductor development and facilitate the assimilation of new technologies developed elsewhere” (pp. 71) ce que Cohen & Levinthal (1989) étendent avec l’hypothèse de capacité d’absorption (ou d’apprentissage) en expliquant que la R&D développe l’aptitude des firmes à identifier, assimiler et exploiter les connaissances de leur environnement (pp. 569). Ce problème pourrait être particulièrement pertinent lorsque l’on considère les difficultés qu’impliquent la valorisation du capital de connaissances de la cible ainsi que l’intégration de ce capital dans celui de l’acquéreur (se référer notamment à Chaudhuri & Tabrizi, 1999 ; Connor, 2001 ; Puranam et al., 2006).

Dans la littérature récente traitant des comportements d’innovation et de coopération, les variables qui sont retenues pour capturer ces capacités d’absorption incluent généralement le capital de R&D (Stock et al., 2001 ; Cassiman & Veugelers, 2002 ; Belderbos et al. 2004) ainsi que les stocks de brevets, parfois pondérés par les citations faites, c’est à dire celles présentant l’état de l’art au moment où l’innovation a été faite (DeCarolis & Deeds, 1999 ; Kira, 2006). Un autre type de littérature a identifié l’importance de la recherche fondamentale faite en interne pour développer cette capacité, particulièrement lorsque les connaissances externes à la firme, et pertinentes vis-à-vis de ses recherches, sont de nature plutôt fondamentale (Henderson & Cockburn, 1998 ; Zucker et al. 2002 ; Markiewicz, 2006 ; Kira, 2006).

Si les innovateurs n’étaient pas véritablement intéressés par la viabilité à long terme des capacités d’innovation des firmes cibles, et si ces transactions représentaient des transferts uniques de technologie (après quoi l’équipe technique de la firme cible devient redondante avec celle de la firme acheteuse), alors il se pourrait que le besoin de capacité d’absorption soit moindre (limitée à l’identification des cibles). Néanmoins, les entretiens avec des dirigeants de l’industrie de l’information et des télécommunications que Puranam et al. (2006) ont effectué tendent à montrer que les acquéreurs chercheraient en réalité plutôt à élargir leurs capacités à innover, tout en préservant les leurs, afin de profiter d’effets de synergies.12

Il semble donc que la capacité d’absorption des acquéreurs influence directement le processus de F&A dans les industries de haute technologie. Higgins & Rodriguez (2006) trouvent ainsi que les firmes pharmaceutiques ayant une relativement forte intensité de R&D ont une plus forte propension à faire des acquisitions technologiques (c’est à dire de firmes intenses en R&D), résultat qui selon les auteurs rend compte de capacités d’absorption. Valentini (2004) trouve aussi que l’intensité de la R&D est un facteur décisif pour les acquisitions de firmes dans les secteurs médicaux et d’équipements photographiques sur la période 1988-1996. Par la suite, Dessyllas & Hughes (2005a) montrent que les acquéreurs ont généralement des portefeuilles de brevets, ajustés ou non par les citations reçues, plus importants que les firmes ne faisant pas d’acquisition.

12 Ainsi, un manager de Hewlett-Packard expliqua que “… usually we purchase a specific piece of technology or a product. But that is only half the story, we also want the team which will generate innovation in the future.” Un autre de Cisco Systems affirma que : “For us it is never the box or the block that is already hereit’s all about the next generation product.” Un manager d’ Intel explique même que c’était un des critères de choix des cibles : “When looking at a target we typically ask, will the technology be developed ? Will the team stick around ? Will there be a next generation product ?”

L’hypothèse de la capacité d’absorption peut aussi trouver une validation empirique au travers de l’étude des firmes cibles. Ainsi Hall (1987) conclu que les firmes de même taille et de même intensité de R&D ont une plus forte propension à fusionner et que la “valeur virtuelle” de l’intensité de la R&D de la cible tend à revaloriser celle de l’acheteur. Frey & Hussinger (2006) observent que si la cible et l’acheteur potentiel ont déposé dans le passé au moins un brevet à l’European Patent Office (EPO), cela augmente la probabilité d’occurrence d’une fusion, indiquant qu’une firme possédant des brevets a plus d’intérêt pour l’acquéreur si lui même est aussi un innovateur. Marco & Rausser (2001), Hussinger (2005) puis Frey & Hussinger (2006) montrent que le degré de parenté des champs technologiques entre un acquéreur et sa cible a un impact positif important sur la probabilité d’occurrence d’une fusion : une firme cible est donc plus attrayante pour un acquéreur potentiel si les deux firmes déposent des brevets dans des champs technologiques connexes. Enfin, la capacité d’absorption est aussi supportée par différentes études montrant que les fusions ont un impact d’autant plus significatif et positif sur l’intensité de la R&D que les technologies des deux firmes sont complémentaires (Ahuja & Katila, 2001, Cassiman et al., 2005 ; Valentini, 2004).

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Thèse Pour obtenir le grade de Docteur – Discipline : Sciences Économiques
L’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne