Les organisations et les politiques d’aide aux chômeurs

By 25 August 2013

ACTEURS, ORGANISATIONS ET RÉSEAUX – Chapitre IV :

Durant la crise des années 1930, les mesures d’assistance mises en place dans les municipalités ne font pas que reproduire à l’échelle locale des politiques conçues par l’État central: les gouvernements municipaux adaptent ces mesures aux réalités du milieu et élaborent d’autres moyens pour soutenir les chômeurs. En plus des élus municipaux, d’autres organisations participent à la mise en œuvre des politiques d’aide aux personnes sans travail. Il se dessine en fait un noyau d’individus, qui partagent plusieurs traits sociaux et combinent des mandats dans les divers organismes étudiés. Malgré l’existence de désaccords notables entre certains acteurs, l’existence de tels réseaux facilitera les rapports de collaboration dans le dossier des mesures de secours.

Ce chapitre présente le groupe des dirigeants qui, à Drummondville, se trouvent impliqués dans le processus d’élaboration locale de ces mesures d’assistance ou à l’étape de leur application. Nous dresserons d’abord un portrait global de ce groupe d’acteurs. Nous tâcherons ensuite d’expliquer le rôle des différentes organisations, en mettant en relief la participation de chacune d’elles à la mise en œuvre des mesures d’aide aux chômeurs dans la localité. Nous soulignerons de plus le profil socioprofessionnel des dirigeant(e)s, leur origine linguistique et la proportion de propriétaires et de locataires. Enfin, nous nous pencherons sur les réseaux de relations qui se tissent entre les diverses associations et le conseil municipal.

4.1 Les organisations et leurs dirigeants

Pour cerner le groupe d’acteurs le plus étroitement lié à la mise en place des politiques d’aide aux chômeurs à Drummondville, la première étape a consisté à identifier les organisations clés: celles qui sont directement responsables de l’application des mesures d’assistance – par exemple, celles qui distribuent les secours directs!- et celles qui formulent des propositions relatives à ces mesures. Certains groupes ont paru jouer à cet égard un rôle de premier plan: le conseil de ville, les sociétés de bienfaisance (Société Saint-Vincent de Paul et Amicale de la Présentation) et les groupes d’intérêts (Association des manufacturiers canadiens, Chambre de commerce et Ligue des propriétaires).

Après avoir cerné les organisations importantes, nous avons relevé le nom des officiers, directeurs, secrétaires, trésoriers, présidents et vice-présidents ayant fait partie de ces regroupements. Ce type d’information était dispersé dans plusieurs sources: les procès-verbaux des organismes, le journal local (La Parole) et les annuaires d’adresses. Grâce à ces annuaires, il a été possible d’identifier la profession de ces individus et leur mode d’occupation (propriétaire ou locataire). De plus, à l’aide de la consonance des patronymes1, nous avons pu déterminer l’origine – francophone ou non francophone!- des dirigeant(e)s. Notre banque de données contient 165 individus, qui exercent 612 mandats dans les organismes énumérés plus tôt. Dressons d’abord un portrait d’ensemble de ces acteurs.

1 Il s’agit d’une méthode imparfaite, mais qui permet d’identifier les grandes tendances. Le degré de précision nécessaire est donc peu élevé.

4.1.1 Le profil général des acteurs

L’étude des catégories socioprofessionnelles pour l’ensemble des dirigeants2 révèle l’importance relative des propriétaires d’entreprises – !parmi lesquels se démarquent les commerçants, occupant à eux seuls 16,3% des mandats!- et du personnel cadre et administratif – particulièrement les cadres d’entreprises supra-locales, avec 17,5% des mandats!- qui réalisent la moitié des mandats de direction (figure V).

Figure V: Dirigeant(e)s lié(e)s à la mise en oeuvre des mesures d’assistance selon la catégorie socioprofessionnelle, 1930-1942
Dirigeant(e)s lié(e)s à la mise en oeuvre des mesures d'assistance selon la catégorie socioprofessionnelle, 1930-1942
Sources : Procès-verbaux du conseil de ville, de la Chambre de commerce et de la Ligue des propriétaires, La Parole et l’Indicateur de Drummondville.

Deux autres catégories socioprofessionnelles sont généralement bien représentées, dans la mesure où elles sont présentes à divers degrés dans chacune des organisations: les membres des professions libérales, qui occupent une place plus significative au conseil de ville (21,5%) et à la Société Saint-Vincent de Paul (38,1%), et les cols blancs semi et non-spécialisés (figure VI). Ces derniers réalisent entre 9 et 19!% des mandats selon les organismes, sauf bien sûr à l’Association des manufacturiers canadiens, qui est composée essentiellement de cadres de l’industrie.

Figure VI: Dirigeants liés à la mise en oeuvre des mesures d’assistance selon l’organisation et la catégorie socioprofessionnelle, 1930-1942
Dirigeants liés à la mise en oeuvre des mesures d'assistance selon l'organisation et la catégorie socioprofessionnelle, 1930-1942

2 Les dirigeants concernés sont ceux du conseil de ville, des sociétés de bienfaisance (Société Saint- Vincent de Paul et Amicale de la Présentation) et des groupes d’intérêts (Association des manufacturiers canadiens, Chambre de commerce et Ligue des propriétaires).

Outre la présence fort discrète des artisans et gens de métier, deux catégories socioprofessionnelles, les ouvriers et les rentiers, jouent un rôle somme toute négligeable. Bien que plus influents à la Ligue des propriétaires, où les petits salariés et les grands propriétaires accaparent autant de mandats que les propriétaires d’entreprises, ils ne forment pas plus du quart des dirigeants dans les autres organisations.

De façon générale, le groupe de dirigeants liés à la mise en œuvre des politiques d’assistance se recrute, d’une part, parmi la petite bourgeoisie marchande (petits propriétaires et membres des professions libérales) et, d’autre part, parmi les cadres des établissements industriels, qui font davantage partie des strates supérieures de la population. Ces représentants de la grande industrie, nous le verrons, se retrouvent surtout à la Chambre de commerce et à l’Association des manufacturiers canadiens. Il s’agit en fait d’une poignée d’hommes qui réalisent plusieurs mandats dans chacun des organismes et qui sont, pour l’essentiel, des locataires3 d’origine non francophone4. Au contraire, les représentants de la petite bourgeoisie locale, qui forment le noyau dur des organisations5, sont majoritairement d’origine francophone et font partie du groupe de citoyens qui possèdent le droit de vote: les propriétaires6.

3 Au total, 22,2 % des dirigeants d’organisations sont des locataires. Notons cependant que la majorité d’entre eux louent des maisons appartenant aux grandes compagnies. Nous y reviendrons plus loin.

4 Au total, 20,4 % des dirigeants d’organisations sont d’origine non francophone. En 1931, les individus d’origine autre que française forment 13,6 % de la population totale de Drummondville. Recensement du Canada, 1931.

5 Sauf l’Association des manufacturiers canadiens.

6 En fait, ce titre est un préalable nécessaire pour participer aux référendums sur les règlements municipaux, pour élire le maire et les échevins, de même que pour accéder à ces postes.

Avant d’examiner les liens qu’entretiennent les organisations, voyons ce qui légitime l’intérêt porté à chacune d’elles, puis ce qui caractérise leurs responsables. Ces éléments apparaissent nécessaires pour comprendre les alliances et les tensions qui marquent les rapports entre le conseil de ville et les diverses associations dans le contexte de la mise sur pied des mesures d’aide aux chômeurs.

4.1.2 Le conseil de ville

Durant la crise, le conseil municipal agit comme lieu principal de prises de décisions dans le domaine des mesures d’assistance. Tel que démontré dans le chapitre précédent, le gouvernement local possède de nombreuses responsabilités dans la mise en œuvre de ces politiques sociales. Nous portons donc une attention particulière au profil des conseillers municipaux, mais aussi de certains employés nommés par ces élus pour exercer une fonction liée aux mesures de soutien. Prenons l’exemple de l’ingénieur de la ville, qui dirige les travaux publics et l’embauche des chômeurs.

D’abord, notons que les échevins et les maires sont tous des propriétaires. Il faut dire que les conseillers – c’est là une condition première!- doivent faire partie de ces résidents qui peuvent voter sur les règlements municipaux et qui payent les différentes taxes de la ville. Au total, les individus qui ne possèdent ni ces droits ni ces responsabilités financières, les locataires, ne cumulent que 9,5% des mandats et se retrouvent principalement à des postes de secrétaire, trésorier et ingénieur de la ville.

Autre trait caractéristique des dirigeants municipaux: la presque totalité d’entre eux sont d’origine francophone7. Everett C. Hugues, dans son étude sur Drummondville, constate le même phénomène: « La nouvelle population anglaise de l’industrie ne manifeste pour eux [les emplois politiques] aucune inclinaison. […] Pour les Canadiens français, la politique locale est une affaire importante et sérieuse8.!»

Sur le plan socioprofessionnel, le tiers des mandats de direction reviennent à des propriétaires d’entreprises (tableau V). Parmi ces propriétaires, les commerçants jouent un rôle de premier plan, puisqu’ils exercent à eux seuls 25,2% des mandats. Une seule catégorie rivalise en nombre: les membres des professions libérales (médecin, avocat, notaire, etc.), qui accaparent le cinquième des postes de direction (21,5%). En cette période de crise, ces petits propriétaires et professionnels entretiennent des rapports économiques avec une clientèle généralement appauvrie, qui consomme moins ou paie en bons échangeables. En s’accaparant les rênes du pouvoir politique, ces hommes, qui forment la moitié du conseil de ville, peuvent ainsi mieux protéger leurs intérêts. Par exemple, les bons qu’utilisent les bénéficiaires de secours directs sont presque systématiquement remboursés aux marchands et professionnels médicaux, ce qui n’a pas été le cas dans toutes les villes où ce système de paiement était en vigueur9.

7 En fait, un seul mandat est exercé par un individu d’origine non-francophone.

8 Everett C. Hugues, Rencontre de deux mondes. La crise d’industrialisation du Canada français, Les éditions du Boréal Express, (1945), 1972, p. 154 et 156.

9 À Montréal, les marchands se plaignent de devoir attendre plusieurs semaines avant d’être remboursés pour les marchandises vendues aux personnes prestataires de secours directs. Claude Larivière, op. cit., p.216

Tableau V: Dirigeants municipaux selon la catégorie socioprofessionnelle, 1930-1942

Catégories socioprofessionnelles Individusn % Mandatsn %
1. Propriétaires d’entreprises et professions autonomes assimilées industriels commerçants entrepreneurs, contracteurs et assimilés indéterminés2. Personnel cadre et administratif industries supra-locales industries locales administration publique

3. Membres des professions libérales droit santé

4. Cols blancs semi et non-spécialisés salariés autonomes

5. Artisans et gens de métier

6. Ouvriers spécialisés semi et non-spécialisés indéterminés

7. Rentiers

8. Indéterminés

18 32,71 1,8

13 23,6

4 7,3

1 1,8

7 12,7

1 1,8

1 1,8

5 9,1

10 18,2

3 5,5

7 12,7

6 10,9

5 9,1

1 3,6

2 3,6

8 14,5

2 3,6

3 5,5

3 5,5

4 7,3

3

58 35,66 3,7

41 25,2

10 6,1

1 0,6

18 11,0

1 0,6

1 0,6

16 9,8

35 21,5

16 9,8

19 11,7

20 12,3

11 6,7

9 5,5

15 9,2

18 11,0

5 3,1

6 3,7

7 4,3

10 6,1

4

Total sans les indéterminés* 55 (100) 163 (100)

* Les chiffres ayant été arrondis, il est possible que les totaux des pourcentages exprimés ne correspondent pas exactement aux nombres qui sont inscrits.

Sources: Procès-verbaux du conseil de ville, de la Chambre de commerce et de la Ligue des propriétaires, La Parole , l’Indicateur de Drummondville.

Les autres titulaires de mandats au conseil de ville se répartissent surtout parmi les professions salariées. En effet, les cols blancs semi et non-spécialisés (12,3% des mandats), les ouvriers (11%) et le personnel cadre de l’administration publique (9,8%) regroupent le tiers des dirigeants municipaux. Notons aussi la présence des rentiers, même s’ils occupent une part moins significative des fonctions dirigeantes (6,1%).

En définitive, les élus municipaux se recrutent essentiellement parmi la petite bourgeoisie marchande locale. Nous verrons qu’il en va de même des dirigeant(e)s de sociétés de bienfaisance.

Lire le mémoire complet ==> (Les élites locales et les mesures d’aide aux chômeurs durant la crise des années 1930 à Drummondville)
Mémoire présenté à l’université du Québec à Trois-Rivières comme exigence partielle de la maîtrise en études québécoises
Université Du Québec

Sommaire :