Les technologies de l’information pour l’éducation et la santé

By 3 August 2013

Les technologies de l’information pour l’éducation et la santé

L’éducation et la santé sont deux secteurs dans lesquels l’utilisation des technologies de l’information et de la communication est des plus controversée. Faisant l’objet d’une importante demande sociale qu’ils sont incapables de satisfaire tant sur les plans quantitatif que qualitatif, ils sont tantôt présentés comme des domaines dans lesquels la mise en œuvre de politiques reposant sur l’utilisation des TIC est secondaire pour ne pas dire inutile compte tenu de l’ampleur des besoins élémentaires qui restent insatisfaits et tantôt comme le terrain d’application par excellence de ces technologies perçues comme des outils permettant d’apporter des solutions concrètes à des coûts relativement faibles.

L’éducation

L’introduction des technologies de l’information et de la communication dans le système éducatif remonte au milieu des années 60 avec l’expérimentation de l’utilisation de la radio pour l’apprentissage du français sur la base de la méthode élaborée par le Centre de linguistique appliquée de Dakar (CLAD). Cette expérimentation qui se déroula de 1964 à 1982 n’a jamais fait l’objet d’une véritable évaluation scientifique, mais enseignants et parents lui ayant attribué la baisse du niveau des élèves et de nombreux échecs scolaires, elle sera abandonnée à la suite des Etats généraux de l’éducation et de la formation (EGEF) organisés en 1982.188 Dès 1972, une seconde expérimentation est lancée avec la Télévision scolaire du Sénégal (TSS). A une époque où malgré les 20% du budget national consacrés à l’éducation on ne parvient à scolariser que 40% des enfants en âge d’aller à l’école, l’objectif principal de cette nouvelle expérience est d’améliorer le rapport qualité/coût de l’enseignement de manière à augmenter le taux de scolarisation. Ayant touché un groupe pilote de 400 élèves, l’expérience sera positivement évaluée en 1981 par l’UNESCO, tant sur le plan pédagogique que sur le plan économique, mais le système ne sera jamais étendu.189

Enfin en 1982, le Ministère de la recherche scientifique et technique, en collaboration avec l’Ecole normale supérieure, a initié le projet Logo, qui avait pour objectif d’étudier l’impact de l’utilisation de l’ordinateur et du langage Logo par des enfants âgés de 6 ans sur l’apprentissage des disciplines scolaires. Les résultats de ce projet montrèrent notamment que les élèves étaient capables de programmer sans aucune appréhension et que l’apprentissage des mathématiques et la compréhension de certains concepts physiques étaient facilités.190 Quelques années plus tard, en 1989, ces deux institutions lanceront le Projet d’introduction de l’informatique dans le système éducatif (PIISE). Ciblant l’enseignement élémentaire, moyen et secondaire dans les zones urbaines comme dans les zones rurales, ce projet eut pour résultats la production de guides d’évaluation de didacticiels et d’automates programmables ainsi que l’initiation à l’informatique d’un certain nombre d’enseignants et d’éducateurs de colonies de vacances.191 Faute de moyens, ces projets ne dépasseront pas la phase expérimentale et leurs principales conclusions, notamment celles visant à introduire l’informatique aux différents échelons du système éducatif sénégalais, resteront pendant longtemps lettre morte.

Analysant l’ensemble de ces projets dans le cadre de l’élaboration du Plan décennal de l’éducation et de la formation (PDEF), le Ministère de l’éducation nationale écrivait d’ailleurs en février 1998 “Ces expériences…gardent un caractère limité dans le temps et dans l’espace et ont produit une très faible capacité à modifier qualitativement et quantitativement un secteur aussi massif que celui de l’éducation. Ce constat indique l’urgence de la définition d’une politique cohérente dans le domaine, articulée à l’identification de stratégies qui soient à la hauteur des enjeux et de l’importance du secteur”.192

Cependant, le secteur éducatif, via l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, a joué un rôle déterminant dans l’introduction d’Internet au Sénégal. En effet, le phénomène Internet a fait son apparition au Sénégal en 1989/1990 avec l’implantation d’un nœud du réseau RIO de l’ORSTOM auquel étaient connectées certaines structures universitaires. Puis à partir de 1992, en collaboration avec l’ORSTOM, le département Génie informatique de l’ENSUT193 se déclare comme gestionnaire du domaine “.sn” auprès des autorités de gestion de l’Internet. Après la connexion du Sénégal à Internet par la SONATEL en mars 1996, l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar continue à jouer un rôle central. En effet, dans les coulisses, la SONATEL mène campagne pour s’approprier la gestion du domaine “.sn”, mettant en avant ses compétences techniques. L’enjeu est le contrôle de l’attribution des noms de domaine au Sénégal et l’Université, arguant de la nécessité de voir les noms de domaines attribués par un organisme indépendant à but non lucratif, s’oppose à cette tentative qui risque, dans un premier temps, de mettre cette prérogative sous le contrôle de l’Etat puis, ultérieurement, entre les mains d’une société privée contrôlée par des capitaux étrangers puisque la privatisation de la SONATEL pointe à l’horizon. Finalement, l’Université obtient gain de cause et conserve la gestion administrative et technique de ce qui devient alors le NIC194 Sénégal.

Pour revenir à l’utilisation des technologies de l’information et de la communication dans le système éducatif, ce n’est qu’à partir de 1998 que l’informatique, ou du moins les ordinateurs, vont être introduits selon un plan systématique dans un certain nombre d’établissements scolaires dans le cadre du programme World Links for Development (WorLD) lancé fin 1996 par la Banque mondiale.195 La Banque mondiale finance la formation de formateurs et l’acquisition du matériel (ordinateurs, imprimantes, onduleurs, modems, réseaux locaux, etc.) et des logiciels nécessaires alors que l’Etat prend à sa charge les abonnements Internet, les frais de télécommunications, l’entretien du matériel, l’achat des consommables et les charges salariales liées à la rétribution du personnel de laboratoire et des enseignants chargés de la coordination du projet. Une vingtaine d’établissements est déjà connectée et d’ici l’an 2001, c’est un total de 40 établissements scolaires qui devrait bénéficier de ce projet.

Si cette initiative représente une avancée certaine, elle ne manque pas de poser un certain nombre de problèmes. Tout d’abord, l’Etat ayant à sa charge les frais de connexion, la maintenance et l’achat des consommables, c’est en fait aux établissements scolaires que revient la prise en compte de l’ensemble de ces coûts additionnels. Ceux-ci disposent de budgets qui s’avèrent déjà insuffisants pour leur fonctionnement “normal” et dans ces conditions l’introduction des ordinateurs et leur connexion à Internet ressemble fort à un cadeau empoisonné. D’ailleurs, quelques mois après le début de l’expérience, les trois premiers établissements connectés avaient vu leur connexion à Internet coupées, incapables qu’ils étaient de faire face aux factures téléphoniques. Depuis, un mécanisme de participation des élèves a été mis sur pied et une convention a été signée entre le Ministère de l’éducation nationale et la SONATEL de façon à ce que les établissements connectés bénéficient d’avantages particuliers.196 Cependant, la problématique de la mise à niveau, voire celle du remplacement du matériel devenu obsolète, n’est pas concrètement envisagée et d’ici quelques années le projet WorLD risque de rejoindre les projets Logo et PIISE dans le musée des expériences sans suite.

Au niveau universitaire, deux grands projets sont actuellement en cours:

• l’Université virtuelle africaine (UVA), impulsée par la Banque mondiale et qui vise à instaurer des formations payantes reposant sur le télé-enseignement pour officiellement “améliorer les chances d’accès au supérieur au plus grand public, faciliter l’introduction des nouvelles filières (sciences et technologie) et permettre les mises à niveau régulières des compétences”;197

• l’Université virtuelle francophone (UVF) financée par l’AUPELF-UREF qui se fixe pour objectif d’utiliser au maximum les TIC pour délocaliser enseignants et apprenants, rendre rapidement disponibles sur les inforoutes les produits de télé- enseignement existants et réingéniériser des produits exportables au sein de la francophonie.198

Mais beaucoup plus fondamentalement, ce qui pose problème, c’est la faible prise de conscience que l’introduction des technologies de l’information dans le système éducatif implique de tels bouleversements qu’il faut réfléchir dès à présent à un autre modèle éducatif qui aura plus pour objectif de donner des aptitudes que de transmettre des savoirs et dans lequel les rôles et les responsabilités des enseignants comme des apprenants seront totalement différents de ce qu’ils sont aujourd’hui. Or, si les élèves s’adaptent facilement aux nouvelles situations et s’ils se familiarisent rapidement avec les technologies qui font désormais partie de leur environnement quotidien, il n’en est pas de même des enseignants qui sont souvent hostiles ou pour le moins rétifs aux changements. Cela s’explique par le fait qu’hier, la répétition, et donc la reproduction à l’identique ou presque d’un modèle figé ou peu évolutif, était une valeur cardinale de la pédagogie. Aujourd’hui, au contraire, le caractère rapide et imprévisible des changements fait que la clé de la réussite se trouve désormais pour les individus comme pour les organisations dans leurs capacités d’adaptation et d’innovation. Pour les enseignants, l’introduction des technologies de l’information dans le système éducatif est donc plus une remise en cause profonde de leurs pratiques et de leurs certitudes pédagogiques qu’un simple processus de modernisation de leur fonction. Dans le passé, les tentatives d’introduction de nouvelles technologies dans le système éducatif se sont d’ailleurs heurtées à cet obstacle comme le rappelait un article publié dans Le Soleil. On pouvait notamment y lire que la radio scolaire qui avait été largement utilisée au Sénégal et qui avait en son temps révolutionné la pratique de l’enseignement avait été abandonnée par la suite car très largement récusée “par des enseignants nostalgiques”.199

Cette dimension semble cependant avoir été comprise par certains puisque l’UNESCO envisage de soutenir un “réseau de formation pour les enseignants au Sénégal” ayant pour objectif la création “d’un système ouvert d’apprentissage en connectant les établissements de formation aux inforoutes et ainsi en multipliant leur capacité à rencontrer les nouveaux défis d’enseignement et d’apprentissage et en devenant de vraies organisations éducatives pour les communautés”.200 Mieux, les promoteurs du projet soulignent que dans le contexte éducatif sénégalais les TIC ne sont que des outils pour faciliter l’enseignement et l’apprentissage et ils prennent soin de préciser que “leur succès ne dépend pas de la technologie elle-même mais de l’adéquation de son utilisation”. Plus loin, ils ajoutent “Des attentes très grandes quant aux applications des TIC peuvent amener des grands désappointements si on ne tient pas assez compte du contexte éducatif réel y compris, par exemple, du fait que les usagers ne sont pas formés, qu’il n’y a pas d’électricité stable et surtout, que les messages éducatifs ne sont pas adaptés, signifiants ou de qualité suffisante”.201

Certes, le PDEF propose bien pour les années à venir une stratégie d’ensemble visant à introduire les technologies de l’information et de la communication dans les différents ordres et types d’enseignement,202 mais il est totalement silencieux sur la question des moyens. Or mettre des ordinateurs dans les écoles et former les enseignants à l’utilisation de cet outil, c’est bien, mais encore faut-il résoudre l’équation des coûts. En effet, que les technologies de l’information et de la communication soient utilisées comme outil pédagogique dans le cadre du système formel d’enseignement ou comme colonne vertébrale d’un système d’enseignement à distance censé pallier les lacunes du système formel, les coûts de leur utilisation sont particulièrement élevés, qu’il s’agisse de l’achat de l’équipement, de sa maintenance et de son remplacement, de la mise à disposition des consommables (disquettes, papiers, encre, etc.) et des frais de connexion (abonnement à un fournisseur d’accès et frais de communication téléphonique). Compte tenu de cela, les risques sont grands de voir un tel système d’enseignement exclure les apprenants (enfants et adultes) issus des milieux les plus défavorisés habitant les zones rurales, les quartiers péri-urbains et les poches de pauvreté urbaine et ne profiter qu’à une minorité provenant des milieux aisés.

A côté des initiatives prises par le Ministère de l’éducation nationale, des projets mis en œuvre par des ONG ont vu le jour. C’est ainsi que le Groupe pour l’étude et l’enseignement de la population (GEEP) s’attelle à faire la “promotion d’un modèle communautaire d’apprentissage, d’utilisation et d’appropriation des technologies de l’information et de la communication par les jeunes” grâce à un financement du CRDI dans le cadre du programme Acacia. Ce projet consiste à créer au sein des 130 clubs d’éducation à la vie familiale du GEEP une douzaine d’”espaces cyber jeunes” comprenant un ordinateur multimédia, un modem, une imprimante et un onduleur. L’originalité de ce projet réside notamment dans le fait que l’utilisation des TIC est conçue comme un moyen de valoriser des activités déjà existantes et d’améliorer la communication au sein du réseau tissé par le GEEP au Sénégal et à l’extérieur et non comme un fin en soi. De plus, le GEEP expérimente l’éducation par les pairs pour faciliter l’appropriation des TIC par les jeunes et développe une activité de recherche destinée à mesurer les apports induits par les TIC, évaluer leur impact sur les performances scolaires et déterminer les aptitudes nouvelles et les capacités créées par l’implication des élèves dans les espaces cyber- jeunes.203

La santé

Le Sénégal a été sélectionné par le Bureau de développement des télécommunications de l’UIT pour abriter une expérience dans le domaine de la télémédecine. Un comité de pilotage créé sur l’initiative de la SONATEL et regroupant, l’Ordre national des médecins, le Ministère de la santé, les directeurs d’hôpitaux et les responsables des services de maintenance des hôpitaux concernés par le projet a été mis sur pied. Les objectifs de ce projet sont essentiellement de réduire la mortalité et la morbidité maternelles et infanto-juvénile et de mener des activités de sensibilisation sur le SIDA et la santé de la reproduction. La zone d’intervention choisie pour cette expérience-pilote a été la région de Saint-Louis et plus particulièrement l’Hôpital de Saint- Louis et celui de Ndioum. Ultérieurement, dans le cadre de la stratégie Acacia Sénégal, le comité de pilotage de la télémédecine a été intégré au groupe santé et désormais d’autres activités ont été envisagées telles que le dépistage, le traitement et la surveillance de l’épilepsie et des cardiopathies congénitales acquises, une étude sur les effets du téléphone cellulaire sur la santé, la mise en place d’un Institut de formation et de recherche sur les méthodes et applications des technologies de l’information et de la communication dans la santé (INFORMATICS)204 ainsi que la création d’un institut africain de télémédecine au centre hospitalier universitaire de Fann. Les principales activités du projet ont consisté en l’organisation de séances de démonstration au cours desquelles la faisabilité du projet a été mise en évidence. Dans le courant du dernier trimestre 1999, le transfert d’images et de dossiers de patients à partir des régions dépourvues de spécialistes devrait débuter et concerner principalement la gynécologie-obstétrique (surveillance des grossesses à risques), la neurochirurgie (traumatismes crâniens et épilepsie), la cardiologie (dépistage et surveillance des cardiopathies) et l’ophtalmologie (prévention des maladies cécitantes).205

Télécentres, cybercafés et autres points d’accès à Internet

Compte tenu de la faiblesse de leur niveau de vie, du coût de l’équipement informatique et du prix élevé des communications, bien peu de Sénégalais sont à même de se connecter à Internet à partir de chez eux. De ce fait, la plupart d’entre eux se connectent soit sur leur lieu de travail, soit à partir de points d’accès situés dans des télécentres privés, des cybercafés, des centres de consultation universitaires ou encore des centres de ressources communautaires situés pour l’essentiel à Dakar mais également dans la plupart des villes secondaires.

Les télécentres privés

C’est en 1992 que la SONATEL a autorisé l’exploitation de télécentres privés à travers son réseau.206 Répondant au besoin de faciliter l’accès du téléphone au grand public, les télécentres ont rapidement remplacé les cabines téléphoniques publiques peu nombreuses parce que relativement coûteuses à installer207 et par ailleurs régulièrement endommagées lors des manifestations de rues organisées à l’occasion des mouvements de protestation politiques et sociaux. Dans un premier temps (1992 à 1994) des règles précises ont été établies par la SONATEL pour réglementer l’installation des télécentres, notamment en instaurant le respect d’une distance entre deux télécentres, un peu à l’image de ce qui existe pour l’ouverture des pharmacies. Cependant, à partir de 1995, l’ouverture des télécentres a été totalement libéralisée,208 au grand dam des premiers exploitants qui dénoncent depuis la concurrence sauvage qui sévit désormais dans le secteur. Ce changement de politique de la SONATEL s’explique principalement par le fait que le chiffre d’affaires d’une ligne téléphonique installée dans un télécentre représente quatre fois le chiffre d’affaires d’une ligne principale ordinaire.209 Pour le consommateur, l’introduction de la concurrence a également eu des effets bénéfiques puisque l’unité qui était jadis vendue au tarif uniforme de 100 francs CFA se vend désormais entre 65 francs CFA et 100 francs CFA.210 En 1998, on comptait près de 6 796 télécentres privés, 137 points phones et 30 télécentres publics. A elle seule, la région de Dakar totalisait 3 922 télécentres, soit 56,3% du total, suivie de très loin par la région de Thiès avec 707 télécentres (10,2%) et la région de Saint-Louis avec 490 télécentres (7%), les autres sept autres régions du pays se partageant le reste.

A la lecture de ces chiffres, on constate que plus de la moitié des télécentres est localisée à Dakar. Cependant, un net rééquilibrage s’est opéré en faveur des régions puisque dans le passé la répartition était de 65/35 en faveur de Dakar.211 Mieux, si l’on compare ce chiffre à la répartition des lignes principales qui est de 70/30,212 il apparaît que la répartition géographique des télécentres est nettement moins inégalitaire que celle des lignes téléphoniques classiques.

Les télécentres se multiplient et en 1999, rien que dans la région de Dakar, il en existe 7 200213 alors que leur nombre total avoisine les 10 000 unités.214 Ils constituent autant de points d’accès publics aux technologies de l’information et de la communication car outre le téléphone, ils offrent souvent la télécopie et parfois des services bureautiques puisque près d’un millier d’entre eux possèdent un ordinateur.215 Mieux, un nombre croissant de télécentres s’équipent de modems pour permettre à leurs clients d’accéder à Internet contribuant ainsi à décentraliser, démultiplier et démocratiser son accès.

Lire le mémoire complet ==> (Les TIC et le développement social au Sénégal)
Mémoire de fin d’études – Technologie et société Document du programme no. 1
Institut de recherche des Nations Unies pour le développement social

  1. TIC au Sénégal : Les initiatives de la coopération internationale