L’aide distribuée par les sociétés de bienfaisance aux chômeurs

By 25 August 2013

LES MESURES D’AIDE AUX CHÔMEURS – CHAPITRE III :

La crise des années 1930 est venue exacerber des problèmes de pauvreté et de chômage déjà présents et pour lesquels il n’existait que des mesures d’assistance privées. Or, le nombre grandissant d’individus et de familles dans le besoin rend celles- ci insuffisantes. L’État met alors sur pied des politiques sociales, telles que les secours directs et les travaux publics, qui ne suppléent pas aux mesures en place mais s’y superposent dans le but d’aider une plus grande proportion de la population. Une société de bienfaisance comme la Société Saint-Vincent de Paul s’occupe pour un temps de la distribution des secours directs, mais l’ampleur de la tâche oblige les municipalités – Drummondville n’y échappe pas!- à prendre à leur charge cette mesure, de même que la mise en place des travaux de chômage et d’infrastructures complémentaires, tels qu’un bureau de placement et un système de cartes d’identité.

Voyons dans un premier temps l’assistance aux chômeurs offerte par les sociétés de bienfaisance à Drummondville, puis le rôle majeur qu’est appelée à jouer la municipalité devant les carences de ce réseau privé de secours et l’importance des besoins. Comment le conseil de ville gère-t-il les diverses mesures sociales (distribution des secours, demandes de financement, organisation des travaux publics, etc.) ? Quels critères élabore-t-il pour restreindre l’accès aux programmes d’aide ? Quels outils met-il en place pour en permettre l’application ? Bref, par quels moyens le gouvernement local conserve-t-il un droit de regard sur la mise en œuvre des différentes politiques ?

3.1 L’aide distribuée par les sociétés de bienfaisance

Les initiatives pour lutter contre l’indigence ou la pauvreté ne datent pas des années 1930, loin s’en faut. Parmi les stratégies mises en place pour juguler le problème de la pauvreté, il importe de mentionner le secours mutuel et sa logique de l’« aide-toi toi-même ». Différentes sociétés mutuelles oeuvrent à Drummondville, notamment l’Union Saint-Joseph et la Société des artisans canadiens-français. Ces organisations veulent responsabiliser la population, notamment les ouvriers, en l’incitant à pratiquer l’épargne pour éviter la cessation de revenu occasionnée par des événements imprévus (incendie, maladie, mortalité, accident). Contribuer mensuellement à une assurance, dans l’esprit des promoteurs des secours mutuels, devait permettre de ne pas recourir à la charité publique.

Or, les mutuelles, qui ont pour fonction d’indemniser leurs membres pour des dysfonctionnements passagers, sont inadaptées face au chômage de masse que produit la crise des années 1930. Si elles peuvent répondre à des risques conjoncturels, elles « ne convien[nen]t plus pour gérer des états hélas plus stables1. » Il en va de même, certes, des sociétés charitables comme la Société de Saint-Vincent de Paul (SSVP), conçues essentiellement pour venir en aide aux personnes inaptes au travail ou pour le chômage de courte durée. Toutefois, à la différence des sociétés de secours mutuels, ces organismes ont été sollicités par les gouvernements municipaux pour gérer une mesure d’assistance publique – les secours directs!- destinée aux nombreux sans emplois de la Grande Crise. C’est la raison pour laquelle des organisations comme la SSVP et l’Amicale de la Présentation ont fait l’objet d’une recherche particulière, alors que les mutuelles, patronnées également par les élites locales, mais actives auprès d’une clientèle différente, n’ont pas retenu la même attention. Notre étude, rappelons-le, s’intéresse aux acteurs impliqués dans la mise en œuvre des politiques d’aide aux chômeurs (secours directs, travaux publics) à Drummondville, ce qui n’a pas été le cas des dirigeants de sociétés mutuelles. Attardons-nous maintenant au rôle joué par les organismes de bienfaisance mentionnés précédemment.

La Société de Saint-Vincent de Paul existe à Drummondville depuis 18822. Elle joue donc son rôle de soutien auprès des pauvres avant même que se développe la vocation sociale du gouvernement local. Le but premier de cette société, dont la direction immédiate est confiée à des catholiques laïques3, est de veiller à la sanctification de ses membres par l’exercice de la charité4. Les deux pratiques charitables sont les suivantes: les visites à domicile, auxquelles chaque membre doit participer à toutes les semaines, et la distribution de secours, tant moraux que matériels. Les conférences de la SSVP émettent en effet des bons qui sont valables chez l’épicier, le boucher, le boulanger et le laitier. D’ailleurs, la familiarité de l’organisme avec ce système de bons n’est pas étrangère au choix de la SSVP pour mettre en place, dans les premières années de la crise, la politique des secours directs et ce, dans plusieurs municipalités.

2 Cet organisme est en fait fondé en 1882 et agréé en 1884.

3 La haute direction appartient cependant à l’Église, notamment par l’intermédiaire des curés et des aumôniers.

4 Conseil central de Montréal, Société de Saint-Vincent de Paul: les conférences, Montréal, Eugène Doucet, 1915, p. 5.

À Drummondville, la SSVP joue ce rôle de décembre 1930 à novembre 1932, puis reprend momentanément cette tâche en 1939. Bien que l’organisme connaisse des difficultés financières dès le début des années 19305, il poursuit certaines de ses activités durant toute la décennie. En effet, entre 1933 et 1936, le paiement de loyer aux familles nécessiteuses s’effectue à partir des fonds de la SSVP. De plus, les «!guignolées6 » de Noël, organisées par la société pour son financement, reviennent à chaque année.

Bien qu’elle ne se soit pas dissoute complètement durant cette période, la SSVP tente néanmoins de se réorganiser en 19357 et 19368 comme une véritable conférence9 de la Société Saint-Vincent de Paul, avec les règlements qui lui sont propres et les visites à domicile. Ces tentatives ne vont porter fruit qu’en 1939, alors que l’association reprend la distribution des secours, du moins pour une année. À noter que le problème du chômage est alors moins important qu’au début de la décennie.

5 « Projet pour venir en aide aux pauvres », La Parole, 25 septembre 1930, 5, 26, p. 1.

6 Des dirigeants de la SSVP font du porte-à-porte pour ramasser des vivres, des vêtements et de l’argent, qui seront ensuite redistribués aux personnes pauvres.

7 Lettre datant du 2 septembre 1935 et écrite par R.A. Garceau, président de la SSVP de Drummondville. Cette lettre est adressée à C.-J. Magnan, président du Conseil supérieur de la SSVP, pour obtenir « un livre traitant de la formation et de l’organisation de la Saint-Vincent de Paul ». Fonds P437, Archives nationales à Québec.

8 Lettre datant du 30 novembre 1936 et écrite par le Conseil supérieur de la SSVP de Drummondville. Cette lettre est adressée à Joseph Marier, président de la SSVP de Drummondville, pour lui demander des renseignements sur les fonctions de sa conférence (exemple: le visites à domicile). Fonds P437, Archives nationales à Québec.

9 Les conférences sont les unités locales de la Société Saint-Vincent de Paul. Les conférences d’une région sont regroupées au sein d’un Conseil particulier. Ces Conseils sont chapeautés par des Conseils centraux (provinciaux), qui eux-mêmes sont régis par un Conseil supérieur (canadien).

Lorsque la SSVP de Drummondville abandonne la distribution des secours directs à la fin de 1932, elle n’est pas seule à se désister de cette fonction. À Québec, Montréal et Trois-Rivières, les conférences renoncent également à cette tâche. Il s’agit

en fait d’un mouvement général de désengagement de la part de cette société de bienfaisance10. Les raisons de ce retrait varient!d’un endroit à l’autre: accusations de fraudes à Montréal11, manque d’autonomie déploré par l’organisme à Trois-Rivières12, etc. À Drummondville, deux éléments semblent être en cause. D’abord, dès la première année de la crise, la société ne parvient pas à trouver le financement nécessaire pour venir en aide aux pauvres et ce, malgré les octrois versés par les paliers supérieurs de gouvernement pour les secours directs. D’autre part, les membres de la SSVP sont dépassés par l’ampleur de la tâche: ils ne parviennent pas à assumer leur rôle traditionnel (secours moral, visites à domicile hebdomadaires, etc.), en plus de la distribution des secours directs et du métier qu’ils exercent13. D’ailleurs, le seul moyen efficace de distribuer les secours a été d’embaucher un homme à temps plein14.

Vers la fin de son mandat, la société de bienfaisance est aidée par d’autres organismes: en novembre 1932, les Dames de charité visitent les familles nécessiteuses, sur recommandation de la SSVP, puis font rapport au Cercle de couture de l’Amicale de la Présentation15, qui distribue des vêtements et des chaussures, achetés ou réparés16. De février 1937 à janvier 1942, la municipalité donne 1!155,96!$17 à ce dernier organisme.

Ces deux sociétés de bienfaisance que sont la Société Saint-Vincent de Paul et l’Amicale de la Présentation financent l’aide qu’elles apportent aux pauvres grâce à des activités multiples et au soutien financier du gouvernement municipal. Durant les années 1930, leur expertise en matière d’assistance et leurs réseaux de bénévoles ne les arment pas complètement devant cette clientèle grandissante de chômeurs et les coûts importants des secours à apporter. La municipalité doit se résoudre à rémunérer des responsables officiels et à former des comités spéciaux pour gérer les mesures d’aide aux personnes sans travail. Ce sont ces mesures qui sont étudiées dans la seconde partie du chapitre.

15 L’Amicale est un groupe de femmes, formé d’environ 150 anciennes élèves du couvent de Drummondville, qui organise des activités (tombola, parties de cartes et de bridge, jeux, etc.) au profit des pauvres.

16 « Les bienfaits nombreux dont nos pauvres sont redevables à cette organisation de charité », La Parole,

17 novembre 1932, 7, 34, p. 1.

17 Total des montants mentionnés dans les procès-verbaux du conseil municipal entre les deux dates nommées dans le texte.

Lire le mémoire complet ==> (Les élites locales et les mesures d’aide aux chômeurs durant la crise des années 1930 à Drummondville)
Mémoire présenté à l’université du Québec à Trois-Rivières comme exigence partielle de la maîtrise en études québécoises
Université Du Québec