Les réseaux de relations à Drummondville

By 25 August 2013

4.2 Les réseaux de relations

Définissons d’abord ce que nous entendons par « réseaux de relations ». Selon Alain Degenne, un réseau « est un système de cercles sociaux40. » Il ne s’agit pas d’abord de relations binaires, mais de l’appartenance à des cercles. Ces derniers, par ailleurs, se forment par la circulation des acteurs d’une organisation à l’autre, multipliant ainsi leurs interconnexions. En fait, « plus les membres d’une même entité en investissent d’autres, plus ces liens [de médiation] se complexifient, s’épaississent et se solidifient41.!» À Drummondville, plus du quart des dirigeants étudiés (44 sur 166) exercent des mandats dans plus d’un organisme et contribuent ainsi à développer de tels réseaux.

Nous avons vu dans la précédente section que les organisations étudiées, bien qu’elles se distinguent par leur finalité et leur rôle dans la mise en œuvre des mesures d’assistance, reposent néanmoins sur des bases sociales parentes. En effet, les éléments de la petite bourgeoisie se retrouvent en position majoritaire au conseil de ville, à la Ligue des propriétaires, à la Société Saint-Vincent de Paul et, dans une moindre mesure, à la Chambre de commerce, où ils partagent leur influence avec les cadres des grandes entreprises. Ces derniers, qui investissent presque la totalité de l’Association des manufacturiers canadiens, appartiennent à une couche sociale plus aisée et à la minorité non!francophone de la population. Notons que les intérêts des commerçants locaux et des membres des professions libérales se distinguent de ceux des cadres de l’industrie, notamment sur la question de l’aide aux chômeurs. En effet, les premiers entretiennent avec les personnes sans emploi des rapports de clientèle et pour plusieurs d’entre eux, des rapports propriétaires-locataires. La situation des sans-travail est donc directement reliée à celle de ces individus, qui leur vendent les aliments de base, les soignent ou leur louent un appartement. Pour les gérants d’usines, il en va autrement: les nombreux chômeurs sont leurs futurs employés. Les relations dont il est question ici sont des relations patrons-travailleurs et, en ce sens, les premiers entendent bien conserver la liberté de choisir leurs employés. Bref, les visées des diverses associations diffèrent, entre autres selon l’appartenance socioprofessionnelle des hommes qui les dirigent.

40 Alain Degenne, « Sur les réseaux de sociabilité », Revue française de sociologie, 24, 1 (janvier-mars1979): 114.
41 Roger Levasseur et Normand Séguin, « Mouvement associatif et réseaux informels à Trois-Rivières » dans De la sociabilité. Spécificité et mutations (sous la direction de Roger Levasseur), « Actes du colloque du Centre de recherche en études québécoises de l’Université du Québec à Trois-Rivières », s.l., Éditions du Boréal, 1990, p. 281

Néanmoins, l’un des organismes de Drummondville, la Chambre de commerce, apparaît un point de rencontre important entre les organisations. Elle réunit en effet à sa direction des éléments de la petite bourgeoisie locale – notamment des dirigeants de la SSVP et de la Ligue!- et le personnel cadre des grandes entreprises – essentiellement des directeurs de l’Association des manufacturiers (figure VII). Parce qu’ils se côtoient ou se sont déjà côtoyés à l’intérieur d’un même groupe d’intérêt, il est possible que ces individus d’horizons sociaux distincts aient été amenés à trouver des terrains d’entente, même sur les questions les plus controversées. À cet égard, les propos de Roger

Levasseur et Normand Séguin sur les dirigeants de la Chambre de commerce de Trois- Rivières paraissent éclairants :

Ils y défendent leurs projets, leurs intérêts, sans nier pour autant la vocation des autres organisations auxquels ils appartiennent. La Chambre ressort ainsi comme le lieu où se construisent les consensus les plus larges et où, partant, sont maintenues à leur plus faible niveau d’expression les spécificités potentiellement conflictuelles.42!

Ainsi, les réseaux de relations qui se tissent autour de cette association semblent jouer un rôle non négligeable dans l’établissement de rapports de coopération, notamment dans le dossier des mesures d’assistance.

Figure VII: Réseaux de relations entre la Ligue des propriétaires, la Société Saint-Vincent de Paul, l’Association des manufacturiers canadiens et la Chambre de commerce.
Réseaux de relations entre la Ligue des propriétaires, la Société Saint-Vincent de Paul, l'Association des manufacturiers canadiens et la Chambre de commerce
n= nombre de personnes qui ont exercé, simultanément ou successivement, des mandats dans les deux organisations pointées.

Sources: Procès-verbaux du conseil de ville, de la Ligue des propriétaires et de la Chambre de commerce, La Parole et l’Indicateur de Drummondville.

Un deuxième niveau de liaisons se forge entre les directeurs d’associations et le conseil de ville, dans la mesure où les mêmes individus occupent des postes dans le mouvement associatif avant ou après avoir été élus à la municipalité (figure VIII)43. Cet échange de dirigeants entre les associations et le monde municipal n’est pas propre à Drummondville. Les sociologues du mouvement associatif relèvent également ces réseaux de relations. En effet, les organisations volontaires sont présentées comme «!un cadre de sélection et de formation du personnel politique44. » Pourquoi? Selon Pierre Vergès, c’est « la notabilité qu’elles [les associations] confèrent à leurs responsables45 » qui leur sert parfois de porte d’entrée pour la scène politique. Dominique Mehl abonde en ce sens, précisant que les acteurs qui investissent ces organismes y apprennent le fonctionnement des rouages administratifs locaux, ce qui les disposent à devenir conseillers municipaux46.

À cet égard, la Ligue des propriétaires de Drummondville, dont 20 de ses directeurs deviennent échevins, est l’un de ces lieux d’apprentissage privilégiés par les élites locales. Puisque cet organisme représente les contribuables locaux, qui ont à se prononcer sur de nombreux règlements municipaux, il est appelé à commenter les différentes politiques que souhaite appliquer le gouvernement local. De cette façon, les dirigeants de l’association se familiarisent avec chacun des projets formulés par le conseil de ville et avec les différents mécanismes menant à la mise en application d’une mesure. Un tel organisme, grâce aux habiletés politiques que développent ses directeurs et aux réseaux de relations qui se forment avec le conseil municipal, devient un acteur de premier plan dans le dossier de l’assistance aux chômeurs. Nous y reviendrons au prochain chapitre.

43 C’est ce qui explique les flèches bidirectionnelles.
44 Jacques Palard, « Rapports sociaux, stratégie politique et vie associative », Sociologie du travail, 3 (1981) : 316.
45 Pierre Vergès, « Approche localisée des classes sociales » dans L’Esprit des lieux. Localités et changement social en France, Paris, Éditions du CNRS, 1986, p. 285.
46 Dominique Mehl, loc. cit., p. 35.

Figure VIII: Réseaux de relations entre le conseil de ville et les associations étudiées.
Réseaux de relations entre le conseil de ville et les associations étudiées
n= nombre de personnes qui ont exercé, simultanément ou successivement, des mandats dans les deux organisations pointées.

Sources: Procès-verbaux du conseil de ville, de la Ligue des propriétaires et de la Chambre de commerce, La Parole et l’Indicateur de Drummondville.

Si l’exercice d’un mandat de direction à la Ligue des propriétaires permet de se rapprocher du pouvoir politique local, une association comme la Société Saint-Vincent de Paul donne à ses responsables une crédibilité particulière dans le dossier de l’aide aux pauvres. Comme nous l’avons vu au chapitre précédent, cette société de bienfaisance ne constitue pas en soi un lieu privilégié pour critiquer ou influencer les politiques d’assistance. Toutefois, le fait de combiner un mandat dans un tel organisme avec un poste de direction dans un groupe d’intérêt ou au conseil de ville47 peut constituer un atout. En effet, une implication sociale dans un organisme de charité permet de se constituer un capital social et symbolique – le soutien aux démunis!- qui pourra ensuite être valorisé, dans les autres organisations dont les dirigeants de la SSVP font partie, au moment d’élaborer les mesures d’aide aux chômeurs. De plus, un individu qui a côtoyé les personnes nécessiteuses peut paraître formuler une opinion plus réaliste sur les mesures qui leur sont destinées.

47 Huit directeurs de la SSVP sur les 18 recensés exerceront aussi mandat au conseil de ville ou dans un des groupes d’intérêts étudiés.

De façon générale, les réseaux sociaux qui se tissent entre le conseil municipal et le mouvement associatif, et au sein même de ce mouvement, « témoignent […] de relations de complémentarité et de partenariat à l’intérieur du système socio-politique local48.!» En effet, nous tenterons de montrer dans le prochain chapitre que ce type de rapports prédomine entre les organisations qui participent à la mise en place des politiques d’assistance. Certes, des désaccords existent et des conflits se font jour. Nous rendrons compte de certains d’entre eux. Néanmoins, les réseaux de relations observés précédemment favorisent la collaboration des organismes avec le conseil de ville. Des éléments stratégiques les incitent également à collaborer.

***

À Drummondville, les acteurs qui contribuent à la mise en œuvre des mesures d’assistance forment donc un groupe restreint d’individus recrutés essentiellement parmi la petite bourgeoisie marchande et les cadres supérieurs de l’industrie. Ces acteurs combinent des postes dans diverses organisations. Selon qu’ils dirigent l’une ou l’autre, ces personnes peuvent agir à divers degrés sur les mesures de secours à mettre en place.

Attardons-nous maintenant au travail des associations qui sont invitées par le conseil de ville à participer à la mise en œuvre de ces politiques. Voyons comment se traduit et s’explique cette coopération.

Lire le mémoire complet ==> (Les élites locales et les mesures d’aide aux chômeurs durant la crise des années 1930 à Drummondville)
Mémoire présenté à l’université du Québec à Trois-Rivières comme exigence partielle de la maîtrise en études québécoises
Université Du Québec

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