Les allocations et les travaux compensatoires à Drummondville

By 25 August 2013

3.2.1.4 Travaux compensatoires

Les secours directs, à Drummondville comme ailleurs au pays, ne reçoivent pas un accueil favorable. D’abord, cette mesure est jugée néfaste pour les individus. On craint en effet d’encourager la paresse, et de créer ainsi un type de citoyen vivant au crochet de la société et ne voulant plus rechercher un emploi52. De plus, le fait de vivre aux dépens de l’État est considéré comme humiliant et déprimant, les bénéficiaires de secours n’ayant pas le sentiment d’être utiles à la communauté53.

Du point de vue des gouvernements, les secours directs sont perçus comme une perte financière. L’État dépense des sommes importantes et n’en retire aucun bénéfice concret, alors que les grandes constructions réalisées dans le cadre des travaux publics constituent un actif pour les municipalités54.

Enfin, la préférence pour les travaux de chômage est due aux principes dominants du libéralisme. Le travail étant, dans ce cadre idéologique, le « critère de vie normale!», les formes d’aide financière qui n’obligent pas les chômeurs à travailler en échange du soutien de l’État sont rejetées55. En fait, selon François Ewald, le principe premier des programmes d’assistance mis en place dans les sociétés libérales est de donner au pauvre le « soin de son existence […]. […] Seul l’invalide, celui que son état empêche de travailler, peut prétendre sans contrepartie, au secours de la société56. »

52 À ce sujet, voir notamment les éditoriaux suivants: « Instructions du gouvernement relativement à la distribution des secours aux nécessiteux », La Parole, 7 décembre 1932, 7, 37, p. 1!; « Travaux publics et secours directs », La Parole, 28 septembre 1933, 8, 26, p. 3.

53 « Travail ou secours directs », La Parole, 23 mars 1933, 7, 52, p. 3.

54 « Travail ou secours directs », loc. cit.

55 Michel Pelletier et Yves Vaillancourt, op. cit., p. 207.

56 François Ewald, Histoire de l’État providence, Paris, Éditions Grasset & Frasquelle, 1996, p. 45

L’ensemble des éléments évoqués ci-haut légitiment la mise en place des travaux compensatoires, c’est-à-dire des travaux auxquels les bénéficiaires de secours directs sont incités à participer en compensation des allocations obtenues. À Drummondville, en novembre 1932, le conseil municipal fait savoir son intention d’appliquer une telle mesure: « En autant que cela sera possible, on ne donnera pas de secours sans que ceux qui en bénéficieront donnent du travail en retour57. » Le travail alors proposé est de concasser de la pierre des champs, qui servira à diverses constructions l’été suivant, et de bûcher du bois près de Drummondville58.

Dans les faits, ce type de mesure ne semble pas avoir été appliqué de façon aussi stricte durant toute la décennie. En janvier 1933, l’ingénieur de la ville reçoit instruction de payer 0,20!$/l’heure les bénéficiaires de secours directs qui travaillent pour la municipalité59. Or, en juillet, ce même ingénieur se plaint du petit nombre de ces bénéficiaires qui acceptent de travailler au canal de la rue Saint-Georges60,et les autorités municipales doivent réitérer leur volonté de refuser des secours directs aux chômeurs qui refusent de participer à ces travaux61. Visiblement, la mise en pratique des travaux compensatoires n’est pas tout à fait au point. D’ailleurs, en novembre de la même année, la Ligue des propriétaires demande au conseil de ville d’« exiger » une somme de travail aux personnes vivant sur le secours direct62. Les bénéficiaires pouvaient donc encore choisir ce qui leur convenait.

57 « Drummondville voudrait obtenir 12!000!$ en secours directs », La Parole, 10 novembre 1932, 7, 33, p. 1.

58 « La distribution des secours en notre ville est un problème fort épineux », loc. cit.

59 Les travaux compensatoires donnent au minimum 0,10$/heure de moins que le salaire des chômeurs embauchés pour des travaux publics. Procès-verbaux du conseil municipal de Drummondville, séance du 10 janvier 1933.

60 Procès-verbaux du conseil municipal de Drummondville, séance du 18 juillet 1933.

61 « Pas de secours sans travail », La Parole, 20 juillet 1933, 8, 16, p. 1.

62 Procès-verbaux de la Ligue des propriétaires, séance du 23 novembre 1933.

Ainsi, la pratique des travaux compensatoires, que les autorités municipales souhaitent maintenir63, est régie par des règles assez souples: ce ne sera qu’une partie des bénéficiaires de secours directs qui effectueront ce type de travaux. Cette information nous est révélée dans une demande d’octroi aux gouvernements fédéral et provincial, datant de 1937. Le conseil de ville affirme alors que la municipalité a payé, depuis mars 1934, une somme de 9000!$ pour des secours directs « après déduction faite pour travail exécuté par certaines personnes recevant ces secours64».

Il est intéressant de noter que les travaux compensatoires, selon cette même déclaration, permettent à la municipalité d’entreprendre certaines constructions à moindre prix. En payant des bénéficiaires pour concasser de la pierre, le gouvernement local réalise des économies, puisque ces hommes engagés par compensation reçoivent un salaire inférieur à ceux versés pour les travaux publics. De plus, ces montants sont déduits des allocations de secours65. Ces avantages incitent le conseil de ville à annoncer, en 1936, que la moitié des chômeurs employés devront désormais être des bénéficiaires de secours directs66.

Si les travaux compensatoires permettent à la municipalité de tirer quelque avantage des secours directs, la mesure sociale privilégiée demeure cependant les travaux publics, par lesquels les chômeurs sont rémunérés pour entreprendre de grands projets de construction et d’aménagement. Voyons comment cette politique est financée et organisée, puis les critères d’embauche appliqués.

67 « Les propriétaires de la ville appelés à voter », La Parole, 3 juillet 1930, 5, 14, p.1.

Lire le mémoire complet ==> (Les élites locales et les mesures d’aide aux chômeurs durant la crise des années 1930 à Drummondville)
Mémoire présenté à l’université du Québec à Trois-Rivières comme exigence partielle de la maîtrise en études québécoises
Université Du Québec